Le journal de papageno

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dimanche 20 mai 2012

L'adieu à Dietrich Fischer-Dieskau

Dietrich Fischer-Dieskau, l'immense baryton allemand, nous a quitté il y a deux jours, le 18 mai. N'ayant pas eu la chance de l'entendre en concert, il fait partie des artistes comme Glenn Gould que j'aurai connu à travers le disque seulement. Notamment son intégrale des lieder de Schubert (avec Gérald Moore, en trois volumes chez Deutsche Gramophon). Il y en existe de très beaux disques de Schubert par une multitude d'autres chanteurs et pianistes, mais par la fluidité des lignes mélodiques, la perfection de la diction, l'élégance et la pudeur dans l'expression, celle-ci demeure ma référence. En revenant quinze ans plus tard, j'y retrouve intactes les émotions de l'adolescence. Et ce je-ne-sais-quoi dans la musique de Schubert et qui désarme toutes nos barrières et parle à notre coeur, de la façon la plus simple et la plus naturelle.

Les artistes ont souvent une vie bien difficile, même lorsqu'ils connaissent le succès. Mais il trouvent dans leur consolation dans cela même qui cause de leurs tourments, le travail acharné, la recherche éperdue de la perfection. Et trouvent parfois une pépite d'éternité qu'ils partagent avec nous.

Ayant un peu de mal à trouver les mots aujourd'hui, j'emprunterai pour terminer ce billet ceux du poète Franz van Schober:

An die Musik

Du holde Kunst, in wieviel grauen Stunden, 
Wo mich des Lebens wilder Kreis umstrickt, 
Hast du mein Herz zu warmer Lieb entzunden, 
Hast mich in eine beßre Welt entrückt !

Oft hat ein Seufzer, deiner Harf' entflossen, 
Ein süßer, heiliger Akkord von dir 
Den Himmel beßrer Zeiten mir erschlossen, 
Du holde Kunst, ich danke dir dafür !


À la musique

Art tant aimé, en combien d’heures grises,
pris dans les liens du furieux cercle de la vie,
as-tu rallumé dans mon cœur l’étincelle de l’amour,
m’as-tu ravi pour un monde meilleur !

Bien souvent un soupir, échappé de ta harpe,
Un doux, un saint accord venant de toi
M’a ouvert le ciel des temps meilleurs,
Art tant aimé, pour cela, ma gratitude !

(merci à Anne Lapasset pour la traduction)

...et bien sûr les notes à Messieurs Franz Schubert, Dietrich Fischer-Dieskau, et Gerald Moore:

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samedi 19 mai 2012

Le quatuor Tana de retour à Paris

Le quatuor Tana jouera ce soir (le samedi 19 mai 2012) donc au Musée de la chasse et de la nature à Paris 62 Rue des Archives, Paris 3eme, dans le cadre de la Nuit Européenne des Musées. Au programme:

  • 20h30-21h 2e quatuor d'Ondřej Adamek
  • 21h30-22h 1e quatuor d'Yves Chauris

Ayant déjà écrit tout le bien que je pensais de Tana et du quatuor d'Adamek dans un précédent billet, je serai donc bref: allez-y !

vendredi 11 mai 2012

Musicora: concerts en ligne sur medici.tv

Le salon Musicora qui se tient ce week-end à Paris au Palais Brogniart réunit tous les acteurs du microcosme de la musique classique: luthiers, éditeurs, maisons de disques, radios. Il comprend aussi quelques concerts retransmis sur medici.tv, avec quelques programmes assez originaux comme un quintette de percussionnistes lyonnais (samedi 14h) et une séance d'improvisation avec deux stars, le violoniste Didier Lockwood et le pianiste Jean-François Zygel (dimanche 18h). En rediffusion, je vous recommande également la prestation de l'ensemble Calliopée (Fauré-Maratka).

La liberté ou la mort !

La liberté ou la mort ! est le titre d'une pièce récente pour quatre trombones et électronique live qui a été créée le 17 décembre 2011 à Liège. Voici un extrait des notes de programme:

Cette pièce a été commandée par Alain Pire et le Département de cuivres graves du Conservatoire Royal de Liège ainsi que le Centre Henri Pousseur pour le festival Images Sonores 2011.


Le titre fait référence à un roman de N. Kazantzakis, mais cette pièce fut inspirée par les évènements connus sous le nom de “Printemps arabe” qui ne renversèrent pas que des gouvernements, mais aussi les préjugés que les Européens conservaient sur leurs voisins de l'autre côté de la Méditerrranée. Elle est respectueusement dédiée à la mémoire de Mohamed Bouazizi, le marchand de légumes de Sidi Bouzid en Tunisie qui en s'immolant par le feu le 17 décembre 2010 déclencha la révolution tunisienne et toutes les autres. Selon les mots de Hassen Mustapha, il a brisé le “mur de la peur”.


Ce n'est pas une pièce de musique descriptive, mais elle cherche à dépeindre les sentiments d'oppression, de souffrance, de lutte et finalement de triomphe qu'ont connu les combattants de la liberté dont le courage et l'abnégation sont une leçon admirable que les Européens devraient méditer.


J'écrivais cela il y a 5 mois, et l'actualité fut des plus riches depuis: pour s'en tenir au pays du sud de la Méditerranée, la Lybie a vu l'effondrement du régime Khadafi, avec l'aide de l'OTAN, et l'exécution sommaire de son chef; les électeurs en Tunisie et en Egypte ont placé les islamistes (modérés) en tête des législatives; et la Syrie s'est enfoncée dans un confit sanglant dont l'issue paraît incertaine. Et la France a connu le tragique épisode des tueries de mars 2012 à Toulouse et Montauban.

Ces événements sont-ils de nature à remettre en cause le ton optimiste et même idéaliste de ma note de programme de décembre dernier ? Au contraire, ils ont affermi mes convictions. Car le moment où un criminel terroriste abat trois enfants de sang-froid à cause de leur religion n'est pas le moment où il faut céder à la peur, à la haine, ce qui reviendrait à approuver les causes mêmes de ce crime. C'est le moment de témoigner tout d'abord de notre solidarité avec les victimes et leur familles, ce que les Toulousains ont fait massivement. C'est aussi le moment de réaffirmer la volonté de vivre ensemble qui est le ciment de la république. Chrétiens, Juifs, Musulmans ou athées, nous respirons le même air, vivons sous le même ciel et partageons le même territoire. Et lorsqu'un criminel frappe l'un des nôtres, nous sommes tous atteints.

C'est aussi le moment de redire mon indignation envers les fêlés d'extrême droite qui se réjouissent - c'est horrible à dire vraiment - se réjouissent sincèrement de ces événements tragiques car ils y voient une confirmation de leurs théories racistes ou d'un "choc des civilisations". A savoir que le conflit serait le seul mode de relation possible entre des gens n'ayant pas la même religion ou la même culture. Il suffit de se rappeler les yeux brillants et le sourire d'une oreille à l'autre de Marine Le Pen lorsqu'elle a entonné son petit air du "je vous l'avais bien dit" à la télévision. Une chanson qu'elle a prudemment attendu l'identification du tueur avant d'entonner; et on a sans doute poussé de gros "Ouf !" dans son entourage lorsqu'on a su que le tueur était certes un fêlé d'extrême-droite, mais un fêlé d'extrême-droite musulman et pas un copycat du tueur d'Oslo.

En apportant notre soutien aux révolutions tunisiennes et égyptiennes, avons-nous indirectement et sans le vouloir cautionné l'arrivée d'un islam radical au pouvoir ? Les islamistes vont-ils rafler la mise et imposer une dictature pire que la précédente, comme ils l'ont fait en Iran en 1980 ? Bien malin qui saurait prédire l'avenir. Mais il y a des signes qui indiquent que beaucoup ne semblent pas prêts à baisser la tête. L'islam radical n'est au fond qu'une force politique parmi d'autres, comme les Cléricaux sous la troisième république. Et les peuples du maghreb ne tarderont pas à apprendre, s'ils ne le savent pas déjà, que la démocratie ça n'est pas seulement les élections tous les 5 ans, c'est aussi le respect des minorités, l'indépendance de la presse, les contre-pouvoirs comme les syndicats et associations. C'est un énorme chantier qu'ils ont devant eux, chantier qui est très loin de l'achèvement même en Europe, ce qui devrait nous inciter à la modestie. Je crois même que les progrès qui suivront les révolutions arabes pourront nous servir de leçon plus d'une fois.

Qu'on me permette de le redire encore: refuser la peur, la ségrégation et le choc des cultures ça n'est pas faire preuve de naïveté. La ségrégation mène toujours à la violence, le ghetto conduit au pogrom, hier comme aujourd'hui, en Israël, en Bosnie, en Afrique du Sud comme à Toulouse où à Oslo. Nous n'avons pas besoin de plus de murs, plus de frontières, plus de fils de fer barbelés et de militaires en faction. Nous avons besoin de plus plus de solidarité, plus de liberté, plus de dialogue et de compréhension mutuelle. Le prix à payer pour la liberté est élevé, car elle n'est jamais acquise, c'est une construction collective permanente et fragile. Elle ne tient que si on est prêt à tout pour la préserver. Aujourd'hui plus que jamais la seule alternative qui compte c'est vivre libre ou mourir.

Revenons à la musique elle-même: dans ce poème symphonique pour quatre trombones, j'ai volontairement intégré un style tonal dans certains passages, comme le choral final, pour le mettre en contraste avec le début de la pièce qui est plus tendu et dissonant. En revanche j'ai évité les orientalismes (comme les gammes avec seconde augmentée) qui auraient été de mauvais goût. Ayant eu trop peu de temps pour compléter cette partition, je n'en suis pas vraiment satisfait. Toute la partie électronique est à refaire notamment. Cela dit, Alain Pire m'a dit qu'il aimait bien la pièce en dépit de son caractère stylistique mélangé, et a souhaité mettre un lien vers l'enregistrement depuis la page du département de cuivres graves du conservatoire de Liège. Ce qui est certain c'est que les interprètes Alain Pire, Nicolas Villers, Jean-François Cosentinos ont fait un très beau travail sur cette pièce, ce qui à soi seul justifie qu'on partage un bout de MP3 avec nos lecteurs. 

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La pièce sera reprise en avril 2013 à Paris (sans doute dans une version remaniée).

dimanche 6 mai 2012

Audition lundi 7 mai à la Schola Cantorum

Mon ami et confrère Stéphane Gassot vous convie à une audition de la classe de composition de la Schola Cantorum demain soir:

Mes amis, je vous invite solennellement à venir entendre ou réentendre mon trio pour violon, violoncelle et piano. Cette orgie aura lieu à l'auditorium de la Schola Cantorum de Paris (Salle César Franck).

Une petite contribution de 200 euros vous sera réclamée bien entendu. 
Si par hasard, vous aviez une empêchement, il n'y a pas de soucis, vous n'avez qu'à annuler ce que vous aviez prévu et venir quand-même. 

Il va de soi que je n'accepterai aucune excuse fumeuse. Ne serait-ce que par respect pour les musiciens qui se seront infusés cette daube, à savoir :

  • Jean-Ludovic Portejoie-Lagarde, violon
  • Kévin Bourdat, violoncelle
  • Philippe Hattat, piano

Vous pouvez en revanche arriver en retard puisque je suis joué en dernier et le reste n'a absolument aucun intérêt. D'ailleurs je pense que j'arriverai moi-même en retard.

Pour ceux qui n'ont aucun humour, et il y en a beaucoup parmi vous, je tiens à dire que je plaisante. Sauf pour les 200 euros, comprenez bien.

Bon alors à lundi 7 mai, nous fêterons ensemble l'avènement de Philippe Poutou, fraîchement élu Poutou changer !

samedi 5 mai 2012

Rencontres internationales du Piano à Maisons-Laffitte

La semaine prochaine se tiendra la 14e édition du concours international de piano d'Île-de-France. Comme le rappelait Claude Samuel dans son blog récemment, un concours de musique ne se réduit pas à son palmarès, loin de là. C'est l'occasion pour les artistes de rencontrer un public, de se lancer un défi à eux-même, de découvrir du répertoire ou d'apprendre en écoutant les autres candidats, et pour les plus brillants, de se faire connaître en décrochant un prix.

Ce marathon pianistique (190 candidats du monde entier qui joueront toutes la journée du 6 au 12 mai) est ouvert au public: pour la modique somme de 10€ par jour ou 25€ la semaine, on peut écouter autant de candidats qu'on le souhaite.

Du reste le concours n'est pas réservé aux jeunes pros car il comporte plusieurs catégories: Cycles 1, 2, 3, Supérieur, Adulte Grand Amateur, Excellence et Diplôme de Concert. Les détails et horaires sont sur le site opus-yvelines. Et nous laisserons le mot de la fin à Anne Quéffelec qui préside cette édition:

Dans notre monde où le virtuel est roi, où la facilité fait briller des mirages, le face à face avec un instrument tel que le piano reste une école de patience, de réflexion, une quête d’idéal et de beauté vitale pour tous

vendredi 20 avril 2012

La Vestale (Le roman de Pauline Viardot), par Arièle Butaux

La Vestale, publié en 2001 est le premier roman d'Arièle Butaux (laquelle est surtout connue pour ses émissions sur France Musique). 

ariele_butaux_la_vestale.jpgÉcrit à la première personne, ce récit de la vie de Pauline Viardot nous promène dans un dix-neuvième siècle des artistes très glamour, très people. Imaginez: le père de Pauline Viardot fut Manuel Garcia, ténor célèbre, le premier ayant chanté Don Giovanni en Amérique. La célèbre Malibran, disparue trop jeune, était sa grande soeur, et l'a initié à la scène. George Sand la considérait quasiment comme sa fille et la poussa à épouser Louis Viardot pour assurer sa carrière. Franz Liszt lui enseigna le piano et la composition, Chopin improvisait dans son salon, Ary Sheffer l'aurait fait poser pour un tableau célèbre aujourd'hui conservé au Musée du Louvre, et qui illustre l'édition poche de ce roman.

A vingt-cinq ans, j'ai consacré chaque jour de mon existence à la musique au détriment de ma vie de jeune femme et de mère. Ainsi se décrit la Vestale au début du roman. La suite nous apprend pourtant qu'elle eut un amant quasi officiel, Ivan Tougueniev, qu'elle subit également les tendresses fort ambigües de Georges Sand, ainsi que la cour effrénée d'Hector Berlioz. Quand aux amourettes avec Franz Liszt ou Charles Gounod, ça ne compte pas, c'est pour le plaisir seulement. Au total, notre Vestale a tout de même l'air de ne pas trop s'ennuyer !

Ce qui fait le charme de cette biographie romancée, c'est la plongée dans la vie d'une artiste avec ses moments sublimes et ses cruelles déceptions, ses personnages souvent célèbres (le portrait du jeune Gounod est assez croquignolet) dont on se rappelle soudain qu'ils ont un jour été des hommes et des femmes, qu'ils pouvaient se connaître, s'écrire, se détester, pourquoi pas coucher ensemble, en bref qu'ils furent vivant avant de devenir de simples noms dans les histoires de l'art ou sur les partitions. C'est aussi l'empathie assez forte qu'Arièle Butaux éprouve pour son sujet, au point d'avoir choisi de dire je pour raconter son histoire.

Ce qui a un peu moins de charme, c'est le style fluide mais sans grande originalité, qui ne nous épargne pas les clichés ou les pléonasmes ("un sacrifice douloureux", "surmonter une montagne de difficultés", etc). Et une légère tendance à la mièvrerie dont on peut se demander si c'était un trait de caractère de la véritable Pauline Viardot.

Au final les 350 pages de cette auto-fiction historique se lisent sans peine et non sans plaisir. Une véritable gourmandise pour lecteurs tant soit peu mélomanes ou cultivés.

jeudi 19 avril 2012

Il y a musique et musique

Piqué dans Les Echos ce matin, un article sur l'audience des stations de radio françaises (et le même avec quelques fautes de français en plus dans Le Parisien). Je vous passe les commentaires sur la baisse ou la hausse de telle ou telle station, ce qui a retenu mon attention était plutôt le tableau qui accompagne l'article:

 audience_radios_lesechos.jpg

Il n'y a rien qui vous frappe dans ce tableau ? Vraiment rien ? Regardez bien la classification des radios. Il y a d'un côté les "programmes musicaux", NRJ, Skyrock et consorts. Et de l'autre côté les "programmes thématiques" comme France Musique qui ne diffuse jamais de musique, comme son nom l'indique, ainsi que Radio Classique.

Au-delà du gag (France Musique et Radio Classique exclues de la liste des radios "musicales") on peut remarquer que dans la vieille Europe en général et dans l'Hexagone en particulier, les styles musicaux à la radio sont extrêmement cloisonnés: on n'entendra pas plus de rap sur Chérie FM que de Pierre Boulez sur Radio Classique. Pas étonnant que les goûts du public soient eux aussi tellement formatés et cloisonnés: ainsi l'amateur de classique qui par réflexe frémit d'horreur quand il entend le timbre de la guitare électrique (même si la guitare en question joue une pièce de Tristan Murail ou de Fausto Romitelli par exemple) ou l'amateur de jazz qui trouve que les symphonies de Mozart manquent un peu de "beat".

Quant à moi, j'apprécie les stations qui présentent le plus de diversité possible, comme FIP, France Musique (et certaines émissions musicales de France Culture). Ouvrir le poste sans savoir si on va tomber sur une improvisation, une symphonie, une chanson, une pièce contemporaine pour orgue ou une aria de Haendel, voilà qui stimule l'imagination et la curiosité. Je n'écoute plus tellement Radio Classique depuis que cette station a adopté le même format que les chaînes de rock, c'est à dire des morceaux de 5 minutes maximum sans lien entre eux. Tout simplement parce qu'une sonate de Brahms (ou même une symphonie de Bruckner, contrairement à ce que vous prétendez, cher David) c'est mieux de l'écouter en entier. Ce type de saucissonnage - une tranche de Vivaldi, une de musique de film, un zeste de Haendel et une plage de publicité - plaît peut-être à ceux qui souhaitent un fond musical agréable pour se détendre, mais à eux seulement. 

samedi 14 avril 2012

Trois millions

Trois millions de personnes par an. C'est le nombre de spectateurs pour les retransmissions au cinéma des opéras du Met de New York, à en croire cet article dans le Monde. La captation en vidéo (en direct et en haute définition s'il vous plaît) des opéras modifie dans le fond assez peu le travail des chanteurs et metteurs en scène, même si elle introduit un metteur en scène bis en la personne du monteur vidéo qui va choisir où placer les caméras et comment enchaîner les plans. Ces millions de spectateurs à distance apportent également un souffle d'air bienvenu aux finances structurellement déficitaires d'une maison d'opéra.

Ce chiffre de trois millions peut évidemment servir à faire taire définitivement ceux qui prétendent que l'opéra est resté un art élitiste, un marqueur de classe sociale. Au contraire le théâtre, depuis les loges des princes et des ducs jusqu'au "paradis" sans place assise pour le peuple, a toujours été un haut lieu de rencontre sinon de brassage des classes sociales. En ce début de vingt-et-unième siècle, les maisons d'opéra semblent avoir compris que l'intérêt des retransmissions dans les salles de cinéma ou en vidéo à la demande sur internet étaient bien plus qu'un gadget à la mode. Il ne leur reste plus qu'à comprendre que les oreilles modernes ne sont plus celles du XIXe siècle, et que le répertoire mériterait lui aussi de rajeunir un peu.

vendredi 13 avril 2012

Stéphane Ginsburgh en concert à Paris le 29 avril

Le pianiste belge Stéphane Ginsburgh m'a écrit pour me signaler un concert prochain à Paris:

Cher ami/e parisien/ne,

J'ai le plaisir de jouer aux Instants Chavirés le 29 avril prochain à 18h des pièces pour piano et plus, dans la série Piano Solo.

De Frederic Rzewski, le magnifique monodrame De Profundis for speaking pianist sur le texte d'Oscar Wilde.

De Vykintas Baltakas, Pasaka/Ein Märchen, un conte étrange pour piano et bande sur un texte mythique indien dit en lithuanien.

Enfin, une création pour piano, sampler et actions de Matthew Shlomowitz (commande du Centre Henri Pousseur), Popular Contexts 2.

Si ce nom ne vous dit rien, je vous invite à jeter un coup d'oeil sur cette vidéo récente où Stéphane Ginsburg joue une autre pièce pour piano, percussions et électronique live de Panayiotis Kokoras.

mardi 10 avril 2012

Brucknerphobia

Très drôle, à lire sur le blog de Jessica Duchen (en anglais)

dimanche 1 avril 2012

Hadopi dissoute

C'est un scoop du journal de papageno, la nouvelle ne devant être annoncée que demain matin. Le président-candidat va annoncer très prochainement un décret portant dissolution à effet immédiat de la Haute Autorité pour le Développement et l'Organisation du Piratage sur Internet, plus connue sous l'acronyme d'Hadopi. Cette entité administrative créée suite au rapport Olivennes avait pour but de lutter contre le téléchargement illégal en essayant de menacer des millions d'internautes de coupure de leur connexion en cas d'infractions multiples au droit d'auteur dûment constatées par des officines privées en dehors de tout contrôle juridique. Elle avait aussi pour but d'aider à développer l'offre légale c'est à dire celle qui permet au majors de faire de l'argent sans pour autant rémunérer les artistes (faut pas déconner, non plus).

D'après nos informations, c'est en pensant récupérer une partie de l'électorat jeune que notre bouillonnant président n'a pas hésité à sacrifier ce qui fut son oeuvre et que comme le "bouclier fiscal" il imposa sans prendre en compte les critiques qui venaient parfois de son propre camp. Selon certaines sources c'est lorsque son fils Louis lui déclara "mais papa j'ai 12.000 MP3 sur mon ordi, tu crois que c'est avec l'argent de poche que tu me donne que j'aurais pu me les payer à 1 euro pièce ?".  Le fils présidentiel lui aurait également montré copie d'un email de relance qui menaçait la coupure de l'accès internet de l'Elysée, ce qui n'aurait pas été sans conséquences diplomatiques et politiques dommageables pour le candidat sortant (mais pas encore sorti).  

anti-HADOPI.jpgOn le sait, notre président est tellement prompt à passer de la réflexion à la décision que parfois il décide avant même d'avoir réfléchi; aussi ne lui fallut-il pas longtemps avant de se résoudre à la dissolution de l'Hadopi. Décision qui selon une autre source bien informée causa quelques heures plus tard une vive altercation entre Carla Bruni qui prétendait que le piratage était responsable des mauvaises ventes de son dernier album, et Jean Sarkozy qui répondit "belle-maman, avec tout le respect que je vous doit, elles sont nazes vos chansons, vous n'avez aucune voix, même en téléchargement gratuit personne n'en voudrait". Lequel Jean se vit gratifié d'une tarte en complément de sa licence de droit récemment obtenue (note de l'auteur: à son âge j'avais déjà un doctorat, un boulot en CDI et deux enfants, mais ça n'est pas charitable de se moquer des fils à papa victimes d'hyperpilectomie palmaire). Dispute parfaitement vaine, le père de famille ayant déjà tranché dans le vif.

En dissolvant de manière inattendue et par décret l'Hadopi, le président-candidat espère bien sûr couper l'herbe sous le pied de son rival socialiste, dont la 45e des 60 propositions pour la France (comprendre: pour une France bien à  gauche mais pas trop en fait si quand même sans excès mais sans compromis c'est clair j'espère)  vise à réformer radicalement l'Hadopi. La rédaction initiale du programme proposait la suppression pure et simple (une idée défendue par Aurélie Filippetti et critiquée par d'autres membres de l'équipe du candidat), mais le candidat PS a ensuite mis de l'eau dans son vin et dilué sa résolution dans les bons sentiments au point de la rendre illisible, peut-être par peur de fâcher les artistes qui avaient soutenu la loi Hadopi.

En annonçant de plus que le budget 2012 non consommé de l'Hadopi sera alloué au fonds copie privée  destiné à soutenir le spectacle vivant, le président-candidat cherche également à séduire les artistes et montrer qu'il ne les oppose pas aux internautes. Notez qu'en pratique ce fonds sert essentiellement à subventionner des spectacles comme la nouvelle tournée d'adieu de Johnny, lesquels vous en conviendrez apportent une contribution essentielle au rayonnement artistique de la France dans le monde. Rayonnement qui dans le cas de Johnny s'étend au moins jusqu'à la Suisse qui héberge les revenus, sinon la personne du chanteur de rock francophone.

En dehors d'Eva Joly qui a réclamé que les amplis des guitares électriques ne soient pas alimentés avec de l'électricité d'origine nucléaire et que les émissions carbone du centre de musique baroque de versailles soient compensées en CO2, aucun des candidats n'a pour l'instant réagi à cette information.

lundi 26 mars 2012

Le pain quotidien

Trois concerts le week-end dernier. Samedi après-midi c'était Cantus Formus au CRR de Paris dont je retiendrai surtout la belle performance de Violaine Despeyroux. Un altiste toute jeune qui vient de rentrer au CNSM de Paris et à qui il ne manque pas grand-chose manifestement pour devenir une artiste accomplie. Elle jouait une Sonate rhapsodique de Dimitri Tchesnokov, oeuvre de facture plutôt classique mais pas dépourvue de qualités expressives et très bien écrite pour l'instrument.

Le soir c'était piano et percussions, un concert annoncé dans ce journal et tout à fait conforme à mes attentes qui étaient élevées. J'ai particulièrement aimé la finesse d'instrumentation des Makrokosmos de Crumb, où il y a un continuité totale entre les effets bruitistes des pianos et la percussion. Par ailleurs les gestes pour jouer dans le cordes du piano paraissent relativement simples à réaliser et sonnent très bien, ce qui indique que le compositeur a dû passer bien du temps pour les sélectionner et les affiner. J'ai noté aussi que les compositeurs américains n'ont pas le même rapport à la tradition que les Européens: à l'époque où l'on aimait la musique atonale pure et dure en Europe (les années 1970) Crumb ne voit aucun problème a utiliser des matériaux anciens comme la musique tonale ou modale (notamment la gamme pentatonique). Mais il le fait toujours de manière créative et inventive, un peu comme Berio ou Pousseur dans leurs oeuvres post-modernes. Ainsi quelques mesures de polyphonie à caractère tonal (est-ce une citation de Bach ou un pastiche, je ne saurais le dire) sont jouées avec une simple bande de papier sur les cordes qui donne un son un peu étouffé au piano, comme un vieil enregistrement; effet qui est complété par le vibraphone qui prolonge les harmonies du piano en les entourant d'un halo. Le tout sonne vraiment bien: c'est un peu une manière pour le compositeur américain de rendre hommage à une musique qui continue à nous émouvoir malgré la distance qui nous en sépare. La sonate pour deux pianos et percussions de Bartok était un vrai festival pour quatre percussionnistes, j'ai pu apprécier la précision hallucinante de Mary Olivon et Guillaume Mathias dans la synchronie des passages les plus rapides et les couleurs harmoniques toujours aussi vives de cette pièce qui date de 1937.

Dimanche, après avoir écouté, venait le tour de jouer un peu avec le Bach Cantus à Saint Pierre de Montouge. Ce concert s'articule autour d'une cantate de Bach. D'abord c'est une présentation rapide de l'oeuvre, qui rappelle les textes du bibliques qu'elle illustre et donc le type de sentiments qu'elle véhicule. Puis une improvisation à l'orgue suivie d'une exécution de la cantate. Le public, à qui on a distribué des feuillets avec la musique, est invité à chanter le choeur final en même temps que les choristes. Choeur final qu'il aura pu répéter dans le quart d'heure qui précède le concert. Le dure mois d'une heure dans un climat on ne peut plus joyeux et amical, malgré le thème assez dramatique de cette cantate BWV 48. Laquelle comporte une aria avec hautbois de tout beauté.

En travaillant puis en jouant cette cantate avec mes amis (je tiens à remercier particulièrement Nicolas de s'être opportunément cassé le bras afin de me permettre de le remplacer au pied levé), je repense au Clavier bien tempéré, aux Suites pour violoncelle et Partitas pour violon qui ont été et restent mon pain quotidien. La musique de Bach est comme le bon pain: toujours savoureuse et nourrissante pour l'esprit, jamais exotique ou d'un goût douteux, d'une simplicité dont on ne se lasse jamais. Quand je dis simplicité, naturellement, tout le monde sait à quel point Bach était fortiche en contrepoint. La simplicité est celle de chaque voix dans un choral, qui suit un parcours mélodique élégant et naturel tout en s'inscrivant dans une logique harmonique sans faille. Quiconque a travaillé un peu le contrepoint s'est fatalement retrouvé dans des impasses où la moins mauvaise solution était de torturer l'une des parties secondaires pour la faire rentrer au chausse-pied dans le parcours harmonique dessiné par les autres voix. De telles impasses sont absentes chez Bach qui paraît envisager en permanence le futur en même temps que le présent, et anticiper les conséquences du parcours de chaque voix sur l'équilibre de l'ensemble. Quel que soit le niveau qu'on a atteint, Jean-Sébastien Bach, le meilleur des pédagogue, nous prend par la main et nous invite à progresser encore, nous donne le désir de devenir meilleurs, non seulement techniquement mais aussi spirituellement. La musique de Bach est comme le goût du pain quotidien: on ne s'en lassera jamais.

mardi 20 mars 2012

Le disque classique, seul rescapé du tsunami numérique ?

Le disque de musique classique aurait-il une composition qui l'empêche de se dissoudre dans le èmmepétrois ? C'est la question que se pose Jean-Marc Proust dans Slate. Il y répond surtout par le profil sociologique du collectionneur de disques classiques, c'est à dire un homme de plus de 50 ans qui jouit d'un relatif confort matériel. Ce lieu commun apparemment étayé par des chiffres assez parlants.

Le disque classique est un marché de niche (10% des ventes toute de même) qui semble mieux résister à la crise que le reste. Pour autant, faut-il croire qu'il ne baissera jamais ? Deux éléments invitent au pessimismes. Les magasins "culturels" type Fnac ou Virgin ressemblent de plus en plus à des supermarchés, dont ils reprennent le modèle économique, et de moins en moins à des librairies. Le mélomane exigeant qui cherche un vaste catalogue et des vendeurs tout aussi passionnés que lui a tout intérêt à passer son chemin, et à trouver son bonheur plutôt sur Internet. Et tant qu'à acheter un disque sur Internet, pourquoi pas acheter la version numérique ? (ou télécharger une version pirate). Il faut noter également que la place de la grande musique à la télévision est ridiculement réduite: dès qu'un coup de pub est apporté à un artiste ou un compositeur par une brève apparition sur le petit écran, les ventes s'envolent, par rapport aux chiffres très modestes d'un disque classique moyen.

Etoiles.jpg

Après avoir lu cet article et d'autres, comme celui-ci en anglais sur la diète à suivre pour se guérir du trouble auditif compulsif causé par l'abus de musique digitale, j'en suis venu à me poser une autre question: plutôt que de regretter la dématérialisation de la musique, c'est à dire le remplacement d'un support physique (CD audio) par un autre (mémoire flash ou disque dur), ne devrait-on pas s'étonner de la matérialisation de la musique par tous les moyens techniques disponibles depuis le dépôt de brevet du gramophone par Emile Deustch, il y a un siècle ?

Autrement dit, ce qui est surprenant, n'est-ce pas cette habitude quelque peu fétichiste que nous avons prise de vouloir capter l'art par excellence de l'ici et du maintenant, de capturer ce qui n'est que vibrations dans l'air, et de le mettre en boîte comme des haricots, pour une consommation ultérieure ? 

La musique authentique et originale, celle qui existe depuis l'aube de l'humanité, est celle qu'on partage en groupe; celle qu'on vit en chantant et en dansant en harmonie avec le groupe, celle qui rythme les gestes quotidiens comme les grands moments de la vie. Séparer les hommes en deux catégories, les musiciens et les auditeurs (ces derniers étant priés de faire le moins de bruit possible) est une évolution récente de la musique occidentale (deux ou trois siècles au plus), qui ne concerne qu'une partie de la musique d'ailleurs. Dans les concerts de rock, jeunes et moins jeunes continuent de chanter et danser comme les hommes le font depuis la nuit des temps. Séparer les musiciens en compositeurs et interprètes est encore plus récent et induit des effets pervers évidents. De même, séparer musiciens et public qui ne sont plus connectés que très indirectement, à l'aide de machines sophistiquées, peut remettre en cause la notion même de musique.

Nous nous sommes habitués à ces portions individuelles de plaisir musical en boîte, consommables à toute heure et en tout lieu; à tel point que des expressions comme j'écoute de la musique sont devenues en fait synonymes de j'écoute un disque (ou un mp3) . A tel point que les musiciens cherchent avant tout à sortir un disque, et que les concerts sont vus uniquement comme moyen de promotion du disque (avec la crise du disque, bien sûr, ce modèle est remis en question).

Avec la fin du disque, que perdrions-nous ? Un objet parfois agréable à regarder et à consulter, s'il est agrémenté d'une belle iconographie et d'un livret décent (tous les amateurs de 33 tours vous diront que le compact disc est très inférieur à son ancêtre à sillons noirs de ce point de vue). Un objet qu'on peut ranger dans une bibliothèque comme un livre, ou parfois chercher rageusement lorsqu'on l'a égaré, là encore comme un livre. Un objet qu'on peut posséder, c'est à dire aussi collectionner, offrir, convoiter, exhiber fièrement quand il est rare.

Mais la vraie question est que gagnerons-nous ? Une fois débarrassé de l'objet-disque, nous gagnerons justement ce vide. Une fois dépouillée de son support physique, la musique revient à l'essentiel, c'est à dire des vibrations dans l'air. Invisibles, impalpables et pourtant tellement présentes. Et la musique enregistrée revient à ce qu'elle est, c'est à dire un pauvre succédané de musique vivante. Une fois dématérialisée, la musique qui peut-être n'aurait jamais dû être matérialisée de la sorte nous donnera à nouveau l'envie de sortir de chez nous pour aller davantage au concert. La musique c'est comme les haricots: c'est bon en boîte, c'est meilleur frais.

dimanche 18 mars 2012

Bartok-Piazzola-Crumb pour deux pianos et deux percussions

Un programme original autant que passionnant et des interprètes d'une magnifique sensibilité et d'une technique irréprochables, voici qui pourrait convaincre les lecteurs de ce blog de se déplacer jusqu'à la paisible bourgade de Savigny-le-Temple dans l'Essonne (à ne pas confondre avec sa voisine Savigny-sur-Orge), où se tiendra le 24 mars prochain à 20h30 un concert pour deux pianos et deux percussions proposé par Mary Olivon et Guillaume Mathias (pianos), Rose Devas et Guillaume Lantonnet (percussions).

concert_2_pianos_2_percussions.jpg

Au programme, la Sonate pour deux pianos et percussions de Béla Bartok, le très passionnant et très émouvant Makrokosmos III de George Crumb et quelques douceurs d'Astor Piazzola. Tout ça se passe au conservatoire de Savigny le Temple le 24 mars prochain. Venez nombreux, comme on dit dans ces cas-là. Et en attendant, faites-vous plaisir en réécoutant cette Barcarolle de Rachmaninoff à 4 mains par les mêmes Mary Olivon et Guillaume Mathias sur ioutioube (très belle version live mais la prise de son est tout à fait détestable malheureusement).

vendredi 16 mars 2012

Interdit au moins de 12 ans

Une petite anecdote tout à fait croustillante parce que véridique: en banlieue parisienne, une institution scolaire qui organise une sortie une fois par an pour emmener les enfants au concert. Le plus souvent avec les orchestres de Radio France (le Philharmonique ou le National) car ce sont eux qui proposent les tarifs les plus abordables pour les groupes scolaires. L'an dernier, l'organisatrice côté Radio France leur propose des concerts du Festival Présence. Après réflexion, les enseignants répondent "oui mais pour les enfants de plus de 12 ans uniquement".

entree_interdite.jpgAinsi donc la musique vivante serait comme la violence dans les jeux vidéo ou la pornographie: il est urgent d'en protéger nos enfants. C'est dangereux un compositeur vivant, c'est imprévisible, parfois même dissonant. Ça ne sent pas la naphtaline, parfois même ça sent le soufre. Pourquoi pas un violoniste qui improvise tant qu'on y est ?

Au risque de me répéter, il n'y a qu'en France qu'on trouve un telle hostilité à la musique vivante. Il ne s'agit pas de passivité ou d'indifférence, mais vraiment d'une détestation assez forte qui a tellement bien pénétré les esprits que des enseignants en arrivent à penser sans rire et tout naturellement que la musique de Britten, Strasnoy, Schoenberg, Stravinsky est dangereuse pour nos enfants.

Et au risque de me récolter un bon gros point Godwin bien mérité, la critique virulente et violente de la musique contemporaine a surtout été pratiquée par deux hommes politiques en Europe récemment: Hitler en Allemagne et Staline en URSS. Car le peuple, mon bon monsieur, n'a pas besoin d'une musique dégénérée. Il n'a pas besoin d'écouter des chansons subversives. Il n'a pas besoin d'entendre la violence de la société traduite par de grinçantes dissonances. Il n'a pas besoin d'opéras qui mettent en scène des viols et des meurtres comme Lulu d'Alban Berg ou Lady Macbeth de Mtsensk de Chostakovitch (note de bas de page: l'excellent Don Giovanni de Da Ponte et Mozart commence par un viol suivi d'un meurtre, mais passons). Le peuple a besoin d'une musique simple, positive, massive, d'une bonne musique de propagande qui lui fasse chaud au coeur et lui donne envie de donner sa vie pour la patrie et pour le führer.

On n'en est pas là, me direz-vous, mais en est-on si loin ? Une ado de 13 ans m'a raconté que d'après son père, c'était impossible d'aimer le classique et le jazz en même temps. Il faut choisir, mademoiselle. Je lui ai simplement répondu: écoute ce que tu veux et surtout fais-toi plaisir. En Europe surtout et en France particulièrement, nous aimons ranger la culture dans des rayons bien séparés, des containers soigneusement étanches: classique, pop, rap, contemporain, jazz, kletzmer, chanson française, techno... ceux qui franchissent les barrières sont dédaigneusement rangés dans le cross-over, autrement dit un style bâtard pour ne pas dire dégénéré.

Encore une anecdote ? Quand j'étais adolescent, lors d'un échange entre l'orchestre de mon conservatoire et un orchestre de jeunes américain, nous entendîmes Beethoven suivi d'une fantaisie symphonique sur les chansons des frères Sherman (écrites pour les films de Walt Disney). Ce qui avait suscité des commentaires acerbes de certains auditeurs atteints de classiquite aigüe. Et parfaitement injustifiée car pour autant que je m'en souvienne cette fantaisie symphonique était de très bonne facture. Quoi qu'il en soit, jamais un orchestre de jeunes français n'aurait osé ou simplement eu l'idée d'un telle programmation. De la musique écrite il y a moins de cent ans, signée d'un nom qui ne figure même pas dans les histoires de la musique ? Quelle drôle d'idée, vraiment !

lundi 5 mars 2012

Broadwood 1805

Si vous n'avez jamais entendu les pianoforte carrés de Broadwood (qui connurent un grand succès outre-Manche il y a deux petits siècles), jetez donc un coup d'oreille à cette vidéo où l'on voit et l'on entend L'Oiseleur des Longchamps dans une mélodie de Beethoven, AdélaÏde. Notez la position de la pianiste qui tourne le dos au public mais voit très bien le chanteur. Le son délicat et un peu aigrelet du Broadwood (qui est un authentique instrument de 1805 restauré, et non une copie d'ancien) n'a bien sûr rien en commun avec celui des pianos de concert d'aujourd'hui. La pianiste Aya Okuyama m'avait raconté qu'avec un piano ancien, le pianiste accompagnateur doit utiliser tout son instrument, notamment le solliciter beaucoup dans les passages forte qui n'auront rien de très puissant pour autant. Mais bien là tout l'intérêt de ce type d'instrument: comme avec la guitare, le clavecin ou la harpe, l'équilibre avec la voix se fait tout naturellement, le chanteur n'a pas besoin de forcer pour passer "au-dessus" du piano, et la pianiste n'a pas à sous-utiliser son instrument. Comme le timbre du piano (ancien comme moderne) change avec la nuance, un grand piano moderne utilisé entre les nuances ppp et mp ne sonne pas du tout comme un piano ancien entre les nuances p et ff.

Pour autant, ce type de piano n'est pas très adapté selon moi à d'autres pièces de Beethoven comme les Sonates. En rendant la partition de la Hammerklavier à son éditeur, Beethoven se vantait: "voilà qui donnera bien du fil à retordre aux pianistes dans 50 ans !". Il aurait pu dire 150. Toutes les évolutions du piano au XIXe siècle, jusqu'au pianos 1900 qui sont déjà fort proches des pianos d'aujourd'hui, peuvent s'expliquer comme les efforts conjugués des interprètes et des facteurs d'instrument pour trouver le son qui permettrait de jouer les 10 dernières Sonates de Beethoven. Plus de puissance, de vélocité, un ambitus élargi, des ambitions quasi symphoniques... il est manifeste en lisant les partitions que Beethoven avait imaginé le piano du XXe siècle. Ce Ludwig, il avait mauvais caractère, il était radin et coléreux, sourd comme un pot, mais quel talent tout de même !  

jeudi 1 mars 2012

Ledoux, Revueltes par le Philharmonique de Liège

Samedi 3 mars prochain aura lieu la création d'Ayl de Claude Ledoux, pour clarinette et orchestre (avec Jean-Luc Voltano en soliste). Un court extrait d'une répétition est disponible sur ioutioube, et un petit bout de documentaire sur RTC. Comme vous pourrez en juger par vous-même, cet Ayl n'est pas si doux et a des saveurs plutôt corsées, quoiqu'il exploite fort bien les qualités mélodiques de la clarinette. Laquelle est priée de ressembler autant que possible à un Duduk. Le tout dans un univers plutôt modal qu'atonal, avec une finesse d'instrumentation et d'écriture certaines.

Le programme comporte également la Nuit des Mayas (La Noche de Los Mayas) du compositeur mexicain Silvestro Revueltas, une oeuvre passionnante, écrite en 1939 qu'on a souvent rapprochée du Sacre du Printemps de Stravinsky, et dont le programme sur le site de l'OPL nous apprend qu'elle mobilise pas moins de 15 percussionnistes. Ainsi qu'une pièce de Mantovani, Finale, qui a été enregistrée par le Philharmonique de Liège pour aeon avec le concerto pour deux altos (déjà évoqué dans ce journal).

samedi 25 février 2012

Liszt: Sonate(s) par Marcel Cominotto

Bicentenaires obligent, après un disque Chopin en 2010, le pianiste et compositeur Marcel Cominotto rend hommage à Franz Liszt avec un album enregistrée fin 2011. Ce disque paraîtra très bientôt chez Azur Classical, et comporte l'incontournable Sonate en Si mineur,  ainsi que la "deuxième sonate" de Liszt, à savoir la Fantaisie "après une lecture de Dante", et pour finir la Vallée d'Obermann (ces deux dernières pièces étant extraites du recueil des "Années de Pélerinage").

Liszt_Cominotto.jpgL'intérêt de cette lecture de la Sonate tient selon moi dans le regard du compositeur-pianiste. Une connaissance intime de la partition née de son analyse approfondie lui permet de relier chaque fragment au tout, de donner un sens, une direction à chaque élément musical au sein d'une vision d'ensemble. Pour autant, ce n'est pas une version froide et intellectuelle, et j'y retrouve ce que j'aime chez Liszt, à savoir l'emportement, l'élan, les épanchements romantiques qui manquent parfois dans des versions discographiques trop sages, trop léchées. L'autre mérite de Marcel Cominotto est de nous rappeler la modernité de cette partition, en faisant ressortir les arrêtes assez vives, les dissonances, le côté abrupt de certains passages qui forme un contraste d'autant plus intéressant avec les évocations du paradis (souvent associé chez Liszt avec la tonalité de Fa# majeur). Conformément à la volonté de Liszt qui demandait que cette sonate soit enchaînée, c'est une seule plage de 27 minutes que l'on trouve la Sonate en si. Pas question de saucissonner ce chef-d'oeuvre façon ioutioube (ou façon Radio Classique, serais-je tenté de dire, tant cette station tend à éviter les morceaux qui durent plus longtemps qu'un clip de Madonna depuis son changement de direction). Pour en profiter pleinement, l'auditeur devra trouver une demi-heure dans son emploi du temps, débrancher son smartphone qui fait bip toutes les trois minutes, et faire un minimum de vide en lui-même afin de se plonger tout entier dans cette musique démesurée et géniale.

Nonobstant ce que je viens d'écrire sur le saucissonnage de la musique, mes lecteurs me pardonneront j'espère de leur présenter un extrait, la dernière page du "Quasi Adagio" (fa # majeur) suivi d'un "Allegro Energico" (si bémol mineur) en forme de fugue qui amène le retour triomphale du motif principal (en si mineur, bien sûr):

Fichier audio intégré

J'invite également les curieux à consulter le manuscript de Liszt sur IMSLP, dont l'écriture est elle aussi extrêmement énergique et expressive, et dont les nombreuses ratures en rouge montrent à quel point cette partition a été travaillée. Tout comme la Hammerklavier de Beethoven, c'est une armée de pianistes qu'il faudra pour venir à bout de cette terrible et grandiose sonate en si mineur.

Terminons ce billet par un mini-sondage chez nos lecteurs: quelles interprétations (live ou discograpiques) de la Sonate de Liszt vous ont le plus marqué ?

jeudi 23 février 2012

Le mépris... (suite)

Nous l'avons déjà dit dans ce journal, s'il y a bien une chose qui met les musiciens, le public et les critiques d'accord, c'est que les compositeurs sont nuls. Oh bien sûr, pas les "Grands Compositeurs" dûment estampillés, ceux qui ont droit à leur nom dans les histoires de la musique et leur buste en marbre dans les musée. Non, ceux qui respirent, ceux qui bougent encore, ceux qui s'obstinent à vouloir écrire de la musique, comme si c'était encore possible de nos jours. On a même inventé des néologismes pour mieux les rabaisser: "néo-tonals", "(post-)sériels", "minimalistes", "répétitifs", "bruitistes"... quel que soit leur style, une chose est sûre: ils ne trouveront pas grâce auprès des faiseurs d'opinion ni chez les bourgeois qui se gobergent à l'entracte en buvant des coupes de champagne à 10€... "cette pianiste, elle est merveillllleuse ! Je l'ai entendu à la Roque d'Anthéron dans Brahms ..."

En voici un signe parmi mille autres. Relisons ce court billet sur ResMusica intitulé Victoire de la musique défaite de l'audience et signé par un courageux collectif d'anonymes désigné par "la Rédaction". Taper sur les Victoires de la musique, c'est facile, tout le monde le fait. Taper sur les labels qui ont signé avec les lauréats (Virgin, Naïve) ça fait toujours bon genre. Mais ce n'est pas ça qui a retenu mon attention.

Petite devinette: parmi les nominés se trouvent un pianiste, une soprano, un tubiste, un accordéoniste, un altiste, un baryton, un violoniste, une harpiste, un compositeur. A votre avis, lequel de ces musiciens a droit a un grand coup de tatane en pleine gueule ? Le compositeur, bien sûr ! Le voilà renvoyé au "placard poussiéreux de la musique contemporaine bien-pensante et surannée"   dont il n'aurait pas dû sortir. 

Avez-vous saisi la subtilité de la rhétorique ? Les mecs qui jouent de la musique écrite il y a 200 ans, ils sont kool, ils sont chébran. Ils mériteraient de passer plus souvent à la télé. Mais le mec qui essaye d'écrire de la musique aujourd'hui, il a rien compris ! Ah le con ! Le vieux shnock, il n'est pas encore mort et déjà passé de mode ! Ah, l'affreux ringard !

Philippe Manoury (puisqu'il s'agit de lui) écrit de la musique depuis près de 40 ans, et le moins qu'on puisse dire est qu'il connaît son affaire. On peut aimer ou ne pas aimer le style, question de goût personnel, mais il est impossible de ne pas reconnaître la qualité de l'écriture. Ecoutons par exemple "Nuit" tiré de Fragments pour un portrait (1998). Cette pièce me rappelle un peu le célèbre Unsanswered Questions de Charles Ives car on y retrouve le contraste entre un arrière-plan sonore très calme constitué par les cordes qui jouent pianissimo en valeurs longues, et des interventions beaucoup plus énergiques et rythmés des instruments à vents et de la percussion. L'orchestration de "Nuit" est très fouillée et l'ambiance créée par le début prenante et même envoûtante.

Je vous invite à écouter également Partita I, pour alto solo et électronique live, une pièce récente qui a été créée par l'excellent Christophe Desjardins en 2006. Comme l'écrit john11inch qui a posté la musique sur ioutioube:

Typically, I strongly dislike works that attempt to blend old forms and new in such a way, but this piece is so incredibly well-written, and remains interesting past the kitsch (in fact, transcends it), I find myself particularly liking it, which speaks very highly to Manoury's craft.

En général, je n'aime pas les oeuvres qui essayent de mélanger les formes anciennes et nouvelles de cette façon, mais cette pièce est tellement bien écrite, et reste intéressante au-delà du kitch (en fait, elle le transcende), que je me prends à l'aimer particulièrement, ce qui montre vraiment la maîtrise qu'a Manoury de son art.

Une chose est certaine: aucun des minables qui ont écrit (à défaut de le signer) ce "billet de la rédaction" n'arrive à la cheville de Philippe Manoury intellectuellement parlant.

Une autre chose est certaine: si c'était Nicolas Bacri, autre compositeur nominé, dont le style est très différent de Manoury mais dont les qualités sont tout aussi évidentes, qui avait emporté le prix, ils auraient certainement trouvé quelque méchanceté à lui jeter. Néo-machin-chose ou je ne sais quoi d'autre.

Ces pitoyables musicographes me font penser aux serpents dont parle Nietsche dans Le gai savoir: ayant avalé trop de cailloux de par leur culture classique si complète, ils se traînent lourdement et ont perdu tout appétit pour la nouveauté. Mais pas complètement leur venin, on dirait.

(Note pour nos lecteurs: l'article de Natalie Kraft sur Rue89 est bien plus intéréssant et contient quelques remarques très fines et judicieuses dont les organisateurs feraient bien de s'inspirer pour l'édition 2013).

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