Le journal de papageno

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dimanche 15 janvier 2012

Un Stradivarius, sinon rien

Le nom de Stradivarius est connu bien au-delà du cercle des mélomanes ou des violonistes: un peu comme celui de Mozart ou Einstein, ce nom est l'objet d'un véritable culte qui l'a rendu célèbre de manière universelle. Il véhicule tout un imaginaire de perfection insurpassable, de génie visionnaire, de secrets de fabrication perdus, de nostalgie de ce qui aurait été un âge d'or du violon. Un seul exemple ? Je vous invite à une analyse stylistique rapide de cet article paru dans le Monde il y a deux ans: "Le mystère, un des plus épais de l'histoire de la musique, tenait depuis trois siècles".... "L'œuvre d'Antonio Stradivari tient de la légende"..."la perfection du travail"... etc

Voilà pour la marque... mais le produit ? Ne sommes-nous pas abusés par l'étiquette comme le sont bien souvent les amateurs de vin ? (mmmmh... du Mouton-Rotschild 1976, ma chère, quel régal !). Une chercheuse du CNRS (Claudia Fritz) et un luthier américain (Joseph Curtin) ont eu l'audace de réaliser un véritable test en aveugle pour savoir si oui ou non les violons anciens de Crémone sont meilleurs que ceux qu'on fabrique aujourd'hui (on peut lire le résumé en anglais et acheter l'article ici).

Comme ils le font très justement remarquer, on a souvent passé les Stradivarius et Guarnerius aux rayons X et autre spectromètres de masse pour déterminer la nature de leur vernis, l'épaisseur et la densité des bois, ou encore comparé leur série de modes propres ou leurs audiogrammes à ceux d'autres violons. Mais tous ces articles admettaient la supériorité des violons italiens anciens comme un fait acquis, cherchant à l'expliquer plutôt qu'à la mettre à l'épreuve. Or le seul test qui compte en définitive est celui de l'oreille. Si l'on fait écouter au public deux violons et que l'on vous demande: à votre avis, lequel est un Stradivarius ? ou plus simplement: lequel préférez-vous ? Si la réponse ressemble à un tirage à pile ou face, alors le mythe des violons de Crémone pourrait en prendre un sacré coup.

Nos chercheurs ont fait un peu plus que ça, puisqu'ils ont demandé à 21 violonistes de tester 6 violons (un Strad, un Guarnerius, et quatre instruments modernes) pendant 20 minutes chacun. Les violonistes portaient de lunettes noires afin de ne pas pouvoir reconnaître les violons anciens des violons modernes. Et globalement, ils se sont montrés incapables de distinguer sans erreur les violons anciens des modernes, et ont montré une légère préférence pour les violons modernes.

La radio NPR propose sur son site un mini-test avec extrait du concerto de Tchaïkowski joué sur un Stradivarius et un violon moderne, en invitant les auditeurs à se livrer eux-même au test en aveugle: cependant comme le remarque un des commentateurs, les extraits sont au format MP3 fortement compressé (64kbit par seconde, en mono), ce qui fait que les aigus notamment qui pourraient aider à distinguer les instruments passent un peu à la trappe.

Antoine Tamestit, altiste, Paris, 2008.


Alors, les Stradivarius, c'est que du marketing ? Cette étude appelle tout de même plusieurs remarques:

  • D'autres scientifiques auront certainement envie de recommencer l'expérience, peut-être avec un protocole différent, et des résultats qui restent à déterminer.
  • Les scientifiques et les luthiers étudient les violons Stradivarius depuis fort longtemps: on en connaît très bien la méthode de fabrication, les dimensions, la nature des bois utilisés, le vernis. Il n'est donc  pas si surprenant que les meilleurs luthiers contemporains arrivent à produire des instruments très proches des violons anciens de crémone au point d'être indistinguables à l'oreille. Et si la manière de fabriquer des violons n'a pas tellement évolué en 300 ans, les outils modernes et les progrès de l'acoustique peuvent fournir une aide précieuse aux luthiers d'aujourd'hui.
  • La lutherie du violon est aujourd'hui presque exclusivement consacrée à la reproduction de modèles existants: l'expérimentation y tient une place marginale. Au contraire à l'époque des Stradivari et Guarneri les instruments évoluaient rapidement: c'est en explorant le champ des possibles de manière audacieuse que les luthiers de Crémone ont trouvé la formule du violon. Le fait qu'il existe de très bons violons contemporains ne diminue en rien leur mérite
  • Peut-être faudrait-il demander à des ingénieurs du son ou à des critiques musicaux plutôt qu'à des violonistes de faire le test; en effet les violonistes professionnels ont assez souvent une audition qui se dégrade prématurément, comme la plupart des musiciens d'orchestre. C'est un cruel paradoxe de se dire que ceux dont le métier est de charmer l'oreille du public ont souvent une ouïe moins fine que la moyenne, mais c'est un fait bien documenté dont les chercheurs devraient tenir compte.
Pour terminer, une observation personnelle qui n'est étayée par aucune étude scientifique: le son dépend bien davantage de l'instrumentiste que de l'instrument. A chaque fois que mon professeur d'alto prend l'instrument d'un élève pour lui montrer quelque chose, je suis frappé car c'est le son de Pierre-Henri Xuereb que j'entends et non celui de l'instrument bon ou moins bon de son élève. On raconte ainsi que David Oïstrakh a commencé avec un violon très médiocre, ce qui ne l'empêchait pas d'avoir déjà un son très personnel et reconnaissable.

Le mieux qu'on puisse attendre d'un violon est simplement de ne pas faire obstacle à la vibration, de laisser l’interprète s'exprimer. C'est tout aussi valable pour d'autres instruments: si vous donnez un quart de queue coréen à un pianiste génial qui a un son à lui, le résultat sera passionnant au point d'oublier bien vite les limites de l'instrument. En revanche, le meilleur des Steinway ou Bösendorfer ne suffira pas à rendre un pianiste médiocre moins ennuyeux. La perfection d'un instrument est atteinte lorsqu'on parvient à l'oublier dès les premières notes pour n'écouter que la musique.

(en illustration de cet article, Antoine Tamestit avec son alto Stradivarius - il reste des centaines de violons signés par Antonio Stradivari mais très peu d'altos; par conséquent celui-ci est sans doute l'un des instruments à cordes les plus chers au monde)

PS: à lire sur le même sujet, ce billet de Victor Ginsburgh qui dresse un parallèle assez saisissant avec les oenologues, le jury des compétitions de patin à glace et les maintenant fameuses agences de notation. Et qui montre que dans tous ces domaines, le conformisme et les distorsions de jugement qu'il implique a de beaux jours devant lui.

dimanche 4 décembre 2011

Les sourds, la musique et les implants cochléens

A voir sur le site TED, une conférence de Charles Limb (en anglais non sous-titré) sur le thème de l'audition de la musique par les personnes ayant reçu un implant de la cochlée (une partie de l'oreille interne). Avec les progrès spectaculaires réalisés dans ce domaine (Charles Limb rappelle que l'audition est des cinq sens celui que l'on sait le mieux réparer ou appareiller), même des gens qui étaient sourds de naissance n'ont aucun mal à suivre une conversation. Mais la musique exige des capacités plus étendues dans la perception des fréquences et des intensités: si l'on n'entend pas bien les fréquences aigües par exemple, même le son de la contrebasse est altéré au point qu'on ne saura pas le distinguer de celui du tuba. Et si la perception des hauteurs n'est pas assez précise, toute l'harmonie, avec sa gestion savamment calculée des dissonances et consonances, passe à la trappe.

Oreille-Interne-Schema.jpg

La musique constitue donc le nouveau défi pour la chirurgie de l'oreille interne: il s'agit de restaurer toutes les fonctions d'un organe qui ne sert pas seulement à communiquer ou à prévenir d'un danger, mais aussi à reconnaître et apprécier la beauté. Et comme le remarque Charles Limb, la musique va bien au-delà de l'audition, elle mobilise aussi la mémoire, les émotions, le sens du mouvement. Sans quoi Beethoven n'aurait pas pu composer quatuors et symphonies plus de trente ans après être parvenu à une surdité complète. 

David_Lodge_la_vie_en_sourdine.jpgComme le remarque l'écrivain David Lodge dans La Vie en Sourdine (traduit de l'anglais Deaf Sentence), alors que l'aveugle suscite spontanément la compassion, le sourd provoque plus souvent l'irritation ou la moquerie. Pourtant, étant privé de la communication verbale comme de la capacité à écouter de la musique ou à en jouer, les personnes atteintes de surdité souffrent peut-être d'un isolement encore plus grand. Comme me le confiait un jour une personne très croyante en parlant de sa conception du paradis: "J'espère qu'il y aura Mozart. Sinon, ça ne vaut pas vraiment le coup".

lundi 28 novembre 2011

L'Orchestre National d'Île de France au pain sec

Après les orchestres de la radio néerlandaise (qui n'ont pu être sauvés qu'à moitié comme le savent les lecteurs de ce journal), c'est aujourd'hui l'Orchestre National d'Île de France qui appelle au secours. Le ministère veut réduire d'un tiers sa subvention (qui tourne autour de 2 millions d'euros annuels si j'ai bien saisi).

Avec la mode aux "plans de rigueur" dans les budget publics en Europe, il est à craindre que bien d'autres formations se voient ainsi amputées d'une partie de leur budget. Il est en effet plus facile de couper le robinet des subventions que d'arriver à réaliser des gains de productivité dans la fonction publique. Et c'est souvent la culture qui pourtant représente une part très modeste de la dépense publique qui est sacrifiée en premier. Le côté tragique de cette farce budgétaire est qu'il faut une génération au moins (25 à 30 ans) pour mettre sur pied un bon orchestre professionnel: casser un si bel outil culturel pour économiser quasiment rien parce qu'on est en bas de cycle économique, c'est à hurler tellement c'est bête.

Donnons quelques chiffres pour avoir une idée des ordres de grandeur en question: 

  • Le budget 2012 demandé par l'Hadopi s'élève à 12 millions d'euros. 12 millions pour tenter de décourager le "piratage" de musique sur Internet et "encourager" le développement d'une offre légale de musique en téléchargement (offre légale qui s'encourage très bien toute seule, car elle connaît une croissance à deux chiffres depuis plusieurs années).
  • Le budget "spectacle vivant" du ministère de la culture pèse 663 millions
  • Le budget 2011 de la Région Île de France a été voté à 4,6 milliards. Les premiers postes de dépense sont le transport, les lycées, la formation. Avec 55 millions, la culture représente un peu plus d'un pour cent, autant dire que ça n'est pas ça qui ruine le contribuable francilien.

Un orchestre symphonique n'est pas rentable par nature: avec 60 ou 90 musiciens sur scène, pas possible de rentrer dans les frais avec le prix des billets. A titre de comparaison, les concerts données par des orchestres ou chorales amateurs à Paris sont souvent vendus à 15 ou 20 euros la place, pour payer la location de la salle et le cachet du chef et des solistes quand il y en a. 

Et les possibilités de trouver de l'argent en dehors des concerts sont plutôt limitées en France. Le mécénat ? Il reste peu développé comparé aux Etats-Unis pas exemple. La télévision ? Les concerts de musique classique sont rarissimes sur les chaînes nationales. La radio ? Radio France va surtout travailler avec ses deux orchestres (le National et le Philharmonique). La mendicité dans le métro ? Un créneau déjà surexploité. 

Sans le soutien des collectivités locales et de l'Etat, un orchestre professionnel a peu de chances de survie dans notre pays aujourd'hui. Répétons-le: le coût pour le contribuable du soutien à la culture est très modeste. Au niveau local comme national, le budget total de la culture (qui inclut tous les styles de musique mais aussi la danse, les arts plastiques, les manifestations festives, etc) représente rarement plus de 1% de la dépense. C'est très peu, surtout si l'on prend en compte l'effet de levier, c'est à dire l'impact de l'offre culturelle sur l'attractivité d'un territoire, le tourisme, et l'économie en général. En 2005, lorsque les intermittents du spectacle ont bloqué le festival d'Avignon, les hôteliers ont pu prendre toute la mesure de cet effet de levier, lorsqu'ils ont vu leur chiffre d'affaire chuter de moitié ou plus.

Je ne suis pas un grand fanatique des pétitions en général, et me méfie des pétitions sur Internet. D'abord, soyons honnêtes, une pétition avec 400.000 noms récoltés sur Internet n'a même pas la valeur qu'auraient ces 400.000 noms imprimés sur du papier toilette (surtout quand elles sont obtenues en manipulant les internautes). Si vous avez assisté récemment à un concert de l'ONIDF, je vous invite plutôt à prendre une vingtaine de minutes pour rédiger une courte lettre personnalisée au Ministre de la Culture: "cher M. Mitterrand, j'ai assisté le tant à tel endroit à un concert de l'ONIDF, ils jouaient Beethoven et Stravinsky, c'était vraiment épatant, j'en avais la larme à l'oeil tellement c''était beau. S'il vous plaît ne mettez pas les artistes qui constituent ce bel ensemble au pain sec. Veuillez agréer, cher Monsieur, etc". Ensuite l'imprimer, la signer, l'envoyer à l'ancienne par la Poste au 3 rue de Valois. Une centaine de lettres de ce genre auront certainement plus d'impact que 3 millions de "I like" dans Facebook.

lundi 21 novembre 2011

"Quand allez-vous arrêter de nous emmerder avec votre Messiaen ?"

Lu dans Le Monde de ce jour, un portrait de Roger Muraro. Où l'on apprend que ce fils d'immigrés italiens a commencé le saxophone, et par hasard - il n'y avait plus de place dans le club de foot, le piano presque tardivement (à 10 ans) et en autodidacte. Plus tard il rencontre Yvonne Loriod qui ne tardera pas bien sûr à l'initier à la musique de Messiaen. Musique dont il reste un grand spécialiste, notamment par une intégrale discographique de l'oeuvre pour piano seul qui demeure une référence.

C'est Barenboïm qui lui aurait dit à Berlin, après une Tûrangalilâ donnée en 2008 pour le centenaire du compositeur français: "Quand allez-vous arrêter de nous emmerder avec votre Messiaen ?". Une franchise salutaire dont apparemment Muraro ne lui garde aucune rancune, bien au contraire. Depuis il joue davantage Ravel, Liszt (notamment la très athlétique réduction de la Symphonie Fantastique de Berlioz), Gershwin, Fauré, Schumann et Mozart, pour notre plus grand bonheur. Manière de nous rappeler qu'il est un pianiste accompli et pas seulement le spécialiste d'un répertoire réduit à un seul nom.

Cela étant posé, quand je réécoute les Vingt Regards ou le Catalogue d'Oiseaux dans la version Muraro, je ne m'emmerde pas une seule seconde. Grâces soit rendues au compositeur et à l'interprète qui ont travaillé avec un tel dévouement pour donner vie à cet univers magique et mystérieux dans lequel on se plonge avec délices !

samedi 19 novembre 2011

Sauvons les cordes en boyau de la vache folle

Amis pétitionneurs, bonjour. Après avoir sauvé la Recherche, les bébés phoques, les orchestres de la radio néerlandaise (enfin, pas complètement hélas) et défendu le droit au silence, il vous reste du boulot.

Non, je ne parle pas de notre crypto-ministre aux affaires étrangères BHL et de sa récente (quoique encore virtuelle) déclaration de guerre à Bachar El-Assad. Quel infatigable va-t'en guerre, celui-là...

Je parle d'un sujet plus consensuel à défaut d'être plus important: les cordes de violon en boyau. Elles grincent légèrement, ont une sonorité aigrelette, une certaine propension à se désaccorder ou lâcher au milieu d'un concert, mais on les aime et on ne peut pas s'en passer. Que voulez-vous, elles sont plus souples, moins uniformes que les cordes "tout métal", elles ont un son différent. Et surtout, elles sont d'époque. Alors pour jouer Lully ou Vivaldi, c'est comme les perruques et les chandelles: on ne saurait s'en passer.

Ne vous fiez pas à l'ironie apparente de ce billet pour en déduire que je méprise la musique sur instruments anciens. Je l'ai déjà dit, c'est tout le contraire: quoique ma sensibilité personnelle me pousse à préférer la musique d'aujourd'hui, les trucs bizarres ou électro-acoustiques, le travail sur le son est essentiel pour le musicien. Que le musicien en question travaille à l'Inter-Contemporain ou au Centre de musique baroque de Versailles, son métier est avant tout de sculpter le son.

plantu_53.jpg Or ces cordes en boyau sont menacées par des règlements européens qui limitent fortement (en fait interdisent complètement) l'utilisation des boyaux de boeuf. Ces mesures ont été bien sûr utiles pour lutter contre l'encéphalite spongiforme bovine (plus connue comme maladie de la vache folle) mais elles sont en train de tuer ce marché de niche qu'est la fabrication de cordes de violon et violoncelle pour instruments à l'ancienne. Les importations depuis Argentine restaient autorisées, mais pas de chance, le fournisseur vient de faire faillite. Les fabricants de corde, une poignée de PME aux abois, adressent une pétition à la Commission Européenne pour que leur profession ne soit pas l'innocente victime collatérale de mesures sanitaires par ailleurs justifiées. Ils rappellent au passage que leurs entreprises exportent des cordes (qui sont tout à fait sans danger pour la santé, si l'on exclut les crises de classiquite aigüe de symptôme baroquisant) et que par conséquent les assassiner à cause d'un bug de la machine technocratique conduirait à creuser le déficit commercial de la zone euro...

En un mot: signez.

jeudi 17 novembre 2011

Charlotte

J'ai rencontré Charlotte il y a un certain nombre d'années - dix-sept, pour être précis. Elle jouait de la flûte dans l'orchestre Ut Cinquième que je venais de rejoindre et qui depuis est devenu comme une seconde famille pour moi.

Je me souviens de son rire, de son sourire immense et rayonnant - en fait je n'arrive pas à me rappeler l'avoir vue autrement que souriante. Ce qui dénote certainement une certaine force de caractère. Je me souviens de ses cheveux toujours en bataille, du timbre particulier de sa voix, de ses chamailleries incessantes mais toujours amicales avec Philippe, l'autre flûtiste.

Combien de concerts d'orchestre avons-nous pu donner ensemble ? Dix par an en moyenne, une centaine au bas mot. Le concert est un moment particulier, il y a tous ces déplacements, déménagements, préparatifs, les applaudissements, le chef qui salue le public, le silence et puis... une alchimie qui transforme ces profs, avocats, informaticiens, vendeurs en artistes, qui les fait vibrer à l'unisson quoique sans paroles. Même lorsqu'il y a 60 personnes sur le plateau, le concert est un moment d'intimité partagée, où la personnalité profonde des uns et des autres se révèle et s'épanouit. Dans le cas des ensembles comme Ut Cinquième où le plaisir de jouer ensemble est la seule motivation des musiciens, ce sont aussi des moments amicaux et généreux partagés avec le public.

Je me souviens de Charlotte enceinte, rebondie comme un ballon, plus rayonnante que jamais. Ce gros ventre n'est-il pas un peu gênant pour jouer de la flûte ? Non, me répond-elle, au contraire, ça aide à stabiliser la colonne d'air. Et à calmer le bébé qui cesse de donner des coups de pieds !

Je me souviens aussi des bouts de chou qu'elle amenait en concert ou en répétition, qui grandissait comme par magie d'une année sur l'autre. Nous n'étions pas particulièrement proches, je ne connaissais pas sa famille et j'ignorais même sa passion pour l'alpinisme. C'est qu'elle n'aimait pas trop se vanter, parler d'elle, se mettre en avant. Souriante, avenante même, mais discrète et simple.

Elle a trouvé la mort il y a quelque jours dans le massif du Mont Blanc, en compagnie d'un guide et ami qui a péri lui aussi dans la tempête.

Nous étions réunis ce matin à Sainte Clothilde pour la messe d'enterrement. L'immense et froide basilique s'est révélée trop petite pour qu'on puisse assoir tout le monde. Famille, amis, musiciens, alpinistes, collègues... et au premier rang, son mari et ses deux enfants. C'est aux enfants que s'adresse le prêtre dans son homélie, leur expliquant avec des mots simples que cette petite foule rassemblée autour d'eux l'était par le miracle de l'amour que leur mère leur portait. 

En écoutant ces paroles, je crois avoir un élément de réponse à la question qui me taraude à chaque fois que j'assiste à une messe d'enterrement: à quoi bon ? A quoi bon tout ce tralala quand il n'y a plus rien à faire, rien à dire, que tout est fini ? Indépendamment des convictions que chacun peut avoir sur la destination de ce voyage que nous entreprenons tous tôt ou tard et dont personne n'est revenu, une cérémonie d'enterrement a sans doute une valeur pédagogique. Elle permet à chacun de constater, incrédule, que c'est bien fini, que cette personne qu'on a connu vivante, amicale, chaleureuse, proche est désormais séparée de nous, et de son propre corps qu'on a mis dans cette boîte en bois joliment décorée, ornée de fleurs blanches. L'évidente matérialité de ce corps qu'on entoure sans pouvoir le réchauffer rend solennelle la séparation, tout en encourageant les vivants au courage et à la compassion.

Durant cette cérémonie, nous avons joué Bach (concerto pour hautbois et violon) Mozart (concerto pour clarinette) et une pièce de Zino Francescati pour violon et cordes que je découvrait (manifestement ce musicien, à l'instar d'Adolf Busch ou Fritz Kreisler, était aussi compositeur à ces heures). L'hommage rendu par ses amis musiciens à Charlotte ne s'arrêtera pas là. Il est d'ores et déjà prévu de dédier les prochains concerts de l'orchestre à sa mémoire. Il y a également une pièce pour flûte que j'ai écrit pour l'occasion et dont nous reparlerons.

Au revoir, Charlotte. Au revoir et merci. 

vendredi 28 octobre 2011

Pour le droit au silence

Le silence est d'or, dit le proverbe. Comme le métal précieux, son cours risque la bulle spéculative tant il est devenu rare en comparaison d'une demande qui ne faiblit pas.

Notre époque se caractérise par l'invasion du bruit. Trains, avions, voitures, tondeuses à gazon ou souffleuses de feuilles: des millions de moteurs investissent et polluent l'espace sonore des villes, devenu d'une laideur ignoble que seule une forte accoutumance permet encore de supporter. Mais le pire des bruits, c'est bien sûr la musique. Musique que les machines peuvent amplifier et reproduire jusqu'à la nausée. Musique de remplissage, d'ambiance, d'ascenseur, de supermarché, produite au kilomètre et reproduite à l'infini, jusqu'à saturer la moindre parcelle d'espace sonore et nous faire perdre toute capacité à entendre notre silence intérieur, si essentiel à l'équilibre mental et physique.

Tout comme la voix parlée, la musique dérange plus que les bruits mécaniques ou naturels car elle sollicite l'attention: elle met en branle, qu'on le veuille ou non, ces zones du cerveau qui nous permettent de capter le rythme, le timbre, les hauteurs, de suivre les lignes mélodiques et de reconnaître les paroles (tout cela simultanément, ce qui constitue une petite prouesse de calcul parallèle, soit dit en passant). La musique subie provoque facilement des réactions agressives car il n'y a pas vraiment moyen de s'y soustraire: on ne peut pas détourner les oreilles comme on détourne le regard d'une scène pénible à voir. De même pour la parole, et spécialement les conversations téléphoniques car encore une fois notre cerveau, entendant la moitié d'une conversation, travaille instinctivement à imaginer l'autre. La voix parlée des publicités est spécialement pénible car elle a été travaillée afin de mieux capter l'attention: débit élevé, accents sur toutes les syllabes, compression dynamique (la compression consiste à trafiquer le signal sonore pour forcer le volume au maximum à chaque milli-seconde), slogans répétitifs et bien souvent "musicalisés"...

Les musiciens et mélomanes doivent être les premiers à s'insurger contre cet extrême abaissement de la musique ravalée au rang de remplissage sonore que personne n'écoute et que la plupart ne voudraient pas entendre. Il faut donc signer les pétitions comme celle-ci, initiée par Jean-Michel Delacomptée et destinée à la RATP. Il ne faut pas se priver en plus d'envoyer des messages au service commercial pour les insulter copieusement jusqu'à ce qu'ils débranchent ces fichus robinets à pollution sonore et restaurent la neutralité acoustique des lieux publics et la simple possibilité pour nous d'un minimum de sérénité intérieure.

vendredi 7 octobre 2011

Comment écrire un tube ?

Comment écrire un tube ? Une mélodie, un petite chanson qui va instantanément se fixer dans la tête des auditeurs, leur donner envie de chanter ou de danser (et peut-être même se transformer en virus auditif impossible à oublier). Voilà une question qui a certainement occupé les musiciens pendant de longs siècles, depuis les compositeurs d'opéra jusqu'à ceux qui écrivent les chansons de Johnny ou encore les musique de film. Curieusement elle ne semble guère préoccuper les compositeurs de musique sérieuse ou avant-gardiste, qui semblent avoir depuis longtemps renoncé à donner à faire chanter ou danser leur auditoire, engagés qu'ils sont dans des recherches trop abstraites (ou trop concrètes) sur le son lui-même.

Comment faire, donc ? Quelle est la recette miracle ? Comme l'aurait dit le regretté Pierre Desproges, que Dieu me tripote si je le sais ! Nous voilà en face d'un vrai mystère. L'harmonie, le contrepoint, l'instrumentation, voilà qui s'apprend et qui s'enseigne dans tous les conservatoires; la construction d'une mélodie est un sujet plus délicat, bien que certains compositeurs l'intègrent à leur enseignement (nous y reviendrons dans un autre billet). Construire une ligne mélodique solide, l'harmoniser au poil et l'instrumenter aux petits oignons, tout professionnel sérieux sait le faire. Mais trouver le petit truc tout simple qui fait mouche ? Les plus grands compositeurs comme les autres ont dû s'en remettre au hasard, à la divine inspiration.

Un exemple parmi mille ? Jean Sibelius, s'étant fait copieusement arnaquer par son éditeur au sujet de la Valse Triste (Marc Vignal raconte dans sa biographie qu'avec les droits de cette seule pièce, qui a été jouée des milliers de fois et arrangée pour toutes les combinaisons instrumentales ou presque, il aurait pu gagner très confortablement sa vie jusqu'à la fin de ses jours, au lieu de quoi il a touché une commission modeste à la livraison et plus rien par la suite), Jean Sibelius, disais-je, a essayé d'écrire d'autres Valses; il a tenté de reproduire cette émotion délicate et ambigüe qui se dégage des premières mesures; en vain. Jamais il n'a égalé ce petit chef-d'oeuvre.

D'ailleurs, un musicien qui est en train de trouver un air génial, le sait-il vraiment au moment où il le couche sur le papier ? A-t-il conscience qu'il est en train de faire quelque chose de différent ? Sans doute Mozart, en écrivant le thème qui ouvre sa 40e symphonie en sol mineur, le trouvait plutôt réussi, mais en quoi se distingue-t-il vraiment des thèmes utilisés dans les autres symphonies ? L'analyse est impuissante à l'expliquer (je vous invite néanmoins à lire cet excellent article sur le blog de Djac Baweur  qui abonde en remarques des plus pertinentes sur ladite symphonie).

 

Fichier audio intégré

Heureusement, là où les hommes de l'art se sentent démunis, la science peut prendre le relais. Deux chercheurs britannique et américains prétendent avoir trouvé comment une combinaison de neuroscience, de mathématiques et de psychologie cognitive peut produire l'insaisissable élixir de la parfaite chanson que l'on va tous connaitre par cœur. Je vous laisse un lien vers le résumé (en anglais) de nos professeurs Tournimbus en goguette, car ce n'est pas tous les jours qu'on a l'occasion de se payer une bonne tranche de rigolade. Non contents d'être des champions en maths et en neuroscience (sic), ces grands savants sont aussi infatigables car ils ont observé des milliers des personnes écoutant des milliers de chansons (ce qui fait des millions d'observations, si je sais toujours compter).

Derrière des titres ronflants comme A new approach for understanding musicality se cachent en fait des outils destinés à l'analyse statistique des mélodies (représentées par une base de données de titres de pop anglaise réduits à l'état de fichiers MIDI). L'idée même de faire tourner des moulinettes écrites en R ou en python sur des milliers de chansons pop en espérant en tirer une quelconque information valable est tellement stupide qu'elle se passe de tout commentaire.

L'étude concernant la perception (qu'est ce qu'on retient d'une chanson qu'on a entendu une seule fois ?) est plus intéressante a priori, mais elle souffre aussi de nombreux biais. Pour n'en citer qu'un, toutes les chansons du "top 10" des scientifiques sont également des chansons qui se vendaient très bien, qui passaient beaucoup à la radio, et il est donc très probable que la majorité des gens ayant passé le test les avaient déjà entendues non pas une mais de nombreuses fois, et les connaissent quasiment par coeur à leur insu. Il y a aussi la question du lien entre les paroles et le texte, qui joue un rôle essentiel dans la mémorisation (et qui passe complètement à la trappe si l'on se contente d'une analyse statistique sur les notes).

Pour finir, nos pieds nickelés de la psychologie musicale définissent quatre critères qui permettent selon eux de caractériser une bonne chanson:

  • De longues phrases musicales (en une seule respiration)
  • Des mélodies basées sur un réservoir de notes suffisamment riche
  • Des voix masculines
  • .. de préférence dans l'aigu
Des contre-exemples sont faciles à trouver. Non seulement des tubes qui ne satisfont aucun des critères ci-dessus, mais aussi des mélodies qui les satisfont tous sans que personne ne les sifflote dans la rue (par exemple les airs de ténor du Lulu d'Alban Berg qui sera prochainement donné à l'opéra de Paris).

Un tube c'est une mélodie réussie mais c'est aussi un texte qui fait mouche, qui exprime quelque chose de l'air du temps, qui rencontre son public au bon moment. La notion de "tube" est également relative à un groupe culturel et à un style musical, c'est l'adéquation entre une étincelle créative et les attentes du public. Par nature, un tube est un moment unique, que même ses créateurs ne savent pas reproduire.

Un dernier point, le plus amusant: ces "scientifiques" qui prétendent donner la recette miracle pour écrire des tubes n'ont pas écrit une seule note de musique.

Fichier audio intégré

(terminons par un petit test pour nos lecteurs: arrivez-vous facilement à chanter la ligne de clarinette dans l'extrait musical ci-dessus après une seule audition ?)

jeudi 7 juillet 2011

Michaël Levinas reçu à l'Académie des Beaux-Arts

Michaël Levinas a été récemment reçu à l'Académie des Beaux Arts le 15 juin dernier. Le pianiste et compositeur, fils du célèbre philosophe, prend la place du très regretté et très attachant Jean-Louis Florentz. C'est un musicien pour qui j'ai une grande admiration, un de ceux qui ont apporté la preuve éclatante que pour être un bon compositeur, il n'est pas nécessaire d'être un médiocre interprète, et réciproquement.

Michael_Levinas_2.jpgPour plus de détails, je vous renvoie au compte-rendu de la cérémonie sur le blog de Jean-Claude Ledoux, ainsi qu'au discours prononcé par Michaël Levinas. Si Claude Ledoux estime que Levinas nous a envoûté une fois de plus par la beauté de son langage fleuri, j'apprécie plutôt en le lisant le style simple et direct, sans emphase, sans jargon prétentieux. Levinas parle très clairement de la musique des 30 dernières années (au moins d'une partie d'entre elle, qui gravite autour du courant spectral), des débats qui l'ont agité, des questions qui se sont posées à Florentz comme à lui-même. Que faire après la musique sérielle ? Qu'apportent les progrès de l'acoustique et de ce qu'on appelle aujourd'hui l'informatique musicale à la création artistique ? Ce n'est qu'à la fin que le discours ce fait plus lyrique, dans une fort belle conclusion sur le merveilleux que je ne résiste pas au plaisir de citer intégralement:

Comme Messiaen et comme moi-même, Florentz croyait au merveilleux en musique.

Merveilleux comme la rencontre et comme l’éblouissement amoureux.

C’est l’exigence de l’extraordinaire en art, du transcendant.
Vous avez rappelé, François-Bernard Mâche, le nom d’Emmanuel Levinas, mon père.

Extraordinaire, c’était son terme pour évoquer le souffle qui inspire les livres ; extraordinaire disait-il aussi pour évoquer la personnalité de Chouchani. Mon père s’exprimait ainsi pour parler de l’exception de certains de nos Maîtres, certains de mes maîtres en particulier : Lazare Levy, madame Marguerite Long, Olivier Messiaen, Xenakis ou encore Ligeti.

Extraordinaire ou merveilleux. Cela m’a marqué pour toujours.

J’appelle cela la recherche de la clef du merveilleux, le poétique, ou bien encore la révélation du buisson ardent.


L’idée musicale serait cette révélation presque surnaturelle qui transcende l’oeuvre.

Un bouleversement beethovenien, une rature de l’écrit, une bifurcation harmonique et linguistique inattendue chez Verlaine et Fauré, une polymodalité sur le thème se Dieu dans les Vingt Regards d’Olivier Messiaen.

Frisson de la découverte. Trouvaille ! « C’est trouvé » dit Dutilleux quand apparaît l’idée musicale ; une idée qui surgit hors du système, du prévisible, du convenu, un au-delà de la forme, un miracle, un frisson nouveau.

J’attends chaque jour ce miracle de la création musicale.

lundi 25 avril 2011

Du rififi à la Sorbonne

Après les orchestres de la radio néerlandaise, c'est l'Orchestre Universitaire de la Sorbonne qui est aujourd'hui menacé de disparition. Cette association qui fête cette année ses 35 ans d'existence fonctionne en partenariat avec Paris-IV Sorbonne. La participation à l'orchestre permet aux étudiants de valider des modules pour leurs diplômes de musicologie, des locaux et des heurs d'enseignement (autrement dit :des gros sous) sont mis à la disposition de Musique en Sorbonne.

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L'UFR de musicologie a décidé en février dernier de ne pas renouveler le partenariat, c'est à dire couper les fonds mais aussi de supprimer l'agrément qui permet aux étudiants d'intégrer l'orchestre dans leur cursus. Ce qui se cache au juste derrière cette décision n'est pas très clair, car la seule source d'information dont je dispose est la pétition qui dénonce et récuse cette décision.  Querelle de personnes, nous dit Daniel Morel dans son communiqué:

Dans un mail récent adressé à des signataires de la pétition et repris à destination de la communauté MusiSorbonne, l'UFR célèbre l'action de Jacques Grimbert et Denis Rouger sans citer une seule fois le travail accompli depuis trois ans par Johan Farjot, successeur de Jacques Grimbert à la tête du COUPS; Johan Farjot a porté la qualité de l'orchestre à un niveau jamais atteint et a fait rayonner Musique en Sorbonne par des actions nouvelles (organisation d'un Festival, organisation d'un concours "Jeunes Solistes" ouvert aux étudiants, ouverture à la musique contemporaine, …) dont la plupart sont réalisées en liaison avec l'UFR de Musicologie.

Il apparaît donc clairement que les querelles de personnes consécutives au départ de Jacques Grimbert prennent le pas sur les attentes pédagogiques des étudiants ; il s'agit de cloner le COUPS (mais avec quelle structure, quels moyens, pas un mot n'a été dit officiellement sur les personnels en poste) pour en faire un organisme sous le contrôle direct de l'UFR de Musicologie : recrutement des chefs (d'orchestre et de chœur) fait directement par l'université, comité de programmation rattaché à l’UFR qui décidera chaque année des œuvres à interpréter, ….

Les sites Qobuz et Resmusica ont repris l'info en se contentant de copier-coller le communiqué en question, on n'en saura donc pas plus. Le nœud de l'affaire est manifestement le contrôle de l'UFR de Musicologie sur l'Orchestre qu'elle finance (en partie seulement, le COUPS bénéficie d'autres recettes, comme les subventions publiques, le mécénat et la billetterie).

Quoi qu'il en soit, les justifications avancées officiellement par l'UFR pour une décision aussi grave paraissent des plus légères: "la direction de l’association « Musique en Sorbonne », sourde à nos demandes et fermée à toute concertation, n’est pas en mesure de répondre aux attentes de l’université dans ce nouveau contexte". Quelles peuvent être au juste ces attentes non satisfaites ? Il y a manifestement des raisons inavouables à cette décision. Quoi qu'il en soit le torchon brûle désormais entre musicologues et musiciens à Paris IV. Qui a dit que la musique adoucissait les mœurs ?

samedi 9 avril 2011

Arkhéion à la Maison de la Poésie de Paris

A écouter du 27 avril au 29 mai 2011 à la Maison de la Poésie de Paris, Arkhéion 2011. Un spectacle conçu et mise en scène par Wilfried Wendling, qui a également composé la musique:

[..] Un projet construit autour d'archives visuelles et sonores de l'Ina. Une cathédrale d'images et un quatuor à cordes jouent avec le passé, Guillaume Apollinaire, Jack Kerouac, René Char, Ezra Pound, Nathalie Sarraute, Jean Genet, Francis Ponge, Paolo Pasolini, Robert Desnos...

...Et cinq jeunes poètes, Laurence Vielle, Florence Pazzottu, Aurélie Loiseleur, Sophie Loizeau et Valérie Rouzeau, offrent en alternance et au fil des semaines leur performance. Des textes récents et inédits pour une tension poétique d'exception.

Le coeur du spectacle est constitué par des lectures de poèmes d'hier et d'aujourd'hui, par leurs auteurs, alternées avec des miniatures pour quatuor à cordes avec contrebasse. Ces miniatures que j'ai trouvées passionnantes explorent tous les aspects ou presque de l'écriture pour cordes contemporaine: spectrale, bruitiste, répétitive (plutôt comme Steve Reich que comme Philip Glass), etc.

Ma poétesse préférée participant à ces lectures, je ne saurai bien sûr que les recommander chaleureusement. Mais comme toujours, chers lecteurs, Je vous invite à écouter quelques extraits de la musique de Wilfried Wendling sur son site Internet pour vous faire une idée par vous-même et à consulter le site de la Maison de la Poésie pour le programme détaillé et les détails pratiques.

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lundi 21 mars 2011

Quatre ans de Journal de Papageno

Le Journal de Papageno va fêter ses quatre ans. Cinq cent billets, un millier de commentaires, et un nombre de visites quotidiennes qui me surprend toujours: environ trois cents si on exclut les robots des moteurs de recherche. Lesquels moteurs de recherche classent ce blog entre la 2e et la 7e position pour le mot-clé "Papageno", ce qui est une belle performance si l'on pense que Papageno est aussi le nom d'un magasin de disques à Paris, d'un ensemble de musique ancienne à La Haie, d'une très sympathique association qui organise des concerts dans les prisons et hôpitaux et bien sûr de mon personnage préféré de La Flûte Enchantée.

Quatre ans de questions qui restent encore ouvertes (Qu'est-ce que la musique tonale ? Pourquoi la musique contemporaine fait-elle fuir les amateurs de classique ? N'y a-t-il vraiment pas d'autre choix que le post-sérialisme ou le minimalisme néo-tonal ? Faut-il et peut-on encore écrire de la musique aujourd'hui ?). Quatre ans d'impressions partagées, d'étonnement, de coups de gueule et de coups de chapeau sur les concerts, les disques, les œuvres. Et aussi de commentaires souvent drôles, justes ou instructifs qui m'ont aidé à progresser dans mon chemin d'étudiant musicien. Merci à tous.

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Je n'écris rien ou presque dans ce journal qui ne soit pas en lien avec la musique. Ce n'est pas uniquement parce que je suis un mono-maniaque. Rien ne m'empêcherai de faire comme Palpatine et de commenter l'abstention aux Cantonales, la réforme constitutionnelle au Maroc, le séisme de Sendai ou la corruption des députés européens. Aucun de ses sujets ne me laisse indifférent, mais qu'aurais-je à raconter d'intéressant dessus ? On trouve déjà les faits, les avis d'expert et des éditoriaux de toute tendance politique dans les journaux et dans certains blogs spécialisés de très bon niveau comme par exemple Bug Brother (en français, sur la sécurité informatique et les libertés individuelles) ou The Oil Drum (en anglais, sur le pic pétrolier). J'ai préféré pour ce blog parler de choses qui m'intéressent directement et que je connais au moins un peu. Avec mon point de musicien étudiant, je peux éventuellement donner un son de cloche différent de ce qu'on lit dans la critique musicologique traditionnelle.

vendredi 17 décembre 2010

Une musique « difficile »

On ne croirait pas aujourd’hui de quelle réprobation fut frappée immédiatement cette admirable musique par la plupart des artistes. C’était bizarre, incohérent, diffus, hérissé de modulations dures, d’harmonies sauvages, dépourvu de mélodie, d’une expression outrée, trop bruyant, et d’une difficulté horrible.

Qui est l'auteur des lignes ci-dessus ? Hector Berlioz (extrait de A travers champs). Et de quelle musique parle-t-il ? Des symphonies de Beethoven.

L'adjectif « difficile » est devenu si courant dans des discussion au sujet de la musique d'aujourd'hui qu'il fait figure de poncif. Après un concert, si l'une des pièces a laissé une impression mitigée, si une personne exprime franchement le fait qu'elle a trouvé ça ennuyeux ou dissonant ou moche ou informe, et de façon quasi automatique on trouvera une autre personne pour déclarer en guise de défense que c'est une musique « difficile » certes mais passionnante.

Ce simple mot trahit toute une vision de ce que doit être la musique (sous-entendu la grande musique, la musique pure, la musique qui n'est pas « de film » ni « de danse » ni « populaire » ni « actuelle » ni quoi que ce soit d'autre). Déjà Berlioz, nous l'avons vu, déclarait au sujet des symphonies de Beethoven que c'était au public de faire des efforts pour en quelque sorte se mettre à niveau intellectuellement et esthétiquement afin d'en apprécier les beautés. Comme si une sorte de brevet de mélomane était nécessaire pour aller au concert et en retirer autre chose que des impressions confuses et subjectives. On retrouve cette conception chez Adorno (dans les articles où il défend la musique de Schönberg et agonit celle de Strawinsky) mais aussi chez Célestin Deliège parlant de Boulez et développant une notion de « pureté » de la musique, qui pourrait se mesurer en quelque sorte à la cohérence extrême de l'écriture musicale, au fait qu'un élément ajouté à cette musique apparaîtra immédiatement comme ajouté, justement. Un corolaire naturel de cette conception de difficulté pour l'auditeur et d'éducation nécessaire de l'oreille est le progressisme. Ainsi donc s'il fallait un brevet pour apprécier Beethoven, un niveau bac + 2 serait nécessaire pour apprécier les quatuors de Bartok et un master de mélomaniaquerie serait indispensable pour Luigi Nono ou Eliott Carter.

Les mots « stupide » et « prétentieux » ne sont pas assez stupide et prétentieux pour exprimer à quelle point cette notion de difficulté pour l'auditeur est stupide et prétentieuse. Est-ce que les films de Hitchcock ou Chabrol sont difficiles à regarder ? Est-ce que la cuisine d'un restaurant gastronomique étoilé est difficile à manger ? Un Sauvignon grand cru est-il plus difficile à boire qu'un vin de table ? Bien sûr dans tous les domaines que j'ai cité les connaissances ou l'expérience peuvent aider à mieux apprécier certaines subtilités, mais elles ne sont nullement indispensables. Produire un bon vin, écrire de la bonne musique, voilà qui est difficile: mais un enfant de cinq ans sait faire la différence entre un violoniste qui joue faux et un qui joue bien. Le même enfant, et c'est beaucoup plus subtil, entre un violoniste qui joue bien et un qui joue comme David Oïstrakh.

Cette conception de la musique « difficile » est tout d'abord contraire à la réalité des salles de concert: on trouve des mélomanes amateurs de musique d'aujourd'hui qui n'ont aucune éducation musicale. Par aucune éducation musicale, je veux dire aucune connaissance en solfège, par exemple ne connaissant pas la différence entre une quarte-et-sixte et un accord de septième diminuée, et n'ayant jamais pratiqué le chant ou un instrument de musique. Mais aucune connaissance formelle ne veut pas dire aucune oreille, bien au contraire ! Les personnes qui n'ont pas fréquenté les conservatoires sont souvent moins formatées, leur écoute à la fois plus attentive et plus ouverte car moins encombrée de préjugés et de classifications toutes faites. A l'inverse, un instrumentiste amateur ou professionnel qui aura passé dix ans à faire des gammes et jouer des « classiques » aura souvent une vision bien plus étroite de ce que peut être et doit être la musique, surtout la « grande » musique.

Si je m'insurge avec vigueur et même avec violence contre cette trompeuse notion de « difficulté » dans la musique contemporaine, c'est qu'elle sert souvent de cache-sexe à la médiocrité. Elle permet de parer à l'avance toute critique en renvoyant toute responsabilité sur les auditeurs (ou éventuellement les interprètes) dont la seule raison qu'ils auraient de ne pas aimer telle musique est qu'ils ne seraient pas « au niveau » en quelque sorte. Or, je l'ai dit et je le répète, pas besoin d'un diplôme de contrepoint pour reconnaître et apprécier pleinement la musique de Jean-Sébastien Bach. Sans même connaître le mot « contrepoint » on peut apprécier la beauté et la souplesse des lignes mélodiques et la rigueur avec laquelle elles se combinent. On peut passer dix ans comme Xhu-Xiao Mei à perfectionner une interprétation des Variations Goldberg mais dix secondes suffisent pour plonger avec ravissement dans la perfection plastique de ces variations en canon, en miroir, à l'endroit, à l'envers...

Autres notions corolaires de la prétendue « difficulté », celle de la « radicalité » ou de la « remise en cause » voire de la « déconstruction » de nos habitudes d'écoute. Il faudrait se livrer à une analyse stylistique des notices de concert pour recenser toutes ces formules prétentieuses qui reviennent sans cesse afin de nous expliquer que c'est une musique difficile, mais passionnante que nous allons entendre. Or la bonne musique parle d'elle-même, elle se passe d'explications, de prolégomènes, et de polémiques: que ça soit en douceur (comme le Requiem de Fauré) ou en force (comme le Sacre du Printemps, qui lui est contemporain) elle s'impose par elle-même et devient un élément du paysage.

Est-il vrai que le public recherche la facilité ? Oui, bien souvent, le public recherche avant tout le confort de ce qui est déjà connu ou bien conforme à ses attentes (y compris le public de l'ensemble inter-contemporain, d'ailleurs). Est-il vrai que créer de la musique nouvelle est difficile ? Oui, écrire et jouer de la musique innovante qui remet en question les attentes du public est difficile et parfois même héroïque. Lorsqu'on sait que les symphonies de Bruckner (qui sont pourtant basées sur le modèle beethovénien, mais ont un univers sonore tout à fait particulier) on mis près de 100 ans à être bien jouées par les orchestres et acceptées par le public, on peut se dire qu'un mauvais accueil lors de la première audition ne signifie par que l'oeuvre n'a pas de qualités. Mais l'argument n'est pas réversible: un mauvais accueil du public n'est en aucune façon un gage de qualité. Et chercher à tout justifier à l'avance en arguant que c'est une musique « difficile » (sous-entendu: difficile à écouter) c'est tout simplement se moquer du monde. Bien sûr le plus difficile, pour certains, est d'accepter de se remettre en cause et aussi d'arrêter de se comparer à Beethoven...

dimanche 12 décembre 2010

La panthère rose et le clavier bien tempéré

Jean-Sébastien Bach n'en finit pas de fasciner les musiciens de tous les âges et tous les styles. Il est impossible d'énumérer les morceaux de jazz, pop, soul, funk, rock ou techno qui reprennent des thèmes du Cantor de Leipzig, tant ils sont nombreux. La perfection du contrepoint du musicien allemand semble capable de survivre à toutes les adaptations, transcriptions, relectures, ré-interprétations. J'ai tout de même sélectionné la pochade de Aleksey Igudesman & Sebastian Gürtler, très drôle et impeccablement réalisée:

S'il est possible de jazzifier Bach sans limites, l'inverse est plus rare mais également envisageable. J'en veux pour preuve la fugue écrite par Stéphane Delplace sur le thème de la Panthère Rose (qu'on doit à Henri Mancini, compositeur américain de musiques de film). Ce qui est amusant ici c'est que les rythmes syncopés, le balancement (le swing, devrais-je écrire) sont remplacés par quelque chose de beaucoup plus régulier. Techniquement c'est une fugue à quatre voix, un beau travail de contrepoint à l'ancienne. Le titre de "Bach Panther" est d'ailleurs tout à fait explicite sur les intentions du compositeur. Le contraste entre la musique et l'interprétation très stricte de Stéphane Delplace et la manière de filmer très moderne et inventive de Stéphan Aubé est assez saisissant:

Notons que les quintes parallèles qui caractérisent le thème original de la Panthère Rose sont bien sûr absentes de la fugue de Delplace qui a choisi un style tonal des plus académiques pour cette pièce. C'est son choix, et il n'y a rien à redire là-dessus, tant on doit respecter la liberté du compositeur en la matière. Le style rythmique, l'harmonie, les timbres: tout change, sauf les notes. Ce qui constitue bien la preuve qu'il y a dans la musique bien plus que des notes. Au passage, si certains lecteurs se posaient la question: est-il possible d'écrire aujourd'hui du contrepoint à la manière de Bach ? la réponse est: oui, assurément. Et quant à ceux qui se demanderaient à quoi ça sert, on pourrait toujours leur répondre: à quoi sert la musique de toute façon ? Doit-elle vraiment servir à quelque chose ?

samedi 13 novembre 2010

Peut-on sauver les orchestres de la radio néerlandaise ?

Le Centre Musical de la Radio Néerlandaise (plus connu comme MCO pour MusikCentrum van de Omroep), qui gère trois orchestres symphoniques et un choeur, est menacé de fermeture pure et simple par le gouvernement. C'est la crise, nous dira-t-on, et elle a bon dos la crise surtout lorsqu'on sait que les Pays-Bas, l'un des pays les plus riches d'Europe, a tout comme la France été relativement épargné par la crise dite des subprime. Bien sûr il est toujours plus facile pour un gouvernement de sabrer les crédits de la culture, même si ceux-ci représentent une part infime du budget public, que de faire du cost-cutting en réduisant les gaspillages dans leur propre administration.

Quant aux musiciens, il y a peu de professions (à part peut-être chercheur scientifique) où l'on va trouver des gens prêts à fournir autant de travail et de talent en se contentant d'une paye modeste. Et dans le cas des orchestres de la radio, entre les concerts gratuits, la radio, la diffusion sur Internet, ce sont vraiment des millions de personnes qui bénéficient des produits de leur travail.

Enfin, il est paradoxal de vouloir supprimer des orchestres symphonique à l'époque où les salles de concerts se remplissent si facilement, où l'on fait 3 heures de queue pour la moindre exposition à Paris, où les festivals qui programment plusieurs jours de musique non-stop se multiplient. En bref, à une époque où la demande culturelle n'a jamais été aussi forte. Et comme le remarquait cyniquement un de mes amis élève en direction d'orchestre, avec le vieillissement de la population, la musique classique c'est comme la gérontologie: une discipline d'avenir.

Bref, il y a une pétition en ligne. J'hésite à la signer car c'est avant tout aux citoyens néerlandais de se mobiliser, mais je la soutiens sans réserve.

lundi 8 novembre 2010

Décès de l'altiste russe Rudolf Barchaï

C'est un grand monsieur de l'alto qui nous a quitté le 2 novembre en la personne de Rudolf Barchaï. Il fait partie des fondateurs du mythique quatuor Borodine (c'était en 1944). Ami de Chostakovitch, il a joué avec des musiciens comme Oistrakh, Richter ou encore Leonid Kogan. Passé à l'ouest en 1975, il a fait carrière comme chef d'orchestre et enregistré de nombreux disques dont une intégrale des symphonies de Chostakovitch, dont il a également arrangé certains quatuors pour orchestre.

A titre personnel, si je n'ai jamais eu l'occasion de l'entendre jouer ou diriger en concert, son enregistrement avec Yehudi Menuhin de la Symphonie Concertante de Mozart (pour le label EMI) reste celui qui a ma préférence: aucune emphase mais aucune sécheresse, une élégance certaine et un lyrisme qui va droit au coeur. Et bien sûr ce qui est essentiel dans cette oeuvre une grande complicité entre les solistes. D'ailleurs ça n'est pas pour faire de la pub mais il semble qu'on le trouve encore dans le commerce.

Pour finir, voici un documentaire où le musicien russe évoque son ami Chostakovitch en parlant notamment des dissonances supprimées par peur de la censure:

vendredi 1 octobre 2010

L'Orchestre Moderne recrute

L'Orchestre moderne recherche des musiciens pour renforcer ses pupitres de cordes (violons, altos, violoncelles, contrebasses). C'est un orchestre composé pour l'essentiel de jeunes professionnels qui a deux particularités:

  • Le répertoire un peu moins traditionnel que d'habitude, qui fait la part belle aux œuvres du XXe et XXIe siècles, aux œuvres méconnues et aux créations.
  • Les concerts souvent donnés au profit d'œuvres caritatives (la dernière série de concerts a permis d'envoyer des instruments de musique à la fondation Allegro Argentina de Rosario en Argentine).
N'hésitez pas à visiter le site de l'OM (rien à voir avec le foot ni avec la belle ville de Marseille) pour plus de détails.

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jeudi 10 juin 2010

Papy fait de la résistance

Le titre de ce billet est mauvais, trouvez-vous ? Il n'est pas de moi mais de Renaud Machart: c'est la phrase qui conclut l'article (mais peut-on appeler ça un article) publié dans le Monde à propos du double concert-anniversaire les 27 et 28 mai derniers à l'occasion des 85 ans de Mr Boulez.

De musique, il n'est guère question dans ce papier qui n'y consacre pas plus de deux lignes, uniquement pour qualifier de conventionnellement ancrées dans une sinistre esthétique d'avant-garde "fin de siècle" la musique de Jean-Baptiste Robin et Helen Grimes. Ceux qui voudraient se faire une idée du concert seraient bien mieux inspirés de lire les blogs comme celui de Palpatine (partie 1 et partie 2) plutôt que les compte-rendus de la presse officielle. Palpatine n'hésite pas à écrire qu'il n'aime pas telle ou telle pièce (il écrit par exemple: imaginez qu'une armée de nain mette le zouc dans votre cuisine, et tape sur les casseroles à propos Notation II - "Très vif-strident") mais il admet que l'on puisse penser différemment, et livre ses impressions en toute indépendance et sans arrière-pensée. Ce qui constitue deux différences majeures par rapport à la critique officielle, et c'est bien pour cela que je ne lis quasiment plus que les blogs.

Non, l'essentiel à retenir de ces deux soirées-là n'était pas la musique, bien que Bartok, Varèse, Berg, Webern, Messiaen, Berio, Carter, Donatoni, Stockhausen, Kurtag soient mobilisés pour l'occasion. Excusez du peu ! L'essentiel c'est que Mr Boulez est passé de mode, et que les musicographes qui s'en défendaient bien jusqu'à présent se sentent désormais autorisés à en dire du mal.


Les critiques musicaux sont encore plus moutonniers que les analyses financiers ou les agences de notation: lorsque ces derniers vous disent "achetez", le titre a déjà tellement monté qu'il est devenu trop cher; et lorsque les critiques musicaux vous disent "le contemporain radical et avant-gardiste est passé de mode", cela fait déjà 30 ans que les compositeurs ont massivement effectué le virage. Et ceux qui ne l'ont pas effectué peuvent être taxés d'un certain "conservatisme contemporain", oxymore savoureuse s'il en est. 

Du reste qu'est-ce que la modernité ? Si être moderne c'est être de son temps alors les musiciens des années 1950, après la grande destruction des guerres mondiales et dans une période d'essor économique et démographique sans précédent, avaient toutes les raisons d'écrire une musique audacieuse qui se projetait vaillamment vers un futur forcément meilleur. Et ceux des années 2000, où les crises succèdent au crises, qu'elles soient environnementales, morales ou économique, où la morosité domine, ont toutes les raisons d'écrire un musique régressive, qui se retourne vers le passé et se caractérise surtout par ce qu'elle n'ose pas.

Restons-en là pour l'instant avec cette éternelle querelle des anciens et des modernes, qui fait couler beaucoup d'encre mais ne dit rien sur la musique elle-même. L'histoire montre que la musique bien écrite, quelle que soient le positionnement esthétique de son créateur, s'impose d'elle-même dans le répertoire.

Il est fort peu probable que Pierre Boulez ou ses proches lisent le blog d'un musicien débutant et insignifiant comme moi. Néanmoins si cela arrivait j'en profiterais d'abord pour lui transmettre tous mes vœux de bonheur et de santé à l'occasion de son 85e anniversaire, et pour le remercier sincèrement et chaleureusement de tous les efforts pour défendre encore et toujours la musique d'aujourd'hui, la sienne comme celle des autres, en refusant tout compromis. Le terme de résistant employé de façon ironique et péjorative par le critique du Monde n'est peut-être pas si mal choisi.

mardi 18 mai 2010

Disparition d'Yvonne Loriod

Il nous faut aujourd'hui saluer la mémoire de la pianiste Yvonne Loriod, disparue le 17 mai 2010. Seconde épouse d'Olivier Messiaen, elle a participé à quasiment toutes ses créations depuis les Vingt Regards et les Visions de l'Amen en 1944 jusqu'au Concert à Quatre cinquante ans plus tard. Participer est à entendre au sens large, car en plus de tenir la partie de piano, elle aidait également Messiaen à corriger et relire les épreuves de ses partitions, à enregistrer les chants d'oiseaux aux quatre coins du monde. En 2008 elle a tout naturellement présidé les cérémonies du centenaire. C'est une grande dame du piano moderne, dont le rôle ne s'est pas limité à celui d'assistante de son époux, car elle a défendu sur scène et enregistré la musique de Boulez, Jolivet, Barraqué, Schönberg, Bartók, et bien d'autres. On peut lire dans le Monde le témoignage de Roger Muraro: "C'était une personnalité très forte, exceptionnelle dans son domaine, une figure de proue de la découverte de la musique de la seconde moitié du XXe siècle".

D'après la biographie de Simeone et Hill, Olivier Messiaen et Yvonne Loriod ont joué ensemble les Visions de l'Amen plus de cent fois en public. Il nous en reste fort heureusement des enregistrements d'une clarté merveilleuse où les qualités dynamiques de la musique de Messiaen sont autant mises en valeur que son côté méditatif (qui est peut-être plus connu et que les pianistes aujourd'hui ont tendance à exagérer). Ré-écoutons ensemble avec recueillement et gratitude le n°5 'Amen des Anges, des Saints, du Chant des Oiseaux':

dimanche 4 avril 2010

Une grande fugue pour une grande brune

Il y en a tout de même qui ont de la chance. Mme Carla Bruni, non contente d'avoir remporté haut la main le jeu de télé-réalité "le bachelor de l'Elysée" en 2007, a pu récemment, lors d'une visite officielle de son mari à New-York, visiter la Juilliard School où l'on a sorti pour elle quelques trésors de la bibliothèque de partitions. Ainsi l'autographe de la version pour piano à 4 mains de la Grande Fugue opus 133 d'un certain Ludwig van (autre star de la chanson populaire en son temps). Largement de quoi expliquer ce sourire qui va littéralement d'une oreille à l'autre.

C'est aussi pour nos lecteurs l'occasion de rappeler cette anecdote au sujet de Beethoven et des grands de ce monde. En 1806, alors que l'Autriche était occupée par Napoléon, son mécène (son employeur si l'on veut), le prince Lichnowsky, l'avait menacé de prison s'il continuait à refuser aussi obstinément de vouloir jouer pour les officiers français qui occupaient son château. Beethoven lui a envoyé cette lettre de démission colérique et sublime:

« Prince, ce que vous êtes, vous l’êtes par le hasard de la naissance. Ce que je suis, je le suis par moi. Des princes, il y en a et il y en aura encore des milliers. Il n’y a qu’un Beethoven. »

Les compositeurs morts ont décidément bien des avantages. Car il ne fait aucun doute que ce sacré Beethoven, s'il était encore parmi nous, aurait été capable d'éconduire la Première Dame avec la plus parfaite grossièreté.

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