Le journal de papageno

Aller au contenu | Aller au menu | Aller à la recherche

samedi 6 février 2010

Thème et Variations (suite)

Entendu ce matin à la radio, les variations de Max Reger sur un thème de Mozart (qu'on peut réécouter sur le site de Radio France ou encore sur le site musicme). La douce voix d'Émilie Munera nous apprend qu'elles ont été composées en 1914 à une époque ou le musicien traversait une grave dépression.

De fait, on l'aurait aisément deviné en écoutant ces variations. Comment une simple orchestration peut changer à ce point le caractère d'un thème ? Car le thème indiqué andante grazioso de la sonate K331 de Mozart, qu'on peut écouter un peu partout, sur youtube par exemple, à condition d'éviter la version de Glenn Gould, un peu trop maniérée à mon goût, ce thème, s'il est un peu rêveur et suspendu à on ne sait quoi d'inexprimable, n'est pas particulièrement mélancolique en soi.

L'orchestration de Reger, par de petits détails comme l'usage du hautbois, en fait une cavatine funèbre, dont la couleur sonore me fait davantage penser au requiem de Fauré, dont ces variations sont contemporaines, qu'à la sonate pour pianoforte dont elle est issue. Les variations ont chacune leur caractère, mais ne sont pas aussi mélancolique, sauf peut-être la huitième. La dernière variation est une fugue qui dure près de dix minutes !

Une preuve supplémentaire, si elle était nécessaire, qu'une orchestration est une ré-écriture, et qu'elle peut avoir sa propre personnalité. Au passage merci à France Musique de nous faire re-découvrir une oeuvre peu connue et dont on ne voit pas pourquoi on la jouerait moins souvent que les variations de Brahms sur un thème de Haydn.

samedi 30 janvier 2010

Thème et Variations

Les lecteurs de ce blog savent bien que c'est dans les vielles gamelles qu'on fait les meilleurs soupes. Et aussi que les classiques fournissent les trois quarts des mélodies utilisés avec plus ou moins de bonheur dans la musique populaire de tous les styles, y compris l'électo.

Au départ était un guitariste espagnol, Franciso Tárrega. Il a écrit de nombreuses pièces dont Gran Vals où l'on trouve ce curieux motif mélodique répété plusieurs fois

Bien sûr la majorité des gens ne connaissent cette petite mélodie que parce qu'elle est utilisée par défaut comme sonnerie par les téléphones Nokia, d'où son surnom de "Nokia tune" ou "Nokia ringtone". Il y a même des légendes urbaines qui circulent sur l'origine de ce motif de douze notes (attention la vidéo ci-dessous est réservée à un public averti):

Mais l'ignorance de son origine n'a pas empêché les musiciens s'en emparer pour des jeux plus ou moins sérieux. Commençons par un impromptu de Alterisio Paoletti:

puis une autre improvisation au piano, plus développée et virtuose:

Une version pour orchestre de chambre:

Une valse pour harmonica et piano:

Et même une petite fugue, dont mon professeur dirait certainement qu'elle est bourrée de fautes d'harmonies, et il aurait parfaitement raison, car j'en ai trouvé une douzaine dans les dix premières mesures:

Une folle journée un peu trop sage

La folle journée de Nantes 2010, qui n'est pas encore terminée à l'heure où j'écris ce billet, est consacrée à Chopin, bi-centenaire oblige. A en croire les interviews de René Martin dans la presse, ce musicien injustement méconnu mérite d'être réhabilité d'urgence.

Chopin fut d'abord et avant tout un pianiste et improvisateur génial. Il n'a guère vécu plus vieux que Mozart (39 ans) et ne laisse que des compositions pour piano. Oui, je sais, il existe bien deux concertos pour piano et orchestre, une vingtaines de mélodies pour piano et voix qui ont été publiés de manière posthume, un très belle sonate pour piano et violoncelle, mais à ma connaissance Chopin n'a pas écrit d'oeuvre dont le piano serait absent.

Si l'on demande à un pianiste, amateur ou professionnel, quel est le compositeur qu'il préfère à titre personnel et affectif, neuf fois sur dix on s'entendra répondre "Chopin". Une réponse qui vient du coeur et ne cherche pas d'autre justification. Sa merveilleuse connaissance de l'instrument qu'il avait choisi comme moyen d'expression exclusif lui permettent de faire chanter le piano comme nul autre. Peut-être faut-il avoir joué les Préludes, Nocturnes et autres Mazurkas avec ses propres doigts pour en subir l'envoûtement. Ce qui est sûr en tout cas est que cette musique s'accommode mieux de l'intimidé d'un salon que de la froideur d'une salle de concert. Elle préfère les formes libres comme le nocturne ou les danses au schémas plus élaborées comme la Sonate. Elle ne s'embarrasse pas de contrepoint, mais sait faire chanter la main gauche comme un beau violoncelle. Et d'après mon professeur de composition, Chopin est le meilleur professeur d'harmonie qui soit. Avec de telles qualités de coeur et d'esprit, on lui pardonnera aisément sa monomanie du piano (moi aussi j'aime le piano), ses manières parfois un peu mondaines et ses répétitions qui rendent certaines valses follement ennuyeuses.

Le défi des organisateurs de la folle journée était de concevoir un programme aussi boulimique que d'habitude (cinq jours de concerts qui s'enchaînent de 9h du matin à minuit dans les huit salles du Palais des Congrès de Nantes) à partir d'une oeuvre très importante certes mais assez modeste en durée, et d'une instrumentation très uniforme (du piano, du piano, et encore du piano). Une fois qu'on a programmé l'intégrale du piano seul sur six concerts, ajouté les concertos et la sonate avec violoncelle, on n'a pas la moitié du quart de la durée nécessaire. On mobilise alors ses contemporains (Liszt, Paganini, Mendelssohn, Schumann, Alkan), les maîtres classiques qu'il révérait (Bach et Mozart), les musiciens français qui lui ont souvent rendu hommage (Fauré, Debussy, Ravel).

Si je n'ai pas pu m'y rendre cette année, c'est surtout en raison d'un emploi du temps chargé. Mais pour être honnête le programme de cette année me donnait peu envie de faire d'énormes efforts pour y aller quand même. Si l'on regarde de près, qu'y a-t-il dans ce programme comme oeuvre qu'on n'ait pas déjà en triple exemplaire dans sa discothèque et entendu une demi-douzaine de fois en concert ou à la radio ?

  • les transcriptions du Renegades Steel Band sur bidons de métal qui promettent d'être très créatives et réjouissantes
  • d'autres pour trio d'accordéons et quatuor d'harmonicas (ça ne s'invente pas !)
  • des arrangements pour quatuor avec piano d'oeuvre pour piano seul, qui sont assez conforme à la pratique de l'époque (où les réductions d'opéra pour piano, violon, violoncelle remplaçaient le émmepétrois et l'aïlle-pode)
  • une transcription pour alto de la sonate pour violoncelle (connaissant cette sonate je veux bien parier que s'il est bien réalisé, ça doit sonner très bien)
  • des improvisations de Matoko Ozone
  • enfin d'authentiques airs fokloriques polonais
Somme toute c'est assez maigre. Où sont les très belles et trop rares orchestrations des Préludes op 28 par Jean Françaix ? Et les mélodies op 74 sur des poèmes polonais, oeuvres mineures certes mais rarement entendues ? Pourquoi ne pas inclure des oeuvres contemporaines comme l'étude Un Automne à Varsovie de Ligeti (pour ne donner qu'un seul exemple) ? Pourquoi avoir cessé de commander des oeuvres à des compositeurs comme c'était le cas lors de la folle journée Schubert ? Il ne suffit pas de dessiner Chopin en jeans et baskets sur l'affiche pour proposer un programme qui soit vraiment actuel et excitant.

Si l'on doit rendre hommage aux travail des organisateurs de la folle journée, et à la qualité irréprochable des interprétations proposées, on ne peut que déplorer que le programme soit tellement sage et conventionnel. Pour 2011, Monsieur Martin, étonnez-nous ! A côté des grands classiques que nous aimons toujours ré-entendre, proposez nous quelque chose d'excitant et d'inédit !

samedi 23 janvier 2010

L’imaginaire de l’alto dans la France contemporaine

Le titre de ce billet est celui du mémoire de master de musicologie d'une camarade altiste qui m'a envoyé  toutun questionnaire sur l'alto. Autant partager mes réponses avec les  lecteurs du journal de Papageno. Les altistes qui le souhaitent peuvent répondre au même questionnaire et me l'envoyer afin que je le retransmette à mon amie.

  • A quel âge avez-vous débuté l’alto ? 5 ans
  • Êtes-vous un(e) ancien(ne) violoniste ? non
  • Si oui, quand êtes-vous passé(e) à l’alto ?
  • Continuez-vous à jouer du violon ?
  • Pouvez-vous résumer brièvement votre parcours musical (vos études antérieures et actuelles) ? cahotique
  • Quelle est votre ambition par rapport à l’alto (loisir, enseignement, orchestre, soliste, chambriste) ? Un peu tout ça, mais on pourrait ajouter « compositeur ».
  • Quelles sont vos principales difficultés par rapport à l’alto ? La justesse
  • Quelles sont vos pièces préférées ? Bach et le répertoire contemporain
  • Avec quelles méthodes travaillez-vous (cahiers de gammes, d’études ou de technique) ? Quand j'étais petit j'ai travaillé avec les exercices et études de Mazas, Carse, Sevcik et consorts. Aujourd'hui j'invente des exercices adaptés en fonction du répertoire que je travaille.
  • Quelle importance accordez-vous à la musique de chambre ? Primordiale
  • Quels sont vos altistes de référence ? Gérard Caussé, Pierre-Henri Xuereb, Antoine Tamestit, Arnaud Thorette, Vincent Royer
  • Selon vous, quelles sont les qualités nécessaires pour devenir un bon altiste ? Un petit grain de folie et une bonne dose de masochisme
  • Que pensez-vous du répertoire de l’alto ? Il n'est pas très étendu mais plus moderne et plus varié que celui du violon.
  • Une grande partie du répertoire pour alto est constituée de pièces issues des XXe et XXIe siècle. Êtes-vous ouvert(e) à ce type de musique ? On peut dire que oui.
  • Quels sont, selon vous, les altistes les plus médiatisés aujourd’hui ? Yuri Bashmet, Tabea Zimmermann, Kim Kashkashian, Nobuko Imaï
  • Selon vous, pourquoi l’alto n’est-il pas connu du grand public ? Et pourquoi le serait-il ? L'alto c'est comme le ski, ça deviendra moins bien quand ça se sera démocratisé.
  • « Les altistes sont des violonistes ratés ». Que pensez-vous de ce cliché ? Quelles sont les raisons pour lesquelles les violonistes passent à l’alto ? On peut dire que ce sont plutôt les violonistes qui sont des altistes ratés, car ils ne connaissent pas la clé d'Ut 3, tandis que la plupart des altistes savent jouer du violon.
  • Selon vous, quelles sont les principales différences entre l’alto et le violon ? Comme l'écrivait Ligeti dans la notice de sa sonate pour alto, techniquement c'est juste une quinte qui sépare le violon et l'alto, mais en réalité c'est tout un univers.
  • Pensez-vous qu’il y a un état d’esprit propre à l’alto ? Si oui, comment pourriez-vous le caractériser ? Les altistes ont souvent un rôle modeste voire ingrat, celui du lien indispensable mais discret entre les violons et les violoncelles et contrebasses. L'état d'esprit d'un altiste épanoui est donc celui d'un musicien qui n'aime pas se mettre au premier plan mais qui se réjouit de partager des émotions musicales avec les autres musiciens comme avec le public. Dans les orchestres, les altistes sont souvent réputés plus ouverts et sympathiques, moins obsédés par la hiérarchie que les violons (super-soliste, 2e soliste, chef d'attaque, 2e chef d'attaque, etc). Cet état d'esprit se manifeste aussi dans les traditions comme les « blagues d'altistes » qui montrent une grande capacité à la bonhommie et à l'auto-dérision. Les altistes sont souvent appréciés de leurs pairs, et particulièrement ceux d'entre eux qui jouent juste et en mesure, car il en existe malgré tout ce qu'on a pu dire !
  • L’alto est souvent présenté comme un instrument intimiste, loin de la virtuosité d’esbroufe. Qu’en pensez-vous ? Cette réputation tient peut-être autant au répertoire qu'à l'instrument lui-même. Le répertoire des concertos pour violon et pour violoncelle s'est constitué principalement au XIXe siècle, époque de Paganini, Liszt, où l'étalage de la virtuosité du soliste était dans le goût du public. Les concertos pour alto, écrits au XXe siècle, semblent moins valoriser la virtuosité pour elle-même, et transmettre des sentiments d'une façon moins extravertie, avec un lyrisme plus paradoxal. Le timbre de l'alto, plus sombre que celui du violon, plus fragile que celui du violoncelle, convient bien à cette évolution. D'après l'écrivain Richard Millet, l'alto est élégiaque par nature, c'est l'instrument qui peut faire entendre « la voix des morts ». Mais le répertoire moderne pour alto comprend également des pièces très virtuoses comme la Sequenza de Berio. Et d'autres qui exploitent sa voix un peu rauque dans des pièces au caractère rocailleux et archaïsant. Et encore d'autres qui jouent à l'auto-dérision avec ce gros violon mal dimensionné, au son étrange et ambigu. Par delà les clichés de l'instrument « intimiste » au son « voilé », qui conviendraient sans doute mieux à la viole d'amour, la personnalité de l'alto est donc multiple et difficile à définir, ce qui fait d'ailleurs tout son charme.
  • Selon vous, où se situe la notion de virtuosité à l’alto ? À partir de la troisième position ?

lundi 11 janvier 2010

Contrebasse volée

Nous interrompons nos programmes habituels pour retransmettre l'information du vol d'une contrebasse dont voici le signalement:

  • Tête de lion
  • Cinq cordes
  • Étiquette apocryphe "Gand 1869" 
  • Vernis rouge sombre
(voir les photos ci-dessous). Nous avons déjà évoqué dans ce journal à quel point le vol d'un instrument de musique (et spécialement d'un instrument à cordes) est pour la victime une perte irréparable, sans commune mesure avec le maigre bénéfice que fournira la revente de l'instrument (quand on arrive à le revendre, ce qui est de moins en moins facile aujourd'hui car les luthiers ont organisé des réseaux européens de lutte contre le vol). Quoi qu'il en soit, ceux qui auraient des informations sur cet instrument sont invités à contacter Pierre FEYLER par courrier électronique.



samedi 9 janvier 2010

Faut-il jouer des transcriptions ?

Discussions informelles entres altistes lors de la pause d'une répétition d'orchestre. Qu'est-ce que tu joues en ce moment ? me demande un de mes camarades. La sonate de Franck. Je me suis bricolé un petit arrangement de derrière les fagots. Mais c'est pas bien du tout, de jouer des transcriptions d'oeuvres pour violon, me sermone-t-il. Il faut jouer des vraies oeuvres pour alto. Je regarde mon pote altiste une seconde et me rappelle que c'est un ex-violoniste qui est passé à l'alto après avoir échoué à son premier prix de violon. Il a le prosélytisme des nouveaux convertis. Mais ce serait se refuser un petit plaisir que de ne pas terminer la conversation par un petit mat en trois coups:

- Dis-moi, tu as bien joué la sonate Arpeggione de Schubert ?

- Oui.

- Mais dis-moi-dis-moi c'est une transcription, ça dis-donc ?

- Certes, mais l'arpeggione n'existe plus !

- Et tu joues aussi les deux sonates de Brahms (écrites pour clarinette au départ, NDLR) ?

- Oui. Mais c'est Brahms lui-même qui a fait la transcription donc c'est autorisé (sic)

- Ah ! je vois je vois. Et tu joues aussi les sonates et partitas de Bach pour violon seul ?

- Oui, bien sûr.

- Comment ça, bien sûr ? (échec et mat) C'est une transcription, et elle n'est pas de Bach !

- Oui, mais c'est différent, tout le monde le fait (re-sic).

La transcription musicale est une histoire d'écriture comme la traduction d'un poème d'une langue dans une autre. Certains pensent que les qualités d'un poème ne peuvent s'apprécier que dans la langue originale, mais de nombreux poètes, en traduisant avec goût et avec style l'oeuvre de leurs pairs, leur ont donné tort. Est-ce que pour autant on peut transcrire n'importe quelle pièce pour n'importe quelle formation ? Pour moi, l'intérêt d'une transcription musicale doit s'apprécier au cas par cas. Ainsi, la sonate en La majeur pour violon et piano de César Franck s'accommode très bien de voir le violon remplacé par un autre instrument mélodique, comme la flûte, la clarinette, ou l'alto. Jacqueline Du Pré a enregistré une superbe version de cette sonate au violoncelle. Par contre, on n'imaginerait pas remplacer le piano par un autre instrument (orgue, clavecin, cymbalum ou celesta) ni même par l'orchestre. Car l'écriture est éminemment pianistique, tant par la technique que par la sonorité.

Un autre exemple: il ne m'est jamais venu à l'esprit de jouer à l'alto la sonate pour violon et piano de Maurice Ravel. Cette sonate utilise de manière trop spécifique le son, la tessiture, le caractère, la technique du violon. Cette magnifique sonate est de manière définitive l'apanage des violonistes. En revanche, remplacer le piano par un petit ensemble orchestral pourrait donner de très belles choses. De ce point de vue la sonate de Ravel est donc l'exact opposé de celle de Franck.

Remarquons que les compositeurs ont toujours pratiqué la transcription et la ré-instrumentation, sur leurs oeuvres et sur celles des autres. Les exemples sont trop nombreux pour qu'on se fatigue à en donner, mais on décernera tout de même la médaille d'or à Franz Liszt pour ses innombrables réductions au piano et orchestrations qui sont des modèles du genre.

La transcription est aussi une question d'interprétation. Un chanteur baryton peut-il chanter une mélodie écrite pour soprano ? Dans ce cas, doit-il la transposer ? La réponse dépend du style et de la technique vocale de l'interprète autant que de l'oeuvre.

Une bonne transcription musicale, tout comme une bonne traduction littéraire, doit pouvoir s'apprécier en soi, comme si ça n'était pas une transcription. Ainsi on peut très bien se régaler à écouter les Tableaux d'une exposition dans l'orchestration de Ravel sans connaître la version originale, pour piano, de Moussorgsky. Ce critère est pour moi supérieur à celui de la fidélité note à note. Les romans dont la traduction est correcte mot à mot mais lourde à la lecture sont aussi pénibles à supporter que les orchestrations de pièce pour piano qui cherchent à reproduire la sonorité et la résonance d'un piano de manière trop exacte, au lieu d'utiliser les ressources des instruments de manière inventive et d'explorer des aspects que la pièce pour piano ne fait que suggérer.

En résumé, peut-on faire toutes les transcriptions qu'on veut ? Oui, bien sûr. Comment distinguer une bonne et une mauvaise transcription ? Lorsqu'on arrive à deviner que c'est une transcription (sans connaître l'original) alors c'est sans doute une mauvaise transcription. Comme un voleur habile, le musicien transcripteur doit savoir effacer toutes les traces se son passage...

jeudi 7 janvier 2010

Hindemith: adversus heresim Schoenbergis

Sur mon bureau parmi d'autres livres en ce moment: le Traité de Composition de Paul Hindemith, publié sous le titre The Craft of Musical Composition (et pas traduit en français à ma connaissance). Un livre dense et passionnant, pas facile à résumer.

L'opinion générale sur Hindemith est qu'après avoir été un casse-tout brise-tout expressionniste dans les années 1920, au point d'écrire Wie eine maschine (comme une machine) ou encore Tonschoenheit ist nebensache (la beauté du son est sans importance) sur certaines partitions, il s'est après son exil de 1936 replié sur des positions bien plus conservatrices. Son retour à la tonalité serait illustré par des oeuvres comme le Ludus Tonalis de 1937, cycle de 12 fugues pour piano séparées par des interludes ainsi que par ses ouvrages théoriques comme le traité de composition. L'examen attentif de l'oeuvre protéiforme et inclassable d'Hindemith, comme la lecture dudit traité de composition montrent que la réalité est plus complexe.

Le jeune Hindemith produit simultanément, et à une vitesse étonnante, les partitions les plus diverses, pour toutes les formations musicales et dans tous les styles: tantôt post-romantique, tantôt expressionniste, tantôt ironique ou grinçant, comme ce Wohltempierte Ragtime op. 21 qui accommode un des thème de fugue de Bach à la sauce de la musique de variété de l'époque. Sa boulimie et son exploration tous azimuts le rendent particulièrement inclassable durant les quinze premières années, allemandes, de sa carrière. Une chose est sûre: dès 1922 il a été assez tôt reconnu comme un des grands compositeurs de son temps, avec Die junge Magd, la Kammermusik n°1, puis le premier Quatuor. Et il a été une figure majeure de la nouvelle musique allemande dans les dix années qui ont suivi.

Son traité de composition a pris forme entre 1935 et 1939, période difficile de sa vie. Les nazis qui depuis 1933 avaient interdit ses concerts (il jouait en trio avec deux musiciens juifs), critiqué violemment sa musique "dégénérée", et multiplié les vexations, ont fini par l'interdire tout à fait. Le soutien de nombreux musiciens dont Furtwängler qui créa son bel opéra Mathis der Mahler en 1935 à Berlin n'y changea rien. Il quitte l'Allemange début 1937, vit en suisse et voyage aux Etats-Unis. Pour bêtes et méchantes qu'elles soient, les attaques des nazis ont peut-être laissé des traces chez le musicien souvent enclin au doute, qui s'était fréquemment posé la question "jusqu'où ?" concernant la musique d'avant-garde, qui avait le souci d'écrire une musique qui reste accessible aux amateurs, bien que n'ayant rien de facile ni dans l'écriture ni dans l'exécution.

C'est dans cette période difficile qu'Hindemith a éprouvé le besoin de réfléchir aux fondations de son art, et d'écrire un traité qui englobe et explique à la fois l'héritage musical des trois siècles précédent et le premier tiers du vingtième siècle. Y trouve-t-on des positions conservatrices ? Oui, en un sens. Hindemith définit la consonance comme une force naturelle et universelle semblable à la gravitation. Un compositeur peut et doit utiliser la dialectique entre consonance et dissonance pour renforcer l'expression; mais une émancipation complète de la dissonance comme celle offerte par la série de Schoenberg ne peut selon Hindemith qu'être parfaitement artificielle. Une hérésie, en quelque sorte (d'où le titre de ce billet, allusion, les fins lettrés l'auront compris, à Irénée de Lyon).

En tant qu'altiste du quatuor Amar, Hindemith a créé les bagatelles op. 9 de Webern, et consacré un concert entier à Schoenberg, à l'occasion des 50 ans du maître viennois. Ayant également fréquenté Alban Berg,il connaissait donc la musique de la seconde école de Vienne mieux que tous ses contemporains. Il a également défendu la musique de Schreker, Krenek, Bartok, Kodaly et bien d'autres, qu'il a donné en concert comme altiste ou chef d'orchestre. S'il a tourné le dos à la série dodécaphonique, c'est donc en connaissance de cause, et non par ignorance ou par frilosité.

Un autre aspect décevant du traité d'Hindemith est la partie consacré à l'acoustique, qui est clairement incomplète et rendu obsolète par les progrès spectaculaires de la musique électronique, concrète, spectrale et de l'informatique musicale depuis 1945.

Mais plutôt que se focaliser sur ce qu'il n'inclut pas, on peut considérer ce que ce traité offre de radicalement nouveau par rapport aux traités d'harmonie tonale. Des quatre piliers de la musique tonale tels que j'ai essayé de les définir récemment (la tonique, les gammes, les accord parfaits, le total chromatique), il n'en garde que trois, délaissant les gamme diatonique à 7 sons. Par ailleurs il abolit la différence entre majeur et mineur. La tonalité de Do selon Hindemith comporte 12 sons, qui ne sont pas égaux: ils sont classés selon leur degré de consonance et de dissonance par rapport au ton principal. Curieusement, Hindemith met le triton à part (Fa #) et traite les 10 notes restantes par paires (quarte / quinte, tierces / sixtes, secondes / septièmes). Basé sur ce qu'on sait aujourd'hui de la consonance auditive, j'aurais plutôt placé le triton comme plus dissonance que les tierces / sixtes et moins que les secondes / septièmes.

Par ailleurs Hindemith propose une méthode pour isoler le ton principal d'un accord et une classification des accords en plusieurs groupes. Ces groupes contiennent les accords parfaits et les septièmes mais aussi deux groupes qui permettent d'inclure n'importe quel aggrégat de sons dans la théorie. Dans tonalité élargie, n'importe quel accord est possible, mais tous les accords ne sont pas équivalents pour autant. On peut juger bizarre la distinction opérée par Hindemith entre les accords qui contiennent un triton et ceux qui n'en contiennent pas, et regretter l'absence de l'analyse des divisions symétriques de l'octave, que Messiaen a exploité quelques années plus tard de manière si fructueuse.

Cependant, avec ses forces et ses limites, la théorie d'Hindemith offre un cadre qui permet d'analyser quasiment toute la musique écrite de 1900 à 1945, qu'elle soit signée Strawinsky Bartok, Janacek, Debussy ou Schoenberg. C'est dire tout son intérêt et sa portée. La dernière partie du livre, qui analyse plusieurs chefs-d'oeuvres, permet de voir enfin les concepts à l'oeuvre, et montre toute la pertinence du système. Si ses limites sont sans doute trop étroites pour expliquer la musique d'aujourd'hui, le traité de composition d'Hindemith demeure une lecture passionnante et incontournable. Révolutionnaire, conservateur ou les deux ? Homme de tous les paradoxes, Hindemith partageait en tout cas avec Schoenberg la folle ambition de fournir des fondations neuves à toute la musique occidentale.

samedi 2 janvier 2010

Sur l'agenda de janvier 2010

Commençons ce premier billet en offrant tous nos voeux aux lecteurs de ce journal: santé, bonheur, amour et de nouvelles aventures musicales ! Sur l'agenda de janvier 2010, voici plusieurs concerts parisiens que je voulais partager avec vous (même si je n'aurai pas la possibilité matérielle de tous les écouter):

  • vendredi 8 janvier, à 20h, L'Oiseleur des Longchamps reprendra son récital Mélodie: nom féminin avec l'excellente Mary Olivon au piano. Cela se passe au temple du Luxembourg, 58 rue Madame, Paris 6e. Ce récital permet entre autres d'entendre ma berceuse sur une gamme fantaisiste que ces deux interprètes ont créé l'an dernier.
  • mercredi 13 janvier à 20h (reprise le 15 et le 16), l'opéra de Paris propose à l'amphithéâtre de l'Opéra Bastille un spectacle "Voix Espace" avec des oeuvres pour choeur et électronique de Kaija Saariaho interprétées par l'ensemble Solistes XXI.
  • jeudi 14 janvier, à 19h30 (et oui c'est très tôt pour ceux qui travaillent !), l'Ensemble Itinéraire et Florian Lauridon consacrent un concert-conférence au violoncelle, avec des pièces de Ligeti, Hurel, Nunes, et une création de François Paris. C'est à l'auditorium du marché Saint-Germain, également connu sous le doux acronyme de MPAA.
  • samedi 16 janvier, l'orchestre moderne reprendra le programme donné en décembre à Draveil, dans l'Essone, avec une création de Kevin Robin
  • du 12 au 17 janvier, la Quatrième Biennale de Quatuors à  Cordes à la Cité de la Musique permettra d'entendre les meilleures formations (Emerson, Prazak, Juilliard, Dotima, Arditti, Hagen, Borodine, Sine Nomine, ...) dans des programmes originaux et intégrant pour  une large part des oeuvres contemporaines et des créations (Nunes, Pauset, Monnet, Neuwirth, Dusapin). Je vous invite à consulter le programme complet et à faire votre choix, ce qui ne peut être qu'assez difficile, étant donné la qualité et la diversité des propositions.
  • le mercredi 20 janvier, Concert Trouvères à l'ENS (j'y participerai sans doute en jouant Bach et Stamitz)
  • le 20 et le 21 janvier, on pourra entendre le War Requiem de Britten à la salle Pleyel.
C'est tout pour l'instant, et c'est déjà beaucoup, le journal de Papageno n'ayant pas pour vocation de concurrencer Evene ou Concertclassic.

mercredi 30 décembre 2009

Compositeurs: la grande vadrouille ?

Lu dans le Monde: un article de Pierre Gervasoni sur la fuite des cerveaux dont nos compositeurs d'avant-garde seraient victimes. Des musiciens comme Tristan Murail ou Philippe Manoury trouvant aux États-Unis des postes de professeurs d'Université plus prestigieux et mieux payés que ce qu'ils avaient en France. Le système des conservatoires français étant une fusée à trois étages (municipaux, régionaux, nationaux) où les postes sont rares, surtout dans le troisième étage qui ne comporte que deux conservatoires, à Paris et à Lyon.

Le terme de fuite de cerveaux qui a été utilisé par Manoury lui-même dans son article Pourquoi je pars dans le Nouvel Obs, est tout à fait abusif et trompeur. D'abord, que la carrière des musiciens du plus haut niveau se joue au niveau mondial, c'est très positif et on ne saurait s'en plaindre. Quitte à rester dans un perspective étroitement nationalo-nombriliste, on devrait plutôt s'enorgueillir de l'environnement qui nous permet de former des musiciens que les meilleurs institutions du monde cherchent à attirer. Ensuite, il ne me semble pas que le départ de Philippe Manoury ait créé un trou d'air si considérable que la création musicale en France se soit d'un coup asséchée. Sans vouloir faire ma Ségolène (qui connaît la musique de Philippe Manoury parmi les lecteurs de ce blog ?) il me semble que le nombre et la qualité des créations en France ne faiblit pas, et témoigne toujours d'une vitalité impressionnante. Par ailleurs comme L. Petitgirard le faisait remarquer en commentaire de l'article du Monde, Philippe Manoury, ayant occupé des postes comme professeur de composition au CNSMD de Lyon et reçu de nombreuses commandes de l'Etat, de l'IRCAM, etc, a plutôt été bien traité lors des 25 années de sa carrière en France. Enfin, je pourrai citer de mémoire une douzaine de noms de compositeurs de toutes nationalités (Finandais, Tchèques, Allemands, Russes) qui vivent, étudient ou travaillent en France où ils ont trouvé des conditions matérielles et un environnement propre à épanouir leur talent. La mobilité internationale jour dans les deux sens: il est bon et souhaitable que nous continuions à exporter des musiciens (pas seulement des compositeurs), pourvu que nous sachions en attirer d'autres. Paris a peut-être perdu son statut de capitale mondiale des arts qu'elle occupait au temps d'Isaac Albeniz ou de César Franck, mais elle reste un pôle artistique important. Et l'on doit se réjouir plutôt que se désoler de voir d'autres pôles émerger.

Concernant le statut des compositeurs en France, il y a ceux qui vivent de leurs commandes et droits d'auteur et n'enseignent pas, comme Pascal Dusapin: on les compte sur les doigts d'une main. Même Pierre Boulez ne peut pas vraiment entrer dans cette catégorie, car ses activités de chef d'orchestre l'occupent autant sinon plus que celles de compositeur. Et il y a tous les autres, qui vivent de l'enseignement. Ce qui signifie pour l'immense majorité, les conservatoires municipaux ou régionaux. Pourrait-on vraiment changer ce système afin de permettre aux compositeurs de devenirs maîtres de conférences et professeurs d'université ? Oui, mais cela impliquerait de casser la fusée à trois étages dont j'ai parlé pour intégrer l'enseignement de la musique aux universités. Cela présenterait de nombreux avantages, notamment une meilleur intégration des matières pratiques (instrument, chant, chorale, orchestre) et théoriques (musicologie, histoire des arts, analyse, composition) et meilleure interaction entre la musique et les autres disciplines artistiques et scientifiques. Mais dans notre pays où le moindre projet de réformette de la grille horaire des lycéens met des milliers de gens dans la rue et des centaines d'éditorialistes en colère, une telle révolution de l'enseignement musical a exactement zéro chances sur cent d'aboutir.

Notons pour finir que se dégager suffisamment de temps (et donc d'argent) pour pouvoir travailler a toujours été le problème numéro un des compositeurs, Bach et Mozart inclus. Beethoven, après ses trente ans et grâce à des mécènes, fut le premier à pouvoir se consacrer à plein temps à l'écriture. Les bourses, commandes, droits d'auteur et prix de composition qui existent aujourd'hui constituent des aides tout à fait considérables à la création qui rappelons-le, n'existaient pas à l'époque de Mozart, lequel Mozart gagnait sa vie en donnant des leçons de pianoforte. Remarquons enfin qu'il a toujours existé des compositeurs qui exerçaient une profession non artistique, ce qui n'est pas évident à gérer mais peut garantir une totale indépendance. Parmi les exemples célèbres, on peut citer Charles Ives, qui toute sa vie a conservé un travail à mi-temps dans l'assurance. Certaines des employés du cabinet d'assurances qu'il avait co-fondé ignoraient même qu'il était musicien !


jeudi 17 décembre 2009

Qu'est-ce que la musique tonale ?

Il y a quelque temps nous avions cherché une bonne définition de la musique atonale. La meilleure étant sans doute c'est une musique qui n'est pas tonale, il ne reste qu'à définir la musique tonale. On la définit souvent par référence aux accords parfaits majeur et mineur, mais ça n'est pas suffisant. Beaucoup de morceaux de musique pop dont l'harmonie n'est qu'une succession de triades majeures ou mineures (avec parfois une septième) ne sont pas de la musique tonale à proprement parler. Par ailleurs, chez les compositeurs comme Philippe Hersant qui sont qualifiés avec mépris de "néo-tonaux", les éléments du langage tonal, lorsqu'ils sont présents, ne présentent pas ce caractère de nécessité absolue qu'on trouve dans la musique de Hadyn ou Mozart par exemple. En ce sens, il est juste de dire que la musique tonale est bel et bien devenue une langue morte depuis une centaine d'années environ. Quel compositeur aujourd'hui se sent obligé de préparer et de résoudre les septièmes et les neuvièmes, de moduler selon le cycle des quintes, d'éviter les mouvements parallèles ? Aucun, car l'oreille contemporaine s'est habituée à la musique atonale, à la musique "tonale faible" (où les règles se relâchent), à la musique "tonale chromatique" (Wagner et les post-romantiques).

Reste que si la musique tonale n'est plus ce qu'elle était, elle a exercé un suprématie sans mélange sur la musique occidentale de Monteverdi à Debussy, c'est à dire de 1600 à 1900 environ. Tout comme le christianisme dans l'histoire européenne, on ne peut pas ignorer son existence. De quoi se compose-t-elle au juste ? Pour moi, les piliers de la musique tonale sont, dans l'ordre:

  1. la tonique (c'est à dire l'existence d'un ton principal)
  2. la gamme (majeure ou mineure)
  3. les accords parfaits majeurs et mineurs, leurs renversements, les septièmes et neuvièmes
  4. le total chromatique (c'est à dire la division de l'octave en 12 demi-tons égaux)
L'existence d'une note fondamentale appelée tonique est indispensable mais pas suffisante car on la trouve également dans les musiques modales européennes et extra-européennes.

Après la tonique, c'est donc bien la gamme qui définit la musique tonale dont  l'évènement fondateur est précisément la simplification des modes dits ecclésiastiques hérités du Moyen-Âge et la convergence vers deux modes seulement: majeur et mineur. La gamme tonale comporte sept notes, également appelés degrés, numérotés de I à VII, le premier degré étant la tonique. Un pré-supposé implicite mais fondamental de la musique tonale est que deux sons séparés d'une octave sont deux représentants de la même note. Ainsi la gamme se termine par le retour au premier degré, transposé d'une octave (do, ré, mi, fa, sol, la, si, do). Issue du mode dorien, la gamme majeure possède plusieurs propriétés remarquables:
  • Elle contient les consonances simples comme la quinte (correspondant à un rapport de 3/2 entre les fréquences), la quarte (4/3), la tierce, la sixte
  • Ses degrés sont séparés par deux types d'intervalles seulement: tons et demi-tons
  • Elle est asymétrique (contrairement aux modes de Messiaen): la seule transposition de la gamme qui permet de retrouver les mêmes degrés est l'octave.
La gamme mineure est plus complexe, car elle comporte deux degrés mobiles (les VI et VII) et par conséquent pas moins de quatre gammes sont en fait appelées mineures: le mineur ascendant (ré mi fa sol la si do# ré), descendant (ré do si b la sol fa mi ré), mélodique (ré mi fa sol la si b do # ré) et naturel (ré mi fa sol la si b do ré). Ces quatre variantes sont toutes asymétriques, et contiennent la quarte et la quinte du ton principal, comme la gamme majeure.



Les accords parfaits sont tirés des notes de la gamme. Ainsi l'accord parfait majeur (do-mi-sol) est constitué des degrés I, III, et V. C'est un accord asymétrique où chaque degré joue un rôle particulier: tonique, tierce, dominante. Comme nous l'avons dit, en musique tonale n'importe quelle note peut être transposée d'une octave sans changer de nom et de fonction. Ainsi n'importe lequel des degrés I, III, V peut être placé à la basse d'un accord parfait. On parle de renversement lorsque les degrés III ou V sont à la basse. Les accords de septième sont eux aussi intégrés aux notes de la gamme, comme la septième de dominante (sol-si-ré-fa ou V-VII-II-IV) ou les autres septièmes appelées septièmes d'espèce. Ce sont des accords à quatre sons constitués de trois tierces empilées.

En musique tonale, toutes les harmonies sont basées sur les accords parfaits, les septièmes et leurs renversements. Toute exception doit être dûment justifiée et documentée par les analystes comme note de passage, appogiature, syncope, échappée, retard, etc. La réalisation d'enchaînements harmoniques n'utilisant que les accords parfaits, les septièmes et leurs renversements forme toute la matière de centaines de traités d'harmonie. C'est dire si les possibilités offertes par l'harmonie tonale sont vastes, mêmes si elles sont limitées au départ par construction. C'est Richard Wagner qui avec le fameux accord de Tristan a sonné le glas des espérances que pouvait avoir l'harmonie tonale pour expliquer et analyser tous les accords possibles. Les violentes critiques qui décriaient sa musique comme atonale étaient donc parfaitement fondées. Mais nous reviendrons à l'accord de Tristan dans un autre billet.



Quoique succincte, on pourrait estimer notre description de la musique tonale comme complète, mais il n'en est rien. Une possibilité essentielle de la musique tonale, depuis le tout début, est celle de moduler, c'est à dire se déplacer d'un ton principal à un autre. Les modulations les plus faciles sont celles qui vont vers les tons voisins, à une quinte de distance de la tonique. Il suffit de changer une note de la gamme d'un demi-ton pour moduler dans un ton voisin (par exemple on passe de do à sol en changeant le fa en fa#). Mais d'autres modulations sont possibles, et l'histoire de l'harmonie tonale est aussi celle de la conquête progressive de raccourcis permettant de bondir de n'importe quel point du cycle des quintes à n'importe quel autre. Les riches possibilités offertes par la modulation sont la contrepartie de la simplification des modes en deux modes seulement. L'espace dans lequel les modulations se déroulent est le total chromatique, c'est à dire la division de l'octave en douze demi-tons égaux. On peut l'obtenir de diverses façons, par exemple en re-découpant tous les tons entiers de la gamme en demi-tons (cela revient à ajouter les touches noires à un clavier de piano qui ne comporterait que des touches blanches). Il y a bien quelques subtilités qu'on ne va pas détailler ici, comme la différence entre la quinte juste (3/2 = 1,5) et la quinte tempérée (2 puissance 7/12 = 1,4983).

En fait, même en dehors des possibilités de modulation, les 12 demi-tons sont constamment utilisés en musique tonale. Les 5 demi-tons qui ne figurent pas dans la gamme servent à déclencher des modulations, mais aussi à apporter un peu de piment harmonique ou de souplesse mélodique. Considérons par exemple les variations sur "Ah vous dirais-je Mamam !" d'un certain W.A. Mozart. Le thème, en ut majeur, n'utilise que les notes de la gamme (les touches blanches du piano). Mais dès la première variation, Mozart utilise quatre des cinq touches noires (do#, ré#, fa#, sol#), et la cinquième sera utilisée dès la deuxième variation. On a vraiment besoin des 12 demi-tons pour jouer cette musique. Et cela est vrai dans toute la musique tonale. Les exceptions sont rarissimes. Il y a par exemple le mouvement lent du quinzième quatuor de Beethoven, qui comporte de longs passages sans aucune altération. Mais cet usage exclusif des sept notes de la gamme vise précisément à produire un effet archaïsant et une couleur modale.

La musique tonale est donc une musique dodécaphonique. Cependant, contrairement à la série de Schoenberg, elle s'organise autour d'un ton principal et donne à chacun des douze demi-tons un rôle, une place particulière, et le plus souvent un nom: dominante, sous-dominante, tierce, sixte, sensible, etc. Pour achever de se persuader de l'importance des 12 demi-tons dans la musique tonale, considérons les deux divisions symétriques de l'octave constituées de tierces identiques et empilées: la quinte augmentée (do - mi - sol #) et la septième diminuée (do - mi b - fa # - la). A strictement parler, ces deux accords sont a-tonaux car
  1. Ils ne sont pas intégrés au sept notes de la gamme majeure
  2. Ils n'ont pas de fondamentale (car ils sont totalement symétriques et donc équivalents à tous leurs renversements)
On les trouve pourtant dans toute la musique tonale, Rameau, Bach, Beethoven, Liszt... les raisons de leur intégration dans le catalogue des accords admissibles sont:
  1. leur construction par empilement de tierces (semblable à la construction des accords parfaits et septièmes)
  2. leur intégration possible aux notes de la gamme mineure (en ut mineur, on peut caser la quinte augmentée mi b  -  sol - si et la septième diminuée si - ré - fa - la b)
  3. moins avouable par les théoriciens mais tout aussi important: le fantastique levier qu'ils offrent pour construire des modulations audacieuses et suspendre temporairement la sensation de tonalité principale.
Dès le début, la musique tonale a donc hébergé en son sein et même accordé une place privilégiée à deux accords atonaux. D'une certaine manière, le ver était déjà dans le fruit...

Le système tonal est une merveilleuse construction intellectuelle collective, beaucoup plus riche et subtil qu'il n'y paraît car il articule ensemble trois éléments; les triades majeure et mineure, les gammes majeure et mineures, et le total chromatique. Les possibilité qu'il offrait par comparaison avec les modes ecclésiastiques étaient si étendues, le couleurs harmoniques si nouvelles et les combinaisons si nombreuses qu'il a été l'horizon insurpassable de tous les musiciens Européens pendant trois siècles. Est-t-il aujourd'hui défunt ? Oui, certainement, si l'on considère les centaines de chefs-d'oeuvres de musique atonale écrits au vingtième siècle. Non, si l'on considère les milliers de chefs-d'oeuvres de musique tonale, écrits avant ou pendant le vingtième siècle, et que l'on a toujours autant de plaisir à jouer et à entendre.

Plutôt que de parler de vie et de mort, ce qui n'a pas tellement de sens, je dirais plutôt que la musique tonale est dépassée. Comme la physique classique a été englobée dans la physique relativiste, qui n'a pas invalidé ses lois mais en a proposé de plus générales, et montré leurs limites, la musique tonale a été englobée par un torrent d'innovations des compositeurs comme Scriabine, Varèse, Schoenberg, Messiaen, Murail et j'en oublie quelques centaines. La théorie de la musique qui permettrait de comprendre leur musique et la musique tonale dans une même perspective n'est pas encore écrite. A part peut-être le traité de composition écrit par Paul Hindemith en 1940, ou celui de Messiaen, je ne connais aucun livre qui traite de l'harmonie post-tonale. Il y en aurait pourtant, des choses passionnantes à dire sur le sujet !

vendredi 11 décembre 2009

Concert Trouvères lundi 14 décembre à l'ENS

Lundi prochain, le 14 décembre 2009, les Trouvères de l'ENS vous convient à un concert de musique de chambre auquel j'aurai le plaisir de participer en jouant le début de la sonate de César Franck. Le programme complet n'est pas encore disponible, je l'ajouterai à ce billet dès que possible.

C'est à 20 heures 30 à l'Ecole Normale Supérieure (45, rue d'Ulm, Paris 5ème arrondissement), en Salle des Actes (au 1er étage)

mardi 1 décembre 2009

Jean-Sébastien, que ma joie demeure

Certains occupent leur temps libre en remplissant des grilles de sudoku: même si c'est un jeu que j'affectionne par ailleurs, c'est plutôt avec du contrepoint renversable dans le style du début du 18e siècle que je me distrais après le boulot (le boulot en question étant, selon les jours, alto, orchestre, composition ou informatique).

Même s'il ne s'agit que d'un exercice un peu scolaire, il faut bien avouer qu'emboîter sujets et contre-sujets, préparer et résoudre les septièmes, dérouler tranquillement les marches harmoniques me remplit de joie. J'ai l'impression de construire une église ou un temple modeste et austère mais accueillant et de proportions harmonieuses lorsque je fais du contrepoint dans le style de Bach.

Bienheureux Jean-Sébastien Bach, qui a passé sa vie à pratiquer un style de composition techniquement parfait mais déjà passé de mode chez ses contemporains. A vrai dire bien d'autres ont excellé dans le contrepoint; la particularité de Bach tient peut-être dans le côté pédagogique de sa musique (on a l'impression d'être pris par la main et guidé dans les méandres du contrepoint), mais aussi une simplicité désarmante et une élégance jamais mise en défaut.

Pédagogue, la musique de Bach l'est aussi avec l'interprète, qu'elle invite à s'élever par paliers jusqu'à la plus parfaite maîtrise instrumentale nécessaire à l'interprétation des grands chefs-d'œuvres comme la Chaconne pour violon seul. Elle l'est plus encore avec les compositeurs: aucune musique plus que celle de Bach ne sait donner le désir d'écrire. Chopin et Franck, parmi tant d'autres, pratiquaient la musique de Bach quotidiennement. Aussi, en élève studieux à défaut d'être doué, j'écris des préludes et fugues pour clavier ou quatuor à cordes. De simples exercices, qui ont pour seule utilité de me réjouir profondément. Que ma joie demeure ! et qu'on me permette de la partager avec vous, chers lecteurs.

(pour les curieux, la partition pour piano et celle pour quatuor à cordes seront bientôt sur le site Tamino Productions)

lundi 30 novembre 2009

L'Orchestre Moderne en concert les 4 et 5 décembre 2009 à Paris

L'Orchestre moderne, avec qui j'ai le plaisir de jouer cette année, vous invite au concert le 4 décembre à Paris (basilique Ste Clothilde, Rue Las Cases, Paris 7e), et le 5 décembre à Savigny-sur-Orge (dans le théâtre du lycée J.B. Corot). Au programme:

Selon la formule consacrée, l'entrée est libre mais la sortie sera peut-être payante. Blague à part, les sous récoltés ne servent pas à payer les musiciens qui sont tous bénévoles mais à couvrir l'organisation (comme par exemple le camion qui transporte les pupitres et instruments de percussions) ainsi qu'à offrir une trompette ou un autre instrument de musique à un institut en Argentine qui à l'image de ce que font les orchestre d'El Sistema au Venezuela, permet à des gamins de la rue de sortir de la rue, précisément, et de réintégrer la société, grâce à la musique.



Trèves de bavardages: venez nombreux, et au plaisir de vous y croiser peut-être, chers lecteurs et lectrices de ce blog (dont les billets se raréfient quelque peu ces temps-ci, et je m'en excuse même si c'est pour la bonne cause).

mardi 24 novembre 2009

Hyper-partition

Nous avions brièvement parlé de l'opéra Hypermusic prologue d'Hector Parra (dont une vidéo est disponible ici) dans ce journal. Le blog de l'éditeur Sibelius publie un court extrait de la partition manuscrite ainsi que la partition éditée. Comme indiqué en tête de la page c'est un passage "microsopique" mais "flamboyant".

Un peu comme les mouvements en apparence frénétiques et désordonnés des particules observés par Robert Brown (inventeur du mouvement brownien) expriment en fait la beauté et l'harmonie immuable de la Nature, les col legno, glissandos d'harmoniques et autres molto écrasé qui constellent cette page ne sont que les particules élémentaires d'une texture musicale macro-cosmogonique et immobile dans sa transcendance astro-psychédélique. Simple, non ?

lundi 16 novembre 2009

Violas' 2009: résultat du concours de Lutherie

Les résultats du concours de lutherie Violas' 2009 sont sur le site alto en ligne. Dix luthiers sont récompensés, mais deux noms semblent se dégager: Jan Bartos et Antoine Lescombes.

Mais quand c’est de la musique, la pollution s’honore…

Me voici condamné à la schizophrénie. En effet, bien que membre du groupe Facebook Faites l'amour, pas des gammes, je ne peux que soutenir l'initiative de Vanina Paoli, Présidente de la Chambre Syndicale des Métiers de la Musique, qui dans une lettre ouverte au gouvernement publiée sur le site concertclassic, réclame un décret autorisant la pratique de la musique durant certaines plages horaires, afin de limiter les conflits de voisinages et l'envoi d'huissier pour mesurer les décibels, pratique qui semble devenir de plus en plus courante (et il ne faut pas s'en étonner, car la France vieillit et continue à s'urbaniser).

A propos de la visite d'huissier, je me souviens d'une contrebassiste qui avait reçu la visite d'un huissier mandaté par ses adorables voisins. Lequel huissier, ayant mesuré que la contrebasse ne produisait que 43 décibels, ne pouvait faire l'objet d'une interdiction (pour mémoire, n'importe quelle télé ou conversation à voix haute atteint facilement les 50 décibels, et l'on peut mesurer 25 voire 30 décibels dans ce qu'on considère en ville comme une pièce silencieuse et calme). Laquelle, munie d'une copie de ce fameux constat, a pu continuer à pratiquer son instrument en toute légalité...

Bien sûr, avec cette mode (qui ne date pas d'hier) des instruments de plus en plus puissants, les problèmes de voisinage ne peuvent qu'aller eux aussi en s'amplifiant. Spécialement avec le piano, qui a  la désagréable propriété de se propager à travers les murs d'un immeuble, ce qui à partir de la cinquantième répétition du début de la Lettre à Élise avec toujours la même faute à la troisième mesure, ne manque pas de donner des envies de meurtre aux voisins. La musique n'adoucit pas toujours les moeurs...

C'est un paradoxe d'ailleurs que la musique qui est omni-présente dans notre quotidien, en bruit de fond dans les magasins, parkings, cafés, à la télé, dans les téléphones portables, soit rejetée si violemment lorsqu'elle est pratiquée par un voisin. C'est un peu comme l'acharnement contre les fumeurs, absurde si l'on considère que les pollutions dues à l'automobile entre autres nous condamnent quasiment tous à un cancer du poumon avant 60 ans. C'est en fait le silence qui est devenu rare, de même que l'air pur...

PS je m'excuse pour le mauvais calembour du titre, qui n'est pas de moi.

Orchestres en fête du 20 au 29 novembre

L'opération Orchestre en fête reprend cette année, du 20 au 29 novembre 2009. C'est une sorte d'opération portes ouvertes qui permet de découvrir les coulisses, d'assister à des concerts mais aussi à des conférences, des ateliers pédagogiques, et de rencontrer des musiciens. L'accent sera mis particulièrement cette année sur les manifestations pour les enfants des écoles, collèges et lycées.

Aussi je vous invite à lire l'interview de Michel Blanc, parrain de l'opération, ainsi que celle de Philippe Fanjas, qui préside l'association des orchestre des France, et bien sûr à profiter de cette fête de l'orchestre pour aller saluer les musiciens de votre orchestre local préféré. Le calendrier est sur le site d'Orchestres en fête

dimanche 15 novembre 2009

Et s'il n'en reste qu'un...

Norman Lebrecht invite jusqu'à demain les lecteurs de son blog à voter pour le ou les compositeurs vivants qu'on écoutera toujours dans 50 ans. Le critère de la durabilité est sans doute l'un des meilleurs et des plus objectifs pour évaluer la qualité de la musique, indépendamment de toutes les considérations de style ou de goût. Ainsi Brahms le passéiste et Liszt l'audacieux ont tous les deux résisté à l'usure du temps par la qualité de leur musique, ce qui nous permet d'apprécier aujourd'hui ce qu'ils ont en commun comme ce qui les différencie.

S'il y a un biais de sélection assez clair envers les compositeurs américains ou travaillant aux États-Unis, on y retrouve pas mal de noms connus, des avant-gardistes comme Carter ou Boulez mais aussi des compositeurs plus populaires comme Arvo Pärt ou John Williams. Il y a surtout une demi-douzaine de noms que je vois pour la première fois. Suis-je donc complètement inculte ? Ou bien est-il si difficile pour un compositeur aujourd'hui de se faire un nom parmi les milliers de compositeurs en activité ? Les deux, sans doute.

jeudi 12 novembre 2009

Wagner contre Wagner

L'information semble avoir peu ému, tant ce côté-ci du Rhin que de l'autre. Gottfried Wagner, descendant direct de Richard du même nom, est fort en colère contre la programmation du prélude du 3e acte de Lohengrin lors du concert dirigé par Daniel Barenboïm le 9 novembre dernier pour célébrer les 20 ans de la chute du mur de Berlin. Musique qu'il qualifie de chauvinistischen Kriegsaufputschmusik c'est à dire en gros de nationaliste et va-t'en-guerre, et par là même fort peu adaptée à la circonstance. C'est le Tagesspiegel qui le rapporte (lire également la déclaration complète de Gottfried Wagner ici). Le même concert incluait la cantate Un survivant de Varsovie (1947)  d'Arnold Schönberg, une oeuvre qui se situe politiquement aux antipodes puisqu'elle parle de l'insurrection du ghetto juif de Varsovie en 1943 (et de la répression impitoyable qui s'ensuivit).

Richard Wagner était nationaliste et ouvertement antisémite, ce qui ne l'empêchait pas d'avoir des amis juifs. La question a été amplement débattue dans d'innombrables livres et articles, et il n'est guère nécessaire d'y revenir ici. Mais sa musique ? Est-elle chauviniste ou anti-sémite ? Est-ce qu'il peut exister une musique nationaliste ? Et à quoi donc pourrait-on la reconnaître ?

Bien qu'il existe des hymnes nationaux, on ne peut que répondre par la négative. La musique véhicule des émotions, des sentiments, pas des opinions politiques ou des leçons d'histoire. Aucune oeuvre de musique symphonique n'est capable d'exprimer des propositions comme "la pomme est sur la table" ou bien "Chirac est un pourri" ou encore "les Turcs sont responsables du génocide des Arméniens en 1915". Le privilège, le pouvoir de dire le monde, est celui des mots et des écrivains. écrivain au sens large, chacun de nous ou presque ayant ce pouvoir de prendre la plume pour dire le monde.

Ainsi la musique ne peut avoir de signification politique que par ricochet, par association avec d'autres éléments, textes ou symboles. La force des symboles n'est pas à négliger. Quelles auraient été les réactions du public si le concert avait commencé par l'hymne de l'ex-RDA ? ou l'Internationale ? ou l'hymne des JO de Berlin de 1936 ? (composé par un certain Richard ... Strauss !).

Dernier point à considérer, en sus des associations d'idées qu'elle peut susciter, ou ne pas susciter, et peut-être avant tout autre chose, la musique a aussi une valeur esthétique intrinsèque. Ce prélude du 3e acte de Lohengrin est souvent joué en concert car cette ouverture est un petit chef-d'oeuvre qui exprime les sentiments d'impatience joyeuse et de bonheur festif comme nulle autre. On peut certes trouver un côté martial dans ces sonorités cuivrées et ces rythmes pointés, mais ce sont là des qualités (ou des défauts) qu'on trouve aussi bien dans notre Marseillaise, ou dans les ouvertures de Berlioz et Beethoven.

Daniel Barenboïm, qui a le premier introduit la musique de Wagner en Israël, ce qui a suscité des remous, a certainement réfléchi à la question lui aussi, avant de trancher. Peu de musiciens ayant oeuvré autant que lui à faire tomber barrières et préjugés, je pense qu'on peut lui faire confiance et lui laisser le mot de la fin. Oui, tout bien pesé, il ne faut pas s'interdire de jouer la musique de Wagner. Même lors d'une cérémonie internationale où l'on fête la réunification pacifique de l'Allemagne et de l'Europe.

lundi 9 novembre 2009

Il nous faut d'autres Rostropovitch

J'avais quatorze ans lorsque le monde stupéfait apprit la chute aussi soudaine que pacifique du mur de Berlin. Les barbelés, les miradors, le béton, symboles de l'oppression et de la guerre froide, sont tombés aussi facilement qu'un château de cartes, ou que les dominos en polystyrène érigés pour commémorer le vingtième anniversaire. La réunification de l'Allemagne entraîna celle de toute l'Europe, créant ce fantastique espace de paix, de liberté et d'échanges (agrémenté d'un poil de technocratie bruxelloise) qui nous paraît maintenant familier, car c'est notre demeure à tous.

L'année précédente, en 1988, à l'occasion du voyage d'un orchestre de jeunes en Pologne, j'avais pu toucher du doigt la réalité quotidienne d'un pays communiste d'Europe de l'Est. Au milieu d'un groupe d'immeubles noirs de crasse et de pollution, deux étaient tout blancs: on m'apprit qu'ils avaient été repeints car ils étaient dans le champ de la caméra lors du voyage du pape. Si j'avais apprécié la misère, l'oppression et la bureaucratie, j'avais aussi senti un enthousiasme, un élan, une solidarité, quelque chose qui couvait sous la cendre et ne demandait qu'à se réveiller. N'ayez pas peur ! les paroles prononcées par Jean-Paul II un an plus tôt lors de son voyage en Pologne étaient dans les coeurs et les esprits.

Parmi les images marquantes que je ne suis pas le seul à retenir de ces jours-là, celle du violoncelliste Msistlav Rostropovitch jouant Bach devant un pan de mur de Berlin à moitié détruit. Rostropovitch qui avait quitté le conservatoire de Moscou a 21 ans pour protester contre les attaques envers un de ses professeurs, un certain Dimitri Chostakovitch. Rostropovitch qui a caché et hébergé Soljénitsyne, Rostropovitch exilé puis déchu de la nationalité et de ces droits civiques dans les années 1970. Nul n'était mieux placé que Rostropovitch l'apatride pour éprouver et transmettre la joie de ce jour-là dans sa dimension universelle.

Il nous faut maintenant d'autres Rostropovitch. Car il reste bien des murs à abattre, partout dans le monde. Chypre, Israël, Corée... qui sait, peut-être Daniel Barenboïm sera encore suffisamment jeune et alerte dans quelques années pour diriger le Western Divan Orchestra lors de l'inauguration d'une zone de libre-échange et de coopération économique réunissant le Liban, Israël, la Syrie, la Jordanie et la Palestine enfin devenue un état ? Il est permis de rêver, car certains rêves se réalisent plus tôt et plus vite que tout ce qu'on aurait pu croire. C'est la leçon nous laisse que la chute du mur de Berlin. Puisse cette ode à la joie résonner longtemps dans nos mémoires et dans celles de nos enfants.

- page 1 de 24