Le journal de papageno

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samedi 25 février 2012

Liszt: Sonate(s) par Marcel Cominotto

Bicentenaires obligent, après un disque Chopin en 2010, le pianiste et compositeur Marcel Cominotto rend hommage à Franz Liszt avec un album enregistrée fin 2011. Ce disque paraîtra très bientôt chez Azur Classical, et comporte l'incontournable Sonate en Si mineur,  ainsi que la "deuxième sonate" de Liszt, à savoir la Fantaisie "après une lecture de Dante", et pour finir la Vallée d'Obermann (ces deux dernières pièces étant extraites du recueil des "Années de Pélerinage").

Liszt_Cominotto.jpgL'intérêt de cette lecture de la Sonate tient selon moi dans le regard du compositeur-pianiste. Une connaissance intime de la partition née de son analyse approfondie lui permet de relier chaque fragment au tout, de donner un sens, une direction à chaque élément musical au sein d'une vision d'ensemble. Pour autant, ce n'est pas une version froide et intellectuelle, et j'y retrouve ce que j'aime chez Liszt, à savoir l'emportement, l'élan, les épanchements romantiques qui manquent parfois dans des versions discographiques trop sages, trop léchées. L'autre mérite de Marcel Cominotto est de nous rappeler la modernité de cette partition, en faisant ressortir les arrêtes assez vives, les dissonances, le côté abrupt de certains passages qui forme un contraste d'autant plus intéressant avec les évocations du paradis (souvent associé chez Liszt avec la tonalité de Fa# majeur). Conformément à la volonté de Liszt qui demandait que cette sonate soit enchaînée, c'est une seule plage de 27 minutes que l'on trouve la Sonate en si. Pas question de saucissonner ce chef-d'oeuvre façon ioutioube (ou façon Radio Classique, serais-je tenté de dire, tant cette station tend à éviter les morceaux qui durent plus longtemps qu'un clip de Madonna depuis son changement de direction). Pour en profiter pleinement, l'auditeur devra trouver une demi-heure dans son emploi du temps, débrancher son smartphone qui fait bip toutes les trois minutes, et faire un minimum de vide en lui-même afin de se plonger tout entier dans cette musique démesurée et géniale.

Nonobstant ce que je viens d'écrire sur le saucissonnage de la musique, mes lecteurs me pardonneront j'espère de leur présenter un extrait, la dernière page du "Quasi Adagio" (fa # majeur) suivi d'un "Allegro Energico" (si bémol mineur) en forme de fugue qui amène le retour triomphale du motif principal (en si mineur, bien sûr):

Fichier audio intégré

J'invite également les curieux à consulter le manuscript de Liszt sur IMSLP, dont l'écriture est elle aussi extrêmement énergique et expressive, et dont les nombreuses ratures en rouge montrent à quel point cette partition a été travaillée. Tout comme la Hammerklavier de Beethoven, c'est une armée de pianistes qu'il faudra pour venir à bout de cette terrible et grandiose sonate en si mineur.

Terminons ce billet par un mini-sondage chez nos lecteurs: quelles interprétations (live ou discograpiques) de la Sonate de Liszt vous ont le plus marqué ?

dimanche 19 février 2012

Chostakovitch: Sonates pour Alto et Piano (Pierre Lénert, Éliane Reyes)

Annoncé dans un précédent billet, le disque de Pierre Lénert (alto) et Éliane Reyes (piano) consacré à Dimitri Chostakovitch est maintenant dans les bacs. Il permet d'entendre la sonate pour violoncelle et piano opus 40 dans une transcription de Pierre Lénert, ainsi que la sonate opus 147.

lenert_reyes_chostakovitch.jpg

Quarante ans séparent ces deux sonates. L'opus 40 est l'oeuvre d'un musicien encore jeune (il a 28 ans), qui a déjà trouvé son style et rencontré un certain succès avec ses opéras, et pas encore subi les horreurs du stalinisme et de la guerre. Elle oscille entre un certain lyrisme post-romantisme (surtout dans le premier mouvement) et une ironie grinçante et désabusée. En quatre mouvements, elle conserve les formes traditionnelles (premier mouvement de forme sonate, scherzo de forme ABA) et le style tonal, avec une certaine distance tout de même. Nous sommes en 1934, et l'auteur semble reconnaître dans cette oeuvre la vanité des épanchements romantiques, tout en paraissant les regretter un peu.

L'adaptation pour alto consiste principalement à choisir pour chaque passage si on le joue à la même octave que le violoncelle ou bien une octave plus haut. Question assez délicate au demeurant, car Pierre Lénert avec qui j'ai pu parler un peu de ce projet m'a confié qu'il avait été très attentif à préserver les intervalles (la partition comporte quelques sauts de grand ambitus). Par ailleurs on ne peut pas jouer tout à l'octave supérieure, non à cause de la difficulté technique mais parce qu'il faut permettre à l'alto de chanter dans le grave et le medium là où ça a du sens. Finalement, la seule chose qui compte est que le résultat sonne aussi bien qu'une sonate écrite pour l'alto; ce qui dépend à la fois du matériau de départ, de la transcription et de l'interprétation. En l'occurrence, ces conditions ont l'air réunies car le résultat est tout à fait convainquant à l'oreille. Cette sonate opus 40 peut donc à mon avis enrichir le répertoire des altistes qui n'est pas pléthorique et comporte déjà nombre de transcriptions comme l'opus 120 de Brahms ou la sonate "Arpeggione" de Schubert.

L'opus 147 est la toute dernière oeuvre de Chostakovitch: écrite en juillet 1975 et dédiée à l'altiste Fiodor Droujinine (élève de Borissovsky, qui avait remplacé son maître depuis quelques années au sein du quatuor Beethoven), elle a été créée de façon posthume le 25 septembre 1975. Dans cette Sonate dont le dépouillement austère me fait penser au dernières pièces pour piano de Liszt, Chostakovitch n'a plus rien à prouver, mais encore tellement de choses à dire. C'est une oeuvre atonale (comme le 12e quatuor, elle commence par une série de 12 sons au piano), composée en fait de trois mouvements lents. Seul le début de l'Allegretto central est un peu animé. Toute la difficulté pour les interprètes est là: comment maintenir l'attention du public durant les trente minutes de cette élégie qui tourne souvent au soliloque de l'alto, comme les derniers quatuors dy même Chostakovitch ? Dès le début, l'alto fait entendre des pizzicatos un peu mécaniques sur des cordes à vide, comme s'il était privé d'énergie et d'idées avant même de commencer.

Dans le travail de l'interprète, il y a ce qu'on fait pour restituer la partition et surmonter les difficultés techniques; et il y a aussi ce qu'on apporte de personnel, d'intime, ce qu'on n'explique pas et qui permet de passer la barrière de l'émotion afin de parler le langage le plus direct et le plus profond. Bien qu'il soit mort quelques mois avant ma naissance, c'est vraiment Chostakovitch que j'ai eu l'impression d'entendre le 10 février dernier en écoutant Pierre Lénert et Éliane Reyes: non parce que les musiciens s'effaçaient devant la partition, mais au contraire parcequ'ils acceptaient de l'investir totalement, de lui donner corps et âme. Un engagement que je retrouve dans le disque que j'ai écouté par la suite. Pierre Lénert a un jeu très sûr, une sonorité chaleureuse et une grande élégance qui nous conduisent dans ce paysage triste et désolé de la dernière sonate de Chostakovitch, son testament, son adieu au monde, d'autant plus poignant lorsqu'on sait qu'il ne croyait pas en une vie après la vie. Quand à Éliane Reyes, elle réalise un travail très fin sur le son du piano qui prend des couleurs graves pour mieux dialoguer avec l'alto. Ecoutons le début de l'Adagio où l'on voit défiler les souvenirs et les citations, à commencer par la Sonate "Clair de Lune" de Beethoven:

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Les comparaisons discographiques ne sont pas trop ma tasse de thé, car elles se ramènent très souvent à une qualification uni-dimensionnelle d'une sémantique très pauvre (c'est moins bien / c'est mieux). Cependant j'ai tout de même ressorti l'enregistrement qu'Antoine Tamestit a réalisé récemment de la Sonate op 147 pour Ambroisie (couplé avec le concerto de Schnittke). La différence de personnalité des deux altistes français est assez frappante: Tamestit choisit un son plus fin, plus fragile, quasiment sans vibrato. Là où Pierre Lénert cherche la consolation dans un son plein et chaleureux, Antoine Tamestit nous invite à la chercher ailleurs, dans le rêve, dans le silence. Plus retenue, plus intérieure, cette sonorité n'est pas moins expressive:

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Jusqu'où aller dans le dépouillement ? C'est peut-être la question centrale pour qui voudrait jouer cette Sonate, où Chostakovitch a confié à l'alto ses dernières pensées musicales. On peut se réjouir en tout cas de la voir servie par des interprètes d'un tel niveau de perfection et d'engagement.

dimanche 1 janvier 2012

Les Chevauchées Lyriques de L'Oiseleur des Longchamps

En ce premier janvier, il convient de commencer en souhaitant à tous mes lecteurs, à ceux que je connais personnellement comme à ceux que je rencontrerai peut-être,  une excellente année 2012, en musique bien entendu.

Il convient aussi de rattraper un peu le retard impardonnable pris dans ce Journal en signalant avec six semaines de retard à peine la sortie d'un disque un peu spécial pour moi car c'est le premier auquel j'ai eu le bonheur de participer comme compositeur.

jaquette_Chevauchees_lyriques.jpg

Ce disque du baryton L'Oiseleur des Longchamps s'intitule Chevauchées Lyriques et c'est un beau récital qui traverse les genres et les époques avec le thème du cheval comme fil conducteur. Disque inclassable où l'on trouve des mélodies françaises assez connues (Chausson, Duparc, Debussy,  Saint-Saëns) ou au contraire beaucoup plus rares (Déodat de Séverac, Aimé Maillart, Olivier Greif, Frédéric Chopin), du lied allemand (Schubert, Schumann, Loewe), mais aussi de la chanson française contemporaine (Hughes Aufray, Georges Brassens) et même une pincée de rock (avec une reprise de Wild Horses des Rolling Sones). De plus L'Oiseleur des Longchamps a commandé deux mélodies spécialement pour cet album: une berceuse sicilienne à Frédérico Alagna ainsi qu'une mise en musique de Centaures de Marguerite Yourcenar (poème tiré des Charités d'Alcippe, publié aux éditions Gallimard) à votre serviteur.

Accompagné tantôt au piano par la fidèle et sensible Mary Olivon, tantôt à la guitare par Mathieu Scala, le baryton français sait donner une véritable unité à ce programme on ne peut plus original et éclectique: le fil conducteur, bien plus que le thème du cheval, c'est cette voix qui nous conduit d'une scène à l'autre, nous invite au voyage dans le temps et l'espace. En vingt numéros et presque autant de compositeur, c'est le portrait d'une voix qui est dressé dans ce disque.

Si vous ne me croyez pas sur parole (ma participation quoique modeste à ce projet me rend suspect de conflit d'intérêt, mais je n'aurais pas participé si la voix de L'Oiseleur des Longchamps ne me séduisait pas), je vous invite à écouter ce extrait du disque mis en images par Paul Gilbert qui avait filmé une des séances d'enregistrement:

L'Oiseleur des Longchamps et Mary Olivon seront en concert le 7 janvier prochain à 17 heures à Paris, à l'auditorium du CNR (14 rue de Madrid). Dans le cadre des concerts Cantus Formus ils chanteront (oui, Mary Olivon sait faire chanter son instrument, le pluriel au verbe chanter n'est donc pas abusif) plusieurs mélodies inédites d'Olivier Greif, une d'Anthony Girard, ainsi que mon Centaures. Le programme comporte également un quatuor à cordes de Jacques Boisgallais. L'entrée est libre, n'hésitez pas à vous faire du bien.

A lire également: critiques du disque sur les sites Appogiature et Forum Opéra.

mardi 11 octobre 2011

Un petit bout de Métamorphose

Il est sept heure moins quart, je suis encore tout engoncé de sommeil, maman me réveille mais sa voix sonne bizarrement... et quelle drôle de sensation ! que m'arrive-t-il ? à qui sont ces pattes insectoïdes ? où sont passées mes mains ?

La Métamorphose de Kafka, relue par Novarina, mise en musique par Michael Lévinas dont c'est le troisième opéra, a été créée en mars 2011 par l'ensemble Ictus puis diffusée sur France Musique. Pour ceux qui l'auraient manqué, l'ensemble a publié sur son blog des extraits d'un disque en préparation. Instruments acoustiques, sons synthétiques, voix retravaillées: tout se mêle en une étrange alchimie propre à rendre l'atmosphère cauchemardesque et surréaliste de la nouvelle de Kafka. Je vous recommande en particulier le dernier extrait (« la bête est crevée, bien crevée ») lugubre à souhait.

A ceux et celles qui se demanderaient dans quelle direction la musique peut bien aller en ce début de XXIe siècle, après avoir été sérielle, concrète, stochastique, post-moderne, spectrale et j'en passe, l'opéra de Lévinas peut donner des éléments de réponse. Grâce aux courage des défricheurs comme Pierre Henry et tant d'autres, la musique électronique est maintenant parvenue à une forme de maturité qui permet d'intégrer le travail avec les instruments acoustiques et le travail sur le son; qui permet également le retour de la voix au coeur du projet de composition

Le métier du compositeur évolue aussi, car il doit travailler un nouveau type de musiciens qui l'aident à produire des sons synthétique ou retravailler les sons captés. Sans devenir forcément un expert, il doit maîtriser suffisamment certains outils pour les intégrer à sa palette. Au fond, l'ampli, la mixette, l'ingé son et les 60 mètres de câbles qui viennent avec deviendront peut-être partie intégrante de tout ensemble de musique contemporaine, comme c'est le cas depuis longtemps déjà dans la musique populaire.

Quoi qu'il en soit, c'est un grand coup de chapeau que méritent les créateurs de cet opéra contemporain. Bravo !

samedi 10 septembre 2011

Liszt: Faust-symphonie par Devoyon et Murata

Pascal Devoyon et Rikako Murata nous proposent de fêter le bicentenaire Franz Liszt en beauté avec un disque consacré à la Faut-Symphonie dans une version pour deux pianos du compositeur. En complément de programme, nous avons droit à une version 4 mains de la deuxième Mephisto Walz. Enregistré au Japon pour le label Regulus et pas encore commercialisé en France ni disponible sur les sites comme iTunes ou Amazon MP3 (On peut sans doute avoir plus d'information sur la disponibilité en écrivant ici)

FaustCDMini.jpgPassons sur la couverture qui reprend la même photo que les autres disques du même duo de pianistes (comme le disque Ravel-Merlet-Messiaen dont nous fîmes grand cas), en y ajoutant une sorte de photo d'arbre décharné sur fond rouge sensée représenter vaguement l'enfer, puisque le disque s'intitule Liszt & The Devil. Fort heureusement le contenu vaut bien mieux que l'emballage, à commencer par le livret en quatre langues (français, anglais, allemand, japonais) où les deux artistes nous font partager leur passion pour Liszt en expliquant toute la portée du pacte faustien pour un musicien aujourd'hui:

Il est bien naturel de noter quelques ressemblances entre le Faust magicien, insatisfait, passionné, qui sera sauvé par l'amour et Liszt, magicien du clavier, mais aussi compositeur en proie au doute et homme qui croit en la rédemption du monde par l'amour. Quant au rapprochement avec Méphisto, les virtuoses ne sont-ils pas quelque peu diaboliques comme un certain Paganini, "violoniste du diable" ? 

Mais ce serait réduire la portée du mythe de Faust si l'on y voyait qu'une belle histoire bien morale qui, somme toute, ne finit pas si mal, l'amour apportant le pardon. Faust c'est aussi, et peut-être d'abord, le décalage entre l'idéal inaccessible et la réalité décevante, ce qui explique probablement l'engouement de tout artiste pour ce personnage symbole de l'insatisfaction permanente de l'homme et à qui s'offre une nouvelle vie. Qui n'a pas rêvé de refaire sa vie ? Quel artiste ne vendrait pas son âme au diable pour réaliser l'oeuvre parfaite, sortir de la médiocrité vraie ou supposée ?

On ne saurait mieux dire. La Faust-Symphonie rassemble et résume tout l'art de Liszt, toutes les facettes de sa personnalité si originale et attachante, si puissamment romantique. Dans sa version pour deux pianos, nous sommes bien sûr privés de la richesse de de l'audace des orchestration lisztiennes (un aspect souvent méconnu de son oeuvre, tant son nom reste associé à la virtuosité pianistique). On pense davantage à la Sonate en Si mineur. Ce serait fort injuste cependant de prétendre que l'interprétation de Devoyon et Murata manque de couleurs. C'est tout le contraire: la merveilleuse sensibilité au timbre à la couleur qu'ils ont acquise par une longue pratique de la musique française fait ici vraiment des merveilles.

Il convient donc d'éviter la comparaison avec la version pour orchestre et de se plonger sans retenue dans l'écoute de cette fresque symphonique à deux pianos de dimensions quasi malhériennes (presque une heure de durée), portée de bout en bout par deux interprètes aussi passionnés que rigoureux. On pourra ainsi apprécier pleinement la manière dont Liszt éviter d'introduire aucun thème nouveau dans le troisième "portrait", celui de Mephisto. Le diable ne crée rien: aussi les matériaux musicaux qu'on entend dans cette pièce sont ceux de Faust et de Gretchen, déformés, torturés, caricaturés avec tout l'art de la variation dont Liszt était un maître. Un procédé qui rappelle celui de Berlioz dans la Symphonie Fantastique (rappelons que Liszt connaissait et appréciait Berlioz et qu'il avait beaucoup fait pour diffuser sa musique en allemagne: réduction pour piano de ses oeuvres, concerts à Weimar, etc).

Je ne saurais être objectif en parlant de Devoyon et Murata, qui m'honorent de leur amitié et ont créé une de mes pièces. Mais il faut bien reconnaître que chaque prestation en concert à laquelle j'ai pu assister force l'admiration. Et que ce nouveau disque est tout à fait à la hauteur des mes attentes, qui sont très élevées car je trouve que dans les deux tiers de ce qu'on trouve dans le commerce, la musique de Liszt est éborgnée par des pianistes qui n'en saisissent pas toutes les dimensions. Pascal Devoyon et Rikako Murata joueront Liszt dans quelques jours à Sendai, puis en tournée au Japon. Pour les entendre à nouveau en Europe (Berlin et Paris) il faudra attendre l'année prochaine...

vendredi 4 février 2011

Le disque classique survivra-t-il à la mort des majors ?

Lu dans les Carnets sur Sol, quelques réflexions sur l'agonie des majors du disque et ses conséquences pour les amateurs de musique classique. Que je vous invite à lire, et auxquelles j'ajoute les miennes.

Les tout premiers disques qui ont été commercialisés (c'était d'ailleurs des rouleaux et non des disques) étaient de la musique classique (Caruso, etc). Puis l'avènement du disque comme industrie (et des instruments électriquement amplifiés, dont la voix) a profondément changé la nature même de la musique. Pour ne donner qu'un seul exemple, les "crooners" à la Frank Sinatra sont apparus dans les années 1940 lorsque les micros sont devenus plus sensibles: on pouvait alors placer l'unique micro (pas de stéréo !) tout près du chanteur qui susurrait une berceuse ou une cavatine galante tandis que l'orchestre était plusieurs mètres en arrière. La magie de la technique fit qu'on entendait une voix très douce mais très présente, soutenue par un orchestre un peu assourdi en arrière-plan. On ne peut pas imaginer ce style musical (et les compositions qui vont avec) indépendamment des possibilités techniques qui lui ont donné naissance. De même pour les styles pop / rock / soul / techno etc et les changements dans la pratique musicale qui les accompagnent (concerts dans des stades géants, boîtes de nuit, avènement des DJs, etc)

Donc ça n'est pas si étonnant que le classique ne soit pas la plus grosse part des ventes des majors; après tout,

  1. c'est de la vieille musique, on ne voit pourquoi ça intéresserait les jeunes;
  2. la musique classique a été conçue pour les salons de musique des grands bourgeois ou les salles de concert, pas pour le baladeur mp3 ou le Stade de France;
  3. pour les amateurs de classique, le disque reste un succédané du concert: tout le monde mange des légumes en boîte parce que c'est plus pratique, et parfois de très bonne qualité, mais on préfère toute de même les légumes frais quand on peut s'en procurer.

La fin des grandes maisons de disque signifie-t-elle la fin de l'âge d'or pour le disque classique ? Il a toujours été produit par des passionnés, avec de tous petits moyens, le plus souvent à perte. Du temps où le disque de rock/pop rapportaient des sommes indécentes, les majors accueillaient bien volontiers en leur sein des labels classiques déficitaires ou peu rentables, question de prestige. Cette générosité s'est tarie. Plus aucune maison de disque ne finance des disques d'orchestre de nos jours, mais comme le remarque David Le Marrec, les orchestre ont adapté leur stratégie en produisant eux-même des disques et des vidéos de leurs concerts diffusés sur Internet. Les majors agonisent mais le disque classique  leur survivra. Et il continuera longtemps à faire perdre de l'argent à ses producteurs pour le plus grand bonheur d'un petit nombre d'adeptes fidèles...

vendredi 30 avril 2010

Schubert:arpeggione et lieder, par Antoine Tamestit, Markus Hadulla et Sandrine Piau

Après un premier disque consacré à Bach et Ligeti, et un deuxième à la musique russe (Chostakovitch et Schnittke), l'altiste Antoine Tamestit nous propose un troisième opus consacré intégralement à Schubert, avec la très connue et très belle sonate pour Arpeggione, complétée par des transcriptions de lieder, et terminée par Der Hirt auf dem Felsen en duo avec Sandrine Piau.

Globalement, je partage l'enthousiasme de Philippe du Poisson Rêveur au sujet de cet album (qu'on peut découvrir en streaming sur les sites comme musicme). J'y retrouve toutes les qualités que j'ai pu apprécier en concert comme au disque: une élégance, une merveilleuse souplesse mélodique qui lui permet de dérouler sans accroc le fil invisible du discours schubertien. Le timbre léger, presque fragile, jamais puissant comme celui d'un violoncelle, convient parfaitement à l'intimité de la sonate arpeggione. L'équilibre avec le piano est parfait, le tout donne l'impression d'avoir été enregistré très près des instruments et mixé en studio. Le résultat est en tout cas très convainquant, et à la hauteur des meilleures références discographiques comme celles de Bashmet et Caussé (pour s'en tenir aux altistes, car les violoncellistes nous ont donné nombre de versions excellentes de cette sonate).

Ma seule réserve porte sur le choix des lieder qui accompagnent l'arpeggione. Tous sont très beaux, très doux, très intimes, et très mélancoliques, ce qui donne une certaine impression d'uniformité sur l'ensemble de l'album. Il y a pourtant dans les quelque six cents lieder de Schubert des textes véhiculant toutes sortes d'émotions: le ton peut être oppressé, coléreux, amoureux, enthousiaste, ironique ou désespéré. Et la beauté de l'alto est qu'en plus de la douceur dont Tamestit est un grand spécialiste, il peut également jouer sur d'autres registres, plus rugueux, plus populaire, plus déjanté, des registres que sa noblesse aristocratique interdit au violon. Le choix des textes comme les choix d'interprétation faits dans cet album ne vont pas vraiment dans le sens d'une telle diversité ou d'une recherche des contraste, mais plutôt d'un prolongement du climat de la sonate arpeggione.

C'est peut-être dans la dernière plage du disque: Der Hirt auf dem Felsen (le pâtre sur le rocher), écrit au départ en duo pour soprano et clarinette, que ces choix apparaissent le plus clairement. Quand la voix de Sandrine Piau se fait entendre en reprenant la phrase mélodique énoncée par l'alto, on dirait que c'est la chanteuse qui accompagne l'instrumentiste ! Ce qui apparaît également sur la pochette du disque où c'est l'altiste seul qui est en vedette. L'interprétation comme la prise de son tendent à rapprocher autant que faire se peut le timbre de la voix et celui de l'alto. Un choix qui se défend, même si on peut préférer dans ce lied à caractère populaire une voix plus cuivrée, qui dialogue avec une clarinette plus typée.

Si l'on peut juger toute cette douceur un peu excessive, il n'en reste pas moins qu'Antoine Tamestit montre dans cette pièce une technique parfaite et une souplesse mélodique incroyable dont peu d'instrumentistes à cordes sont capables et qui rend tout à fait crédible le remplacement d'un instrument à vent par l'alto. Comme nous l'avons déjà évoqué, la transcription est aussi une affaire d'interprétation, et ce qui lui convient comme un gant pourrait sonner beaucoup moins bien sous les doigts d'un autre musicien.

En résumé, cet album c'est 58 minutes de miel pour les oreilles. On peut aimer bien sûr les plats plus épicés, mais de temps en temps il n'y a pas de mal à se faire du bien...

lundi 29 mars 2010

Le temps l'Horloge d'Henri Dutilleux (enregistrement de la création)

Voilà un disque pour les happy few, tiré à un nombre ridiculement petit d'exemplaires et introuvable dans le commerce et dont je suis reconnaissant à un ami d'avoir pu l'emprunter. Il s'agit de l'enregistrement du cycle de mélodies pour soprano et orchestre d'Henri Dutilleux, Le Temps L'Horloge, donné à Paris au théâtre des Champs-Élysées le 7 mai 2009, par Renée Fleming, accompagnée par Seiji Osawa à la tête de l'Orchestre National de France. Bien que le disque indique création mondiale, trois des quatre mélodies avaient été données en concert au japon en septembre 2007.

Henri Dutilleux a toujours travaillé avec une proverbiale lenteur, sujet de mille et unes anecdotes. Cela explique sans doute pourquoi il n'a pas composé de musique de film ou d'opéras. Mais sa musique est dense, profonde et belle comme une forêt ancienne, on ne se lasse pas d'y revenir. Beaucoup de compositeurs annoncent fièrement dans leur biographie qu'il sont à l'écart des courants et des modes, mais dans le cas de Dutilleux c'est la stricte vérité. Il poursuit son chemin solitaire avec une constance et une humilité remarquables depuis bientôt trois quarts de siècle. La pochette du disque rappelle que la première création d'une oeuvre de Dutilleux au Théâtre des Champs-Élysées remonte à 1944 c'est à dire l'année de naissance de mon père...

Pour sa deuxième oeuvre pour voix et orchestre (après Correspondances en 2003), Dutilleux a choisi deux poèmes de Jean Tardieu dont Le Temps L'Horloge qui ouvre le cycle et lui donne son nom:


L'autre jour j'écoutais le temps
qui passait sous l'horloge.
Chaînes, battants et rouages
il faisait plus de bruit que cent
au clocher du village
et mon âme en était contente. 

J'aime mieux le temps s'il se montre
que s'il passe en nous sans bruit
comme un voleur dans la nuit...

(Jean Tardieu, extrait de "L’Accent grave et l’Accent aigu")

On retrouve bien sûr les thèmes chers à Dutilleux, la nuit et le temps. Suivent un autre poème de Tardieu (Le masque), puis Desnos (Le dernier poème) et après un interludes confié aux violoncelles et au clavecin, un poème de Baudelaire: "Il est l'heure de s'enivrer! Pour n'être pas les esclaves martyrisés du Temps, enivrez-vous; Enivrez-vous sans cesse ! De vin, de poésie ou de vertu, à votre guise."

C'est avec des accents joyeux et d'une surprenante fraîcheur que ce conclut ce cycle magistral. Et pour ma part je ne conclurai pas ce billet sans saluer la performance des interprètes dont on sent qu'ils ont mis tout leur coeur dans cette création. Devant l'accueil plus qu'enthousiaste du public, les spectateurs du TCE ou pu entendre Le Temps L'Horloge bissé dans son intégralité. Petits veinards !

mardi 25 août 2009

Un trio inédit de Martinů par l'ensemble Calliopée

A l'heure où sur le marché américain, les ventes de musique en ligne vont bientôt dépasser celles des disques compacts, à l'heure où les majors déversent sans discernement leur gigantesque catalogue dans des site de musique en ligne mal ficelés, à l'ergonomie douteuse et de qualité sonore médiocre, à l'heure où Internet peut donner l'illusion qu'on a accès à tout tout de suite et si possible gratuitement, il est bon de savoir qu'il existe encore des artistes et des éditeurs qui prennent le temps de réaliser des disques qui soient une nourriture pour l'esprit autant qu'un régal pour les oreilles. Qui se donnent la peine de chercher un répertoire original. Qui choisissent avec soin l'iconographie, et composent un livret digne de ce nom, où l'on trouve autre chose qu'un copier-coller du CV des interprètes.

Le double album Alpha que j'ai entre les mains est consacré à la musique de chambre de Bohuslav Martinů, avec un trio à cordes H. 136 dont c'est le tout premier enregistrement disponible en disque, un quatuor avec piano H. 287, un quintette à deux altos H. 164 et un étrange sextuor pour piano, harpe, clarinette, violon, alto, violoncelle H. 376.

Comme nous l'explique Harry Halbreich (auteur du catalogue des oeuvres de Martinů) dans le livret, le trio à cordes H. 136 fut écrit par un Martinů encore jeune en 1924 alors qu'il venait d'arriver à Paris, et de prendre quelques leçons avec Albert Roussel. Cette partition a été envoyée à Prague puis perdue, et retrouvée en 2005 seulement, à la bibliothèque de Copenhague où elle dormait depuis vingt-cinq ans. Elle marque un tournant chez le compositeur tchèque dont les 135 premiers numéros (une productivité exceptionnelle !) étaient surtout marqués par l'impressionnisme à la Ravel-Debussy mâtiné de folklore tchèque. Plus ramassée, plus intime, plus tendue, plus personnelle, cette partition annonce et contient déjà le meilleur de la musique de chambre de Martinů.

Je me souviens de l'instant où j'ai tenu le manuscript entre les mains, et j'en tremble encore m'a confié Karine Lethiec, l'altiste à l'origine de ce projet, de cette véritable aventure musicale. La passion et l'engagement des interprètes sont palpables sur le mini-documentaire d'une vingtaine de minutes réalisé par Olivier Ségard. Paris, Prague, Copenhague mais aussi la ferme de Villefavard dans le Limousin sont les étapes de ce périple. Villefavard où Martinů a été accueilli par Charles Munch lorsqu'il fuyait les nazis en 1940. Villefavard où l'album a été enregistré soixante ans plus tard...

Je vous invite à écouter des extraits de ce trio sur le site d'Alpha (qui a récemment fusionné avec aeon, dirait-on). La comparaison n'est peut-être pas justifiée sur le plan musicologique, mais surtout dans l'interprétation de Maud Lovett, Karine Lethiec, et Romain Garioud, ce trio a quelque chose de brûlant et de secret qui n'est pas sans évoquer les quatuors de Janáček, qui sont d'ailleurs contemporains de ce trio. Certains passages sont vraiment à couper le souffle, comme les murmures qui concluent adagio et pianissimo le très énergique premier mouvement. Quinze ans plus tard, lorsqu'il entama son trio à cordes, un de ses derniers chefs-d'oeuvres, Albert Roussel s'est-il souvenu de celui de son élève ?

Il me faudrait plus qu'un billet de blog pour détailler les oeuvres présentées dans ce double disque. La plus aboutie et la plus étonnante est le sextuor H. 376 qui marie ces instruments antagonistes que sont le piano et la harpe. On entend le violon jouer de la harpe, le piano se faire passer pour une clarinette, l'alto jouer à cache-cache avec les uns ou les autres, le violoncelle chanter comme un ténor d'opéra au-dessus de l'orchestre... Le titre de cette surprenante et magnifique sonate à six ? Musique de chambre. Les musiciens de l'ensemble Calliopée nagent dans ce répertoire avec autant d'aisance que des petits poissons dans l'eau du Danube, pour notre plus grand bonheur.

lundi 27 avril 2009

Nouveau disque Karol Beffa chez Triton

Une monographie consacrée à Karol Beffa vient de sortir chez Triton. Pour ceux qui ne le connaîtraient pas, le style de ce compositeur est assez proche de celui de Thierry Escaich, de 10 ans son aîné. Une filiation qu'il revendique d'ailleurs. On trouve sur ce disque des oeuvres inédites, comme un trio pour violon, alto et piano intitulé Les ombres qui passent, ainsi  qu'une pièce pour piano à quatre mains. D'autres sont déjà disponibles en disque, comme les duos Masques pour violon et violoncelle enregistrés par les frères Capuçon. La durée de Manhattan pour alto et piano semble correspondre à celle de Metropolis déjà enregistrée par le duo Thorette et Farjot. Est-ce la même pièce, une version remaniée, une nouvelle pièce ? Vous le saurez lorsque j'aurai reçu et écouté le disque.

Si l'on veut rire un coup, on peut lire la critique d'Arnaud Drillon sur le site de France 2 qui se prend légèrement les pieds dans le tapis en filant une métaphore pas vraiment heureuse:

Comme une exception dans le petit monde de la musique contemporaine, Karol Beffa jette un pont improbable entre deux rives : d'un côté, le lourd héritage de Bach, Ravel, Bartòk ou Ligeti, de l'autre, une musique nouvelle, à construire. Sous le pont coule une rivière, furieuse – la musique dodécaphonique, et ses avatars. D'un pas allant, Beffa franchit le pont, fier et déterminé. Souvent, il se retourne, mais jamais il ne regarde en bas. De toute façon, l'eau ne l'atteint pas. Il est déjà passé à autre chose.

On a déjà vu hommage moins maladroit. Mettre un boute-en-train comme Ligeti par exemple du côté du lourd héritage ça ne manque pas de sel. Quant à la rivière furieuse, qui inclut-elle exactement ?

Fort heureusement, une fois que le bavardage des critiques (et des bloggeurs comme moi) s'est tu, il nous reste la musique, et celle de Karol Beffa a beaucoup de qualités et se défend très bien toute seule. Et l'on peut s'attendre à ce qu'elle soit très bien défendue par Thorette, Farjot et leurs amis, des interprètes on ne peut plus recommandables. A bientôt donc pour un compte-rendu d'écoute.

mardi 7 avril 2009

Brice Pauset: Préludes

Ce disque intitulé Préludes est le seul disque monographique consacré à Brice Pauset (le seul qui soit disponible dans le commerce au moins). La notice prévient:

Hérissée de signes et d’indications d’une extrême minutie, la graphie des partitions de Brice Pauset donne à entrevoir « quelqu’un qui ne se rend pas la vie facile », « une grande agitation intérieure », « les traces des hésitations et des questions ».

Mais cela, les lecteurs du journal de Papageno le savent déjà ! L'enjeu était donc de savoir ce que cette musique donne à l'oreille, sans chercher à l'analyser en toute rigeur mais en se confiant plutôt à l'intuition.

Pour résumer: c'est plutôt séduisant à entendre. Commençons par les Préludes pour clavecin, enregistrés par le compositeur. Il faut d'abord saluer la démarche d'un compositeur qui prend le temps et la peine de travailler son instrument et de jouer ses oeuvres en public ou de les enregistrer, tant la vogue des compositeurs-musicologues est grande en ce moment. La différence entre piano et clavecin, qui est déjà énorme dans la musique de Bach ou Rameau, l'est encore plus dans la musique contemporaine. Les harmonies les plus complexes sonnent avec délicatesse, les dissonnances sont nettes mais pas agressives. Le piano moderne, bâti pour faire sonner Chopin ou Rachmaninov, cherche toujours à arrondir le son, à en brouiller les contours, sans échapper pour autant à la dureté des cordes frappées. La notice parle de liberté rythmique, et pour ma part j'ai du mal à percevoir une quelconque pulsation dans ces préludes. Qu'est-ce qui est ornement, appogiature, arpège, trémolo dans tout ça ? je ne saurais le dire mais le tout s'écoute plutôt bien.

L'autre partie importante de ce disque est une série de huit pièces pour hautbois d'amour et mini-orchestre. Chaque pièce étant basée sur une des huit premières notes du thème des variations Goldberg (également utilisées par Bach pour construire ses variations, faut-il le rappeler). Là encore l'écriture est très fouillée, et dans ses meilleurs moments, me fait penser au quatuor Ainsi la Nuit d'Henri Dutilleux. Il faut également saluer la très belle interprétation de Christian Hommel, un élève de Heinz Holliger, au timbre chaleureux et très séduisant.

Le disque comprend également une orchestration (pour ensemble de poche) des Variations pour piano op 27 de Webern. La notice relèce que les interprétations de Webern se caractérisent en général par la froideur et que le côté viennois, post-romantique et décadent est plutôt évité. D'où cette ré-instrumentation qui vise à éviter toute aridité et y parvient assez bien. Ici un constat s'impose à l'oreille: la musique de Webern a une concision et une force expressive qu'on ne trouvera pas aussi nettement dans le reste du disque.

Quant à la prise de son, n'étant pas un spécialiste, je ne vous parlerai pas de souffle ou de distorsion, mais simplement de la qualité des timbres que j'ai entendu, celui du hautbois, de la flûte, des instruments à cordes, et ce dans tous les modes de jeu. L'ingénieur du son devait être encore plus maniaque que le compositeur ! Mais le résultat fait honneur au deux, ainsi qu'à l'ensemble recherche ("recherche" sans majuscule, apparemment) qui signe cet album.

On peut écouter des extraits de ce disque sur le site d'aeon ou de la fnac.

dimanche 9 novembre 2008

Les 10 ans du label Saphir

Pour célébrer ses 10 ans et une centaine de productions, le label Saphir organise une série de concerts à l'Archipel durant tout le mois de novembre, avec presque tous les artistes qui ont participé aux enregistrements. Saphir, c'est de la musique de chambre, romantique et contemporaine, principalement française. On y trouve aussi bien de grandes stars que de grands inconnus, et cela vaut tant pour les interprètes que les compositeurs.

Je ne suis pas marchand de disques et encore moins critique, mais dans ma sélection personnelle de mélomane, je mettrais Pascal Gallois (flûte) P-H Xuereb (alto) et Fabrice Pierre (harpe) dans un programme Debussy-Louvier:

saphir1.jpg

ainsi qu'un disque violon et piano d'Olivier Greif:

saphir2.gif

et un disque rassemblant toute la musique avec flûte d'Albert Roussel (voir aussi le billet sur l'intégrale Brilliant Classics du même compositeur):

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samedi 1 novembre 2008

Jolivet et Chausson par Isabelle Faust

A la mort d'André Jolivet, en 1974, Pierre Boulez, aimable comme à son habitude, avait prédit que 15 ans plus tard, plus personne ne jouerait sa musique. C'est raté. Si elle ne connaît pas le même succès que celle de Messiaen, sa musique commence à intéresser une nouvelle génération d'interprètes, qui n'ont pas connu le compositeur français, élève de Varèse, co-fondateur avec Daniel-Lesur et Messiaen du groupe "Jeune France" dans les années 1930.

jolivet_concerto_pour_violon.jpg C'est la violoniste Isabelle Faust qui a enregistré avec pour Harmonia Mundi, avec le Deutsches Symphonie-Orchester, le concerto de Jolivet, une de ses dernières œuvres, et son testament musical ainsi que le poème de Chausson. Je ne sais pas s'il est nécessaire de présenter cette artiste magnifique qui a déjà une dizaine de disques à son catalogue (Bach, Beethoven, Martinu, Schumann, Dvorak), qu'on entend régulièrement en France et qui semble aborder avec un égal bonheur le répertoire classique, romantique et contemporain. Elle joue un Stradivarius appelé la belle au bois dormant, ça ne s'invente pas !

Le Poème de Chausson est joué à la perfection, mais comme c'est un tube et qu'il existe de nombreuses versions toutes aussi excellentes, je parlerai seulement du concerto de Jolivet. Dès les premières mesures, le violon prend la parole et déroule une phrase sinueuse aux accents incantatoires, une vraie mélodie de charmeur de serpents. Le court extrait ci-dessous vous permettra d'apprécier la finesse de l'orchestration:

Dirigé par Marko Letonja, l'orchestre précis, attentif, doté de belles couleurs, permet de profiter pleinement de ces oeuvres très séduisantes pour l'oreille. Trop, peut-être, pour ceux qui préfèrent les plaisirs plus ascétiques ? Comme disait mon grand-père; y'a pas de mal à se faire du bien !

dimanche 21 septembre 2008

Ils sont fous ces canadiens

Trouvé dans le Clavier bien tempéré.

mercredi 20 août 2008

Devoyon, Murata: musique française pour deux pianos

Le journal de Papageno vous offre une exclusivité car le disque dont nous parlons aujourd'hui n'est pas encore disponible en France. Il comporte En blanc et noir de Debussy, Musique pour deux pianos de Merlet et en plat de résistance, les Visions de l'Amen de Messiaen, enregistrés au Japon par Pascal Devoyon et Rikako Murata pour le label Regulus.

Pasal Devoyon, Rikako Murata (musique pour deux pianos)

Autant l'avouer franchement, je ne suis pas un grand fanatique de la musique pour deux pianos en général. J'ai bien de la peine à y trouver une richesse de couleurs et de timbres qu'on trouve avec l'orchestre ou avec toute autre formation de musique de chambre. Les réductions d'œuvres orchestrales pour deux pianos (ou plus) sont en général à mourir d'ennui, et même les meilleurs pianistes ne son pas forcément à l'aise avec le jeu à deux qui demande un vrai travail de musique de chambre.

Ce qui m'a décidé pour ce disque, c'est un concert tout à fait passionnant qui comportait la première et la dernière des Visions de l'Amen. J'ai trouvé chez ces deux virtuoses un sens des nuances, de l'écoute, du timbre et une vraie complicité. De plus la musique de Messiaen est jouée ici avec un enthousiasme tout à fait communicatif. Détaillons un peu le programme:

  • En blanc et noir de Claude Debussy. Une musique assez sombre, aux accents inquiétants, écrite en 1916. L'écriture assez dépouillée (en particulier dans le mouvement central indiqué Lent, sombre) donne plus souvent l'impression d'écouter un seul piano que deux.
  • Musique pour deux pianos de Michel Merlet (1964). Le style de Merlet est assez difficile à définir, quoique aisément reconnaissable à l'oreille. Intégrant les acquis du vingtième siècle sans renier ceux des siècles précédents, son langage harmonique est complexe mais il offre suffisamment de repères pour éviter à l'auditeur de se perdre. Le Prélude commence comme une lente déploration qui sera brutalement interrompue par des rafales de triples croches, sans perdre son caractère élégiaque. Ce prélude se poursuit par un Allegro basé sur une série de 12 sons. Suivent un mouvement lent puis un Scherzo des plus énergiques. Je vous propose d'écouter le début de l'Andante:

  • Messiaen: Visions de l'Amen Il faudrait toute une série de billets pour parler de ce cycle, mais la musique de Messiaen d'une part se passe très bien d'explications, d'autre part a été abondamment commentée par d'autres. Je soulignerai simplement la cohérence, l'énergie et le bonheur visiblement communicatif des interprètes, qui ont surmonté les difficultés de cette partition touffue pour nous la faire entendre dans toutes ses couleurs splendides. Les Visions de l'Amen gravées par Pasal Devoyon et Rikako Murata n'ont pas vocation à remplacer les enregistrements historiques de Messian et Loriod, ni celui des sœurs Labèque supervisé par le compositeur. Mais elle témoigne du fait que ce texte est devenu un véritable classique, qui a gagné toute sa place dans le répertoire.

dimanche 27 juillet 2008

Morton Feldman: the viola in my life

Les vacances sont parfois l'occasion de déchirer l'emballage plastique de disques qu'on a empilés pendant l'année sans trouver le temps de les écouter. Aujourdhui, je vous propose: The viola in my life de Morton Feldman, disque qui comporte plusieurs pièces instrumentales, interprétées ou dirigées par le compositeur:

  • The viola in my life pour alto soliste, violon, violoncelle, piano, flûte, clarinette, percussions
  • False Relatioships pour violon, violoncelle, deux pianos, trombone, percussions
  • Why Patterns ? pour flute, piano et percussions

Feldman the viola in my life

Grand ami de John Cage, Morton Feldman (1926-1987) a exploré dans les années 1950 plusieurs formes d'écriture indéterminée ou stochastique si l'on veut: selon les partitions, soit les hauteurs, soit le rythme, soit d'autres paramètres sont laissés à l'appréciation des interprètes. Du coup, il est un peu difficile de juger ses pièces d'après un disque Feldman, car il faudrait les entendre plusieurs fois, dans des version différentes, pour séparer ce qui est écrit de ce qui ne l'est pas.

Comment écrire de la musique sans barres de mesures, sans pulsation, sans points d'appuis pour les musiciens ? Plusieurs techniques permettent de le faire sans que ça ressemble à n'importe quoi:

  • harmonies statiques: chaque instrument se restreint à un ou plusieurs groupes de notes ayant chacun une couleur harmonique bien identifiable. On peut alors combiner les couleurs de manière aléatoire
  • registre différents: en attribuant une plage de notes à chaque instrument, on peut éviter les clashs venant des consonances ou dissonances trop nettes
  • lignes mélodiques basées sur des motifs répétitifs (c'est particulièrement net dans la pièce Why patterns ? pour flute, percussions et piano)

A l'oreille, la musique de Feldman est lente, constamment dans le registre piano, un brin répétitive, souvent aux limites du silence. Une musique qui contrairement à toutes les autres ou presque ne joue pas sur les contrastes, sur le développement d'un discours, sur les ruptures dramatiques. Aucun caractère systématique non plus chez ce musicien qui semble avoir été très peu tenté par les sirènes du sérialisme. De belles lignes mélodiques (à l'alto notamment pour the viola in my life), beaucoup de détails qu'on écoute avec grand plaisir mais comme une vague sensation d'ennui au bout d'un petit moment...

samedi 14 juin 2008

Via Crucis (Accentus, Brigitte Engerer)

La Croix, scandale pour les juifs, folie pour les païens écrivait Saint Paul. La Croix, au cœur des mystères célébrés par les chrétiens, bien au-delà des célébrations du Vendredi Saint car elle est devenu le symbole même du christianisme. C'est la foi en la résurrection qui fonde le christianisme, mais c'est la Croix qu'on vénère, la Croix qu'on voit sur les 14 stations représentées dans chaque église, au sommet de chaque clocher, sur la tombe de chaque chrétien.

En composant un chemin de croix en , à la fin de sa vie, Liszt, qui avait reçus les ordres mineurs et portait la soutane, avait peut-être pour intention d'expier ses péchés et ses excès: sa virtuosité méphistophélique, ses aventures avec des femmes mariées. Pourtant, la double polarisation du diable et du bon Dieu joue dans son imaginaire et donc dans son œuvre une place centrale et ce depuis l'enfance. C'est sans doute comme compositeur de musique religieuse qu'il a été le plus méconnu et méprisé, aussi bien de son vivant que de nos jours. Les cantates de Bach, les messes de Mozart et Schubert, les oratorios de Haendel ou Mendelssohn jouissent d'une notoriété bien plus grande que l'oratorio Christus.

En composant son Via Crucis, Liszt s'impose une ascèse qui le conduit à renoncer à toute virtuosité, et même à la facilité mélodique et harmonique qui le caractérise. Cet effacement le conduit à emprunter les thèmes de la tradition catholique - comme le De Profundis -, à privilégier les lignes vocales simples et le plus souvent monodiques. Cependant, par son dépouillement et son austérité même, ainsi que par ses silences ou ses audaces harmoniques, ce Via Crucis se rapproche des dernières pièces pour piano (dont j'ai déjà parlé). Ce dépouillement se retrouve dans l'interprétation du chœur Accentus, qui renonce à toute virtuosité, à tout effet facile, et même à toutes ces belles couleurs qu'on avait pu entendre par exemple sur les deux disques de transcriptions d'œuvres instrumentales (publiées chez Naïve également). Austère mais pas dépourvu d'émotions, cette version laisse toute liberté à l'auditeur pour déployer sa propre pensée jusque dans les silences, pour prolonger en lui-même la méditation qui n'est que pudiquement esquissée par le chœur.

Pour introduire cette pièce, Brigitte Engerer (qui accompagne le choeur Accentus) nous propose trois pièces tirées des Harmonies poétiques et Religieuses: Ave Maria, Pater Noster et Pensées des morts. Ce choix est clairement thématique et destiné à nous préparer au Via Crucis. Je regrette un peu le côté un peu trop sage et policé de Pensées des morts, ce monument qui dit tout l'art du piano, faite de contrastes extrêmes où le dépouillement initial doit trancher avec le bouillonnement romantique de la section centrale:

Dans la même pièce, je trouvais l'interprétation de Philip Thomson (publiée par Naxos) infiniment plus convaincante, mue par une énergie sauvage et virile qui évoque la Totentanz du même Liszt:

Philip Thomson va également plus loin dans les contrastes, avec notamment une fin très retenue et pianissimo qui est véritablement à couper le souffle.

Malgré cette petite réserve sur les choix d'interprétation de Pensées des morts, ce disque a toutes les qualités requises pour rejoindre le petit nombre de mes préférés. Allez hop ! sur l'étagère, juste à côté des quintettes de Mozart par Arthur Grumiaux.

samedi 24 mai 2008

Olivier Greif: Chants de l'âme - Lettres de Westerbork

Dans la musique qu'on entend, au concert, en disque, à la radio, certains morceaux glissent sur nous, ils s'oublient aussi vite qu'il s'écoutent. D'autres laissent en nous des impressions profondes, des cicatrices semblables à celles d'une morsure, qui ne disparaîtront jamais vraiment. Les chants de l'âme d'Olivier Greif appartiennent à la deuxième catégorie. Je les ai découvert dans l'enregistrement réalisé en 1996 à la création de l'œuvre par Jennifer Smith (soprano) avec le compositeur au piano, et publié par Triton. Ces neuf mélodies ont été écrites sur des textes de poètes élisabéthains (George Herbert, John Donne, Henry King, Thomas Carew, Henry Vaughan), mais aussi de William Blake, dont les sujets récurrents sont la mort, l'immensité de Dieu et le néant tragique de notre existence. Sujets également récurrents dans toute l'œuvre de Greif.

Véritablement conçues comme un cycle, à l'instar des Poèmes pour Mi de Messiaen, l'unité très forte de ces pièces vient de l'utilisation de matériaux thématiques et harmoniques communs, mais aussi d'une construction en arche, ou le nombre 3 joue un rôle prépondérant. Comme le note Grégoire Hetzel dans la notice, plus que de notre époque, la musique de Greif est de tous les siècles. Des éléments de langage de tous les styles et toutes les époques (du chant grégorien à la valse) sont intégrés en un discours cohérent et très personnel, qui nous paraît à la fois familier et étranger, grâce à un usage parfaitement contrôlé des dissonances et des ruptures rythmiques. Le piano dialogue avec la ligne vocale (et avec le texte) davantage qu'il ne l'accompagne, ce qui fait qu'en dépit de la puissance et de la violence qu'il dégage parfois, il ne la recouvre jamais.

Jacques L'Oiseleur des Longchamps (bayton), proche d'Olivier Greif, créateur de sa première symphonie, m'a dit que ces 45 minutes sont très éprouvantes physiquement et musicalement pour le chanteur. De fait, elles le sont aussi pour l'auditeur ! Après avoir entendu ces Chants de l'Âme, lorsque résonnent les cloches qui ouvrent et referment le cycle, un long silence est nécessaire pour se remettre du choc émotionnel, pour intérioriser tous les messages reçus.

Ce disque commence par un cycle plus court, les Lettres de Westerbork. Chacune de ces trois pièces commencent par la lecture de lettres d'Etty Hillesum (une juive hollandaise qui fut déportée à Auschwitz en 1943), écrites depuis le camp de Westerbork. Elles se poursuivent avec des psaumes chantés en anglais. L'accompagnement, réalisés par deux violons seulement, sans basse est d'une intensité expressive proprement incroyable. Je vous propose d'écouter un extrait de la première pièce, L'arrivée (Doris Lamprechecht, mezzo, Alexis Galpérine et Eric Crambes, violons):

Pour conclure, signalons l'adresse de l'association Olivier Greif qui s'efforce de mieux faire connaître la musique de ce compositeur disparu en 2000, et qui maintient notamment un agenda des concerts. Je parlerai bientôt dans ce journal d'une autre œuvre majeure de Greif, l'Office des Naufragés.

mercredi 9 avril 2008

Brahms par le duo Thorette-Farjot

J'avais déjà parlé de leur premier disque, consacré essentiellement à la musique française du XXIe siècle. Arnaud Thorette (altiste) et Johan Farjot (pianiste), qui ont constitué un duo en 2000, nous proposent un autre album, consacré à Brahms. Sur deux disques, on a les deux sonates opus 120, ainsi que les deux lieder de l'opus 91 (avec la mezzo Karine Deshayes), mais aussi le trio opus 114 (avec le violoncelliste Raphaël Merlin).

Globalement c'est un enregistrement très soigné, réalisé avec autant de passion que de professionnalisme. Je ne suis pas un grand fanatique des comparaisons discographiques, mais il m'a semblé que l'enregistrement de Thorette et Farjot n'a rien à envier à celui de Yuri Bashmet et Mikhaïl Muntian, que j'ai ré-écouté pour l'occasion. Thorette et Farjot jouent ensemble depuis des années, ils forment un vrai duo et cela s'entend. La cohésion est remarquable, et lorsqu'une phrase passe d'un instrument à l'autre, c'est avec une totale continuité. Je vous propose d'écouter le début du mouvement lent de la 1e sonate, dont j'aime le caractère rêveur et les harmonies un peu suspendues (assez inhabituelles chez Brahms)

Ces sonates sont une des pierres de touche du répertoire pour alto et piano (qui n'est pas très abondant en ce qui concerne la période romantique) et elles ont été gravées par les plus grands altistes, de William Primrose à Kim Kashkashian. C'est donc un vrai défi qui demande une certaine maturité autant qu'une bonne technique.

Brahms Thorette Farjot

C'est un projet que ces deux artistes tenaient beaucoup à cœur. Lorsque j'avais avoué à Arnaud Thorette que je gardais une préférence pour la version avec clarinette de ces sonates, il s'est défendu avec énergie:

Vous savez, les sonates de Brahms sont des vraies sonates pour alto. Brahms les a transcrites lui-même (choix des tessitures, ajouts de doubles cordes, changements de notes...). S'il n'avait pas voulu qu'on puisse les jouer avec bonheur à l'alto il ne l'aurait pas fait... En tout cas c'est mon opinion sur cette question qui revient souvent et qui a même retardé la décision de réaliser ce disque car je savais que cette remarque reviendrai forcément dans le débat des critiques! Il y a la même question avec le trio en la mineur que vous trouverez sur ce disque. A mon sens, il ne faut pas chercher à comparer ces deux versions car le changement d'instrument fait que pour moi ça n'est plus la même musique.

Concernant le trio op 114 je garde un petit regret car le remplacement de la clarinette par l'alto le transforme en un trio avec piano ordinaire (un peu comme si Brahms avait écrit un quatrième trio avec piano, le violon étant remplacé par l'alto). On perd le mariage des trois timbres qu'on a dans la version piano-violoncelle-clarinette. Même si ça serait plus osé car ça n'a pas été prévu ainsi par le compositeur, remplacer le violoncelle par l'alto et conserver la clarinette dans le trio op 114 conserve davantage le charme et la spécificité cette œuvre.

Quant aux lieder de l'opus 91, ils constituent peut-être le meilleur moment de cet album. Voici le texte du premier (Rückert), évoquant la lumière du crépuscule et les sentiments qu'elle inspire

Gestillte Sehnsucht

In gold'nen Abendschein getauchet,
Wie feierlich die Wälder stehn !
In leise Stimmen der Vöglein hauchet
Des Abendwindes leises Weh'n.
Was lispeln die Winde, die Vögelein ?
Sie lispeln die Welt in Schlummer ein.

Ihr Wünsche, die ihr stets euch reget
Im Herzen sonder Rast und Ruh !
Du Sehnen, das die Brust beweget,
Wann ruhest du, wann schlummerst du ?
Beim Lispeln der Winde, der Vögelein,
Ihr sehnenden Wünsche, wann schlaft ihr ein ?

Was kommt gezogen auf Traumesflügeln ?
Was weht mich an so bang, so hold ?
Es kommt gezogen von fernen Hügeln,
Es kommt auf bebendem Sonnengold.
Wohl lispeln die Winde, die Vögelein,
Das Sehnen, das Sehnen, es schläft nicht ein.

Ach, wenn nicht mehr in gold'ne Fernen
Mein Geist auf Traumgefieder eilt,
Nicht mehr an ewig fernen Sternen
Mit sehnendem Blick mein Auge weilt;
Dann lispeln die Winde, die Vögelein
Mit meinem Sehnen mein Leben ein.

(Je ne fournis pas de traduction, vous n'aviez qu'à pas lancer des boulettes de papier mâché en cours d'Allemand seconde langue, bande de cancres !)

Le dialogue entre la voix et le plus délicat des instruments à cordes donne tout simplement des frissons. Le seul problème quand j'entends une belle mezzo, c'est que j'ai envie de l'épouser sur-le-champ. Pourtant en général ça ne se fait pas comme ça: on ne peut pas capturer ni posséder la beauté. On la contemple, c'est tout.

Dernier point avant d'aller au dodo: si vous souhaitez entendre ces sonates en concert, par les mêmes interprètes, je vous invite à consulter l'agenda d'Arnaud Thorette.

lundi 7 avril 2008

Les pires enregistrements de Karajan

Le Monde de la Musique lui consacre sa couverture, et Radio Classique quasiment toute sa programmation du mois d'avril: 100 ans après sa naissance, Herbert von Karajan continue à fasciner le microcosme musical. Et son nom à faire vendre des disques !

Contrairement à Furtwängler ou Bernstein, ce n'était pas un compositeur, et son héritage réside essentiellement dans une discographie abondante et bien sûr dans l'enseignement qu'il à transmis à ses élèves. S'il n'a pas inventé le mythe romantique du chef d'orchestre (qui date du XIXè siècle), il l'a popularisé en utilisant les supports modernes (télévision, radio, CD audio, vidéo) dont il maîtrisait très bien les technologies, passant parfois autant de temps derrière la console de mixage qu'à la baguette. A sa disposition, il avait les meilleurs orchestres du Monde (philharmonique de Berlin, philharmonique de Vienne, opéra de la Scala, festival de Salzburg). De l'après-guerre aux années 1980, Karajan est partout. Lorsque Kubrick utilise la musique de Richard Strauss pour 2001 Odyssée de l'Espace c'est bien sûr Karajan qui dirige. Lorsque le Conseil Européen choisit le finale de la 9è symphonie de Beethoven comme Hymne de l'Union Européenne en 1972, c'est encore lui qui arrange et enregistre la version officielle.

Pour autant, ses enregistrement seraient-ils tous des références insurpassables ? Dans ma discothèque il y a deux disques de Karajan qui m'ont franchement déçu. Dans le répertoire qu'il était censé maîtriser le mieux: le romantisme autrichien et allemand. Commençons par la quatrième symphonie de Bruckner (chez Deutsche Gramophon avec le philharmonique de Berlin): c'est clinquant, c'est tape-à-l'oeil, c'est bling-bling, les crescendos sembles gonflés au potentiomètre, les cuivres éclatent comme une fanfare des plus vulgaires (une fanfare qui jouerait juste et en mesure, cependant). Le mouvement lent est expédié sans chaleur et sans émotion. Bref c'est complètement à côté de la plaque. Karajan n'est pas le seul a avoir donné des interprétations maladroites Bruckner, faute de comprendre et d'analyser sa musique. Les chorals de cuivres, les crescendos interminables, les longs passages fortissimo doivent être joués sans dureté aucune, sans effet facile et sans rien de matérialiste, car ils expriment le triomphe intérieure d'une âme qui surmonte ses doutes et ses angoisses par la foi. Il n'est pas nécessaire d'épouser la religion catholique pour bien jouer Bruckner, mais il faut une certaine abnégation. C'est vrai pour les interprètes (et j'en sais quelque chose !) et c'est vrai pour le chef. Pas de chance, l'abnégation c'est bien la seule chose qu'on ne pouvait pas demander à Karajan. Heureusement Dieu qui a créé Karajan dans son immense bonté a également créé Eugen Jochum et Sergiù Celibidache, et bien d'autres grâce à qui la musique de Bruckner est aujourd'hui mieux comprise et mieux jouée.

Autre disque, autre déception: l'intégrale des symphonies de Schumann (toujours chez Deutsche Gramophon avec le philharmonique de Berlin). Détail tout à fait significatif, c'est une photo de Karajan et non une photo de Schumann qui figure sur l'emballage. Que disais-je tout à l'heure au sujet de l'abnégation ? Là encore, malgré l'orchestration parfois massive (et souvent critiquée), ce sont des sentiments tout à fait intimes que Schumann cherche à communiquer. Que dire de la version Karajan, sinon qu'elle pèse cent tonnes, et qu'elle ne parvient jamais à décoller ? La pâte épaisse des cordes, la brutalité des cuivres, la lourdeur de l'ensemble évoque davantage la marche d'un Panzer T55 que les passions volatiles (et obsessionnelles, s'agissant de Schumann) d'une âme tourmentée. Furtwängler, Sawallisch, à notre secours !

Surtout qu'on ne croie pas que je critique Karajan par plaisir ou par snobisme. Son talent et son travail ont été salués par de très nombreux artistes, et même par ses pires détracteurs. Son intégrale Beethoven est tellement impressionnante qu'elle a décourage presque toute une génération de jeunes chefs d'entreprendre la leur. J'ai aussi un DVD avec La Mer de Debussy où Karajan et les Berlin Philarmoniker donnent une leçon de couleurs dont tous les orchestres et tous les chefs pourraient s'inspirer. Et de nombreux enregistrement d'opéra tout à fait mythiques, notamment ceux réalisés au festival de Salzbourg ou encore à la Scala dans les années 1950 et 1960. N'en doutons pas, Karajan était un très grand chef d'orchestre. Cependant, il peut arriver un point ou la personnalité même d'un musicien est un obstacle qui l'empêchera d'exceller dans certaines oeuvres, faute peut-être de les aimer ou des les comprendre suffisamment.

Et vous, cher lecteurs de ce blog, avez-vous déjà été déçus par Karajan ? Que mettriez-vous dans la short-list de ses enregistrement les plus mauvais ?

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