Le journal de papageno

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vendredi 10 février 2012

Plus ringard, tu meurs !

Lu sur le blog de Djac Baweur (le « blog qui sert à que dalle »), un très long et néanmoins très intéressant article sur le thème « pourquoi le classique c'est ringard ? ». Si j'en désapprouve quelque peu les prémisses comme les conclusions, je recommande la lecture de ce portrait fouillé et documenté de l'état de la musique aujourd'hui.

Ce n'est pas, loin de là, le premier article de journal qui déplore la maigre place de la musique dite « classique » (qui en fait désigne une grande variété de styles et d'époques, le style « classique » viennois de Haydn, Mozart, Beethoven n'étant que l'un d'entre eux) dans la vie culturelle de notre pays, au concert, à la télé. En fouillant les archives du Nouvel Obs ou du Point des années 1980 ou 1990 on trouverait sans peine une foule d'articles développant les mêmes arguments : il n'y a jamais de concert classique ou d'opéra à la télé, à Berlin même les chauffeurs de taxis sifflotent du Beethoven en vous conduisant à la célébrissime Philharmonie, le système éducatif français est nul, on ne croise que des vieux et des bourgeois Salle Pleyel, etc, etc. Citons par exemple Jacques Drillon (« La musique classique se meurt ») ou encore le coup de gueule de Jean-Pierre Rousseau (« Passion honteuse ? »).

Ce qui fait le charme de ce billet est bien sûr le style inimitable de l'ami Djac et aussi sa longueur inhabituelle qui lui permet de faire le tour de toutes les explications possibles : culturelles, sociales, pédagogiques, historico-religieuses, politiques, financières... toutes sauf une : l'explication par la musique.

Il y a en effet un pré-supposé très fort dans cet article comme dans tous les autres : celui que la musique classique passionnerait certainement les foules si elles y avaient accès. Ce billet à tonalité militante qui commence par une longue liste de lamentations avant de laborieuses explications suivies d'une conclusion nécessairement optimiste pose toutes les questions sauf une : et si la musique classique était ringarde non à cause de facteurs extérieurs comme la (désastreuse) politique culturelle de la Mairie de Paris, mais à cause d'elle-même ? Et si Berlioz, Hummel et Jean-Chrétien Bach avaient perdu leur sex-appeal simplement parce qu'à 200 ans passés on n'est plus vraiment séduisant même si on peut avoir gardé un certain charme ?

J'ai déjà abordé le sujet sur le mode polémique (et ironique) dans ce journal, mais il est temps d'y revenir de manière à mettre les points sur les i. La musique savante occidentale vieillit, et elle vieillit mal. En se coupant de ses compositeurs qui ont été confinés dans des festivals dédiés au « contemporain » dûment étiqueté et autres ghettos, elle s'est privée des moyens de renouveler son répertoire et s'est transformée de musique tout courte en musique « classique ». Or les classiques perdent leur capacité à nous parler lorsqu'ils ne peuvent plus dialoguer avec les créations d'aujourd'hui. Imaginez un théâtre où l'on ne jouerait plus que Molière et Racine, une littérature sans romans de la rentrée, un cinéma où l'on ne regarderait que les nanars des années 1940. Invraisemblable ? C'est pourtant ce qui s'est produit dans les salles de concert et maisons d'opéra. Le philharmonique de Liège qui a passé pas moins de 8 commandes lors de la saison dernière pour fêter ses 50 ans fait figure d'exception. Par comparaison, les créations à l'opéra de Paris lors des 10 dernières années se comptent sur les doigts d'une seule main.

La sclérose n'atteint pas que le répertoire, mais aussi toute tentative de l'adapter, de le transposer, de l'interpréter au goût du jour. La vogue des « instruments d'époque » de la « musique ancienne » et des interprétations « historiquement informées » condamne avec violence toute relecture non conforme à un idéal d'authenticité absolue et de fidélité maniaque voire fétichiste à la partition. Les orchestrations de pièces pour orgue ou pour violon seul de Bach par Leopold Stokowsky ? Beuark !! Les concertos brandebourgeois au synthétiseur façon années 1960 par la très brillante Wendy Carlos ? Horreur !! Les adaptations de Bach, encore lui, au piano par Busoni ? Vade retro satanas !!

Rossini pouvait très bien ajouter ou retrancher un numéro à ses opéras à la dernière minute parce qu'un de ses chanteurs était malade, ou encore transposer une aria pour qu'il mette davantage en valeur la tessiture d'une prima donna. De nos jours on cherchera un remplaçant au ténor qui provisoirement des difficultés avec son contre-ut plutôt que lui permettre de chanter un ton plus bas. C'est que la matière musicale qui était vivante et mobile à l'époque où elle fut écrite est aujourd'hui morte et bien morte. Ce sont les musiciens qui doivent s'adapter au répertoire et non l'inverse. De même on voudrait que ça soit le public qui s'adapte à la musique « classique » plutôt que l'inverse.

Oui, la musique classique est ringarde. Elle est ringardissime, c'est sa raison d'être. Elle a tout fait pour le devenir et le rester. Pourquoi, dans ces conditions, s'étonner qu'elle n'intéresse qu'une partie du public ? Si on a brûlé les clavecins en 1789 durant la révolution française, doit-on être surpris que deux cents ans plus tard la guitare électrique ait davantage la cote auprès dès jeunes ? Trois cents ans après s'être lassé du son asthmatique des violes de gambe, qui voudrait y revenir sinon les nostalgiques du passé ? Faut-il vraiment s'inquiéter du fait que ces nostalgiques (qui restent bien souvent de doux rêveurs assez sympathiques en dépit d'un discours parfois agressif) soient minoritaires ? Pourquoi les jeunes des années 2010 auraient-il envie d'écouter autre chose que des chansons produites par des gens de leur âge, qui parlent le même langage, ont les mêmes préoccupations, expriment le même vécu ? Pour quelle raison vibreraient-ils en écoutant les cantates de Bach alors qu'ils ne sont ni Allemands ni luthériens et que le XVIIIe siècle se résume pour eux à quelques chapitres dans leur cours d'histoire ? Pourquoi pleureraient-ils en écoutant La Traviata alors que Violetta évolue dans un monde (celui des grands bourgeois du XIXe) qui leur est étranger, dont les valeurs morales et les codes sociaux leur échappent ?

On pourrait détailler d'autres causes secondaires de l'irrépressible ennui qui envahit nos salles de concerts (ainsi le disque allié au manque de renouvellement du répertoire, et le système des concours qui tend à former des clones et même des robots plutôt que des musiciens) mais la racine du mal c'est tout de même le conservatisme qui va bientôt achever de tuer toute forme de créativité et d'originalité dans la musique savante.

Bien sûr si on continue à jouer la musique de Bach aujourd'hui et à l'aimer autant (quand on la connaît) c'est parce qu'on y trouve une perfection du contrepoint, une liberté et une souplesse des lignes mélodiques à l'intérieur de la plus grande rigueur harmonique ; en un mot une beauté dont on ne se lasse pas. Ce critère (on ne s'en lasse pas) pourrait même servir de définition à ce qu'est un classique, dans tous les domaines de l'art. Mais il existe peut-être d'autres manières de rendre culte aux classiques que nous aimons que la reproduction scrupuleuse et historiquement informée au point d'être fétichiste et privée de toute apparence de vie.

Ceux pour qui la musique est non seulement un métier mais aussi une passion et qui cherchent des réponses à la question « pourquoi la musique classique c'est ringard ? » seraient bien inspirés de commencer par se regarder dans la glace. Car ce sont eux les plus grands coupables. Coupables de manque d'imagination, d'inventivité, de courage face au public. Coupables de n'avoir pas chercher à dépasser la formation inévitablement scolaire qu'ils ont reçue. Coupables de se contenter des partitions du catalogue, de chercher à jouer plus ou moins « comme le disque ». Mozart jouait du Mozart, Beethoven jouait du Beethoven et Liszt jouait du Liszt. Ils ont souvent pris des risques et essayé de se renouveler. En se contentant de jouer Mozart, Beethoven, et Liszt, les musiciens d'aujourd'hui sont fidèles à la partition mais pas à la tradition que ces glorieux ancêtres faisaient vivre. Les violonistes comme Catherine Lara ou Didier Lockwood qui jouent leur propre musique sont bien plus fidèles à cette tradition que ceux qui se contentent de jouer les concertos du « répertoire ».

Et les compositeurs, me direz-vous ? Ne seraient-ils pas bien inspirés de se regarder le nombril eux aussi et de s'interroger sur leur rôle dans la ringardisation de la musique savante et sa transformation sclérosante en « classique » ? Peut-être sont-ils coupables pour certains d'entre eux d'avoir accepté l'enfermement dans le ghetto du « contemporain », et pour d'autres, de se contenter des recettes de composition les plus éprouvées. Mais la voie est étroite pour eux et le public comme les musiciens ne leur pardonnent rien (ne parlons même pas des critiques qui sont aussi méchants qu'ignorants). Ils ont tôt fait de ranger les compositeurs dans l'une des deux catégories suivantes : « néo-classique », autrement dit : ennuyeux et sans intérêt, ou « avant-garde », c'est à dire : dissonant, prétentieux et imbittable. Et une fois l'étiquette « avant-garde » ou « néo-classique » apposée, ils se désintéressent bien vite de la musique elle-même et cessent de l'écouter.

Alors, ringarde, la musique classique ? Oui, bien sûr. Ringarde à en mourir, et d'ailleurs elle se meurt. Mais le plus inquiétant c'est que le ringard gagne sans cesse du terrain et semble promis à un futur grandiose. Le conservatisme en musique n'a jamais paru plus en forme qu'aujourd'hui. Aucun doute, l'avenir est aux ringards !

samedi 28 janvier 2012

Cette censure qui me révulse...

Trouvé sur le 'plus' du nouvelobs (essentiellement une plateforme de blogs), un article assez stupide intitulé "cette grosse qui me révulse" à propos d'une pub pour un site de vêtements féminins 'à partir du 42'. Lu aussi, la réponse de la co-fondatrice du site qui fait simplement remarquer que les "grosses" ou les "rondes" ou appelez-les comme vous voulez, c'est un tiers des femmes aujourd'hui, et qu'on ne voit pas pourquoi ces femmes n'auraient pas le droit de s'habiller chic, de danser, d'afficher leur sensualité, de tourner des pubs pour des fringues voire même d'être heureuses, pourquoi pas ?

Pourquoi j'en parle sur ce blog ? Pas pour débattre de ce passionnant sujet de société ni même pour exposer mes convictions personnelles en la matière mais à cause d'une ligne des responsables du site qui me fais bondir et même hurler: 

Nous avons fait une erreur en publiant un billet intitulé "Cette grosse qui remue me révulse...". Billet rapidement retiré, mais vite remarqué.

Rapidement retiré... d'abord c'est une bêtise car c'est ignorer le fonctionnement d'Internet que de croire qu'il suffit de mettre un article hors ligne pour qu'il cesse d'exister. Et puis moi c'est la censure qui me révulse ! On peut admettre que l'article original comportait une dose de bêtise et de violence (et qu'il témoigne aussi d'un véritable lavage de cerveau dont sont victimes les femmes aujourd'hui et qui perturbe le rapport à leur propre corps). Mais le censurer c'est encore dix fois plus bête et cent fois plus violent.  

On trouvera toujours mille et une bonnes raisons de censurer; tout récemment c'est notre parlement qui a voté une loi stupide et liberticide visant à pénaliser la négation du génocide arménien. A force de s'interdire tout article pouvant heurter la sensibilité d'une minorité, est-ce qu'on ne va pas s'interdire de penser ? La liberté d'expression ne doit-elle pas inclure celle de dire des bêtises ou des méchancetés ? La laïcité inclut le droit de dire des choses que certains pratiquants de telle ou telle religion considéreront comme un blasphème. Si j'ai le droit d'écrire par exemple "Dieu n'existe pas, arrêtez de m'emmerder avec vos conneries et de vous battre entre Israéliens et Palestiniens", pourquoi ne pourrais-je pas également écrire "je déteste les naines" ou "les travelos du Bois de Boulogne me dégoûtent" ?

En admettant que Marie Sigaud (qui ironiquement faisait déjà allusion à une censure possible en commençant son billet par "En ces temps aseptisés, il convient d'aimer tout le monde et de respecter les différences") ait eu tort, la meilleure 'punition' n'aurait-elle pas consisté à laisser l'article en ligne pour que toutes les grosses de la Terre puissent l'insulter ou la sermonner librement ?

Pour ma part, et pour revenir à la musique, les lecteurs de ce journal peuvent compter sur ma détermination à dire librement "je déteste cette musique" quand c'est le cas. Quitte à changer d'avis quelques années plus tard. Et nonobstant le fait que je préfère dépenser mon temps à défendre la musique que j'aime plutôt qu'à attaquer celle que je n'aime pas, que ce journal est celui d'un musicien et non d'un critique ou d'un musicologue. Le journal de papageno comporte zéro pub, je paye l'hébergement de ma poche et n'en tire aucune rémunération directe ou indirecte: c'est le prix à payer pour une indépendance absolue à laquelle je reste attaché.

Quant à vous, mesdames, je vous laisse méditer sur ce vieux dicton de bistrot: "les hommes préfèrent sortir avec les maigres et coucher avec les grosses".

lundi 2 janvier 2012

Le Rateau et l'Alciste

Je connais un certain nombre de blagues d'altistes, on pourrait même dire que comme tout altiste du beau masqué, je les collectionne, non par masochisme mais par auto-défense. Lors d'un dîner en ville, si un quidam se lance dans une petite blague d'altiste pour briller auprès des dames, rien de mieux pour lui clouer le bec que de répondre par une autre dix fois plus drôle sur le même sujet.

Voilà tout de même une curiosité car c'est la seule blague d'altiste qui soit à ma connaissance déposée à la SACEM. On la doit à un certain Marc Gosselin qui est rien moins que musicien, auteur, compositeur et finalement artiste (mais pas artiste en luth manifestement).

Voici la partition de 'Fantasme' pour violon-alto et batte de baseball, ainsi que l'enregistrement (âmes sensibles s'abstenir), où l'on saisira peut-être mieux l'étymologie d'un mot allemand comme "Brastsche", qui ne vient pas du tout de la viola di braccio italienne, mais plutôt du bruit que ça fait quand on s'assoit dessus. Les caisses des altistes, ça n'est pas toujours beau à voir... 

Amis altistes, ne tentez pas de transposer ce Fantasme pour violon et crâne de violoniste: le son ne serait pas aussi chaud et rond qu'avec un alto, et la pratique des gammes en tierces et en octaves ayant tendance à ramollir le cerveau, c'est l'occiput du violoniste qui pourrait céder. Il ne faut pas fausser les amis de l'altiste !

mercredi 9 novembre 2011

Zéro sur vingt pour l'élève Ferry

Entendu hier matin sur les ondes de Radio France, Luc Ferry, philosophe et ancien ministre de l'éducation nationale. Lequel présente apparemment tous les symptômes de la classiquite aigüe. Notamment celui-ci (désolé pour l'auto-citation): toute évocation de la musique contemporaine déclenche une phrase où figure les mots "Boulez" et "caca". Et ça n'a pas loupé, on s'est retrouvé en pleine caricature du stéréotype: l'ex-ministre a mentionné Le Marteau sans Maître jugé ennuyeux et implicitement moche car il affirme d'emblée une conviction: la musique ça doit être beau. Propos illustré par le très délicat Après un rêve de Gabriel Fauré joué au violoncelle par Micha Maïsky.

Il n'y a pas de mal à se faire du bien. Personnellement j'aime beaucoup la musique de Fauré, dont mon professeur Michel Merlet disait souvent qu'il est le meilleur professeur d'harmonie qui soit, avec Frédéric Chopin. Il est vrai qu'on apprend beaucoup plus en décortiquant les pièces pour piano de Fauré ou Chopin et en essayant d'imiter leur style qu'en harmonisant les ignobles mélodies et basses obligées de Challan et autres horreurs pratiquées dans les classes d'harmonie. La musique de chambre, les mélodies de Fauré comportent de véritables bijoux.

Cela étant posé, qu'est-ce que beau veut dire exactement, rapporté à la musique ? Si beau est synonyme de tonal, nous sommes devant une vision particulièrement étroite et surtout passéiste de la musique. En effet, je l'ai déjà expliqué dans ce journal, la musique tonale ayant perdu son caractère universel et obligatoire, elle n'existe plus, elle est bel et bien morte. Et cela bien que de très nombreuses compositions contemporaines utilisent des éléments de musique tonale (elles sont largement majoritaires en nombre par rapport aux compositions atonales). C'est notre oreille collective qui a changé, un point c'est tout.

Bacon_Study_after_Velazquez__s_Portrait_of_Pope_Innocent_X.jpg

Ensuite, est-ce que la musique se doit d'être belle, et uniquement belle ? Est-ce que nous musiciens devons nous restreindre à ce qui est harmonique, doux, mélodieux, euphonique voire gentiment soporifique ? La musique a cette fonction bien sûr mais est-ce la seule ? Ne peut-elle pas exciter et provoquer comme elle sait apaiser ? Le fracas, la fureur et la violence qu'on trouve dans les autres arts (peinture, cinéma, théâtre) doivent-ils en être exclus ? Ne saurait-il y avoir d'équivalent musical du Cri d'Edvard Munch, des nus obscènes d'Egon Schiele ou encore des évêques hurleurs de Françis Bacon ? Lorsqu'on place un néophyte devant ces toiles, l'épithète 'beau' n'est pas celui qui vient spontanément. Néanmoins, nul et pas même Luc Ferry ne songerait à nier que ces toiles ont une valeur artistique et émotionnelle, qu'elles ont des choses importantes et même essentielles à nous dire. Et ce philosophe de formation devrait le savoir: moi même qui ne suis pas un crack en philo, si je ressort mon Gourinat, dans les toutes premières pages du chapitre consacré à l'art, on trouve ce constat: l'art ne saurait être défini seulement par la recherche du beau. Un grand nombre d'oeuvres contemporaines montrent même une prédilection pour l'horrible et le laid.  La musique d'aujourd'hui ne comporte pas que des berceuses en style tonal, et alors ? Sommes-nous encore des enfants incapables de faire face à la violence stylisée et magnifiée dans l'art ?

L'exemple du Marteau sans Maître est particulièrement mal choisi. C'est une musique intimiste et délicate, dont les couleurs sonores sont assez debussystes au fond. Elle n'utilise que des instruments doux et délicats (alto, guitare, flûte, xylorimba). Elle est en parfaite adéquation avec le texte de René Char qui est une petite merveille lui aussi. Simplement c'est une musique faite de points et non de lignes mélodiques ou de progressions harmoniques. Pour l'apprécier il faut renoncer à chercher les accords et formules tonales auxquels notre oreille est accoutumée, et goûter chaque note, chaque son pour lui-même. De l'avis général, dans le style pointilliste des années 1950 c'est à peu près ce qui s'est fait de mieux.

De fait la posture adoptée par Luc Ferry - posture stéréotypée, nous l'avons dit - n'est pas celle de la détestation d'une musique qu'il connaîtrait, mais du refus par principe de la connaître. Les seuls noms qu'il a cité sont Bartok, Strawinsky, Schönberg, Boulez et concernant les théoriciens, Adorno et Leibowitz. Autrement dit on est dans les années 1940 et 1950: les polémiques autour de la musique sérielle et de l'émancipation de la dissonance avait du sens à l'époque où notre philosophe apprenait à marcher (il est né en 1951) sont aujourd'hui totalement dépassées. La musique spectrale entre autres (j'y reviendrai) a totalement remis à plat les notions de consonance et dissonance. Enfin et surtout, dans les 50 dernières années, des centaines d'oeuvres magnifiques ont été composées, dans tous les styles. J'ai un peu de réticence à lancer une liste de noms, car je vais en oublier beaucoup, mais il faudrait que Luc Ferry balance ses bouquins d'Adorno et Leibowitz à la poubelle et commence à écouter sérieusement et sans préjugés Messiaen, Dutilleux, Saariaho, Harvey, Murail, Radulescu, Cage, Berio, Levinas, Kurtag, Bacri, Etvos, Bertrand, Hersant, Beffa et tant d'autres. Cela demande des efforts car la musique d'aujourd'hui ne connaît pas la diffusion qu'elle mérite, la programmation des salles de concert étant composée à 95% d'oeuvre écrites il y a 100 ans et plus, le "contemporain" étant confiné dans le ghetto des festivals et concerts dédiés. Mais cela évite d'étaler publiquement son inculture à la radio...

Verdict du jury: zéro sur vingt. Cours à revoir.

dimanche 25 septembre 2011

Jimmy Hendricks privé de radio

Entendu sur France Musique mardi dernier, dans la matinale de Christophe Bourseiller, l'interview de Lydie Salvaye qui a sorti un nouveau bouquin, Hymne, où elle détaille les raisons de son amour inconditionnel pour le guitariste Jimmy Hendricks. Elle évoque longuement le mythique solo de guitare de Woodstock (c'était en 1969, en pleine guerre du Vietnam, et au sommet du mouvement hippie, petit rappel pour les plus jeunes lecteurs de ce blog). Ce solo est une improvisation sur le Star Sprangler Banner (l'hymne américain). On y trouve notamment des bruits évoquant la chute de bombes, les sirènes ou les cris des victimes. Fort heureusement grâce aux sites de partage de vidéo, on peut facilement le réécouter de nos jours:

Pour illustrer musicalement les savantes considérations politiques et musicologiques de Lydie Salvaye, que croyez-vous que nous entendîmes ? Du Hendricks ? Que nenni ! Nous eûmes droit à Rachmaninoff, Gossec, Gottschalk, et aussi à une curieuse version pour orchestre bourrée de fautes d'harmonie dont j'appris par la même occasion qu'elle est due à Strawinsky et qu'elle fit scandale dans les années 1940. De fait avec une oreille exercée on entend bien un peu de guitare électrique mais elle est planquée derrière la voix de l'écrivaine lors de sa première intervention (ce que la vidéo permet de vérifier). Autrement dit le solo de guitare qui fait le sujet principal du bouquin se trouve relégué au rang de fond sonore dosé au minimum par les ingé son de Radio France. N'est-ce pas curieux tout de même ?


Lydie Salvayre - Musique matin par francemusique

Si France Musique autorise la diffusion de Strawinsky, qui fit scandale en son temps, pourquoi s'interdit-elle celle de Hendricks ? Il satisfait même au critère habituel (à savoir qu'il est mort, ce qui est toujours de bon aloi pour un compositeur ou même de nos jours pour un interprète). Est-ce le présentateur qui souffre de classiquite aigüe ? Même pas !! Christophe Bourseiller, qui me donne l'impression d'être tout à fait charmant et cultivé, est en plus de cela ouvert d'esprit, car il diffuse tous les jours quelques minutes de musique contemporaine (ce mardi-là c'était une pièce pour violoncelle seul de Sandor Veress par ailleurs remarquable).

Alors, quoi ? Le rock est-il par nature exclu de la musique jugée digne d'intérêt et d'attention ? Même à titre documentaire, on ne peut pas en passer 3 minutes sur France Musique (laquelle arborait fièrement un "s" à Musiques dans son nom il y a quelques années) ? Les improvisations d'Hendricks auraient-elle par nature, fatalement, moins d'intérêt que celles de Karol Beffa, JF Zygel ou Thierry Escaich ? 

On peut bien sûr être moyennement (voire pas du tout...) convaincu par la comparaison que Lydie Salvaye établit entre Hendricks et Beethoven, mais encore faut-t-il pour cela avoir entendu les deux. Entendre une demi-heure de discours dithyrambique sur Hendricks et pas une seconde de musique c'est tout simplement ahurissant.

jeudi 26 mai 2011

La musique classique c'est de la merde

Les jeunes ne s'intéressent pas à la musique classique. Surtout ceux des banlieues, ou plutôt des « quartiers populaires » comme dirait cette bourgeoise de Martine Aubry. C'est devenu un lieu commun et même un cliché, validé par de nombreuses études sociologiques depuis Bourdieu au moins. On ne compte pas non plus les initiatives « pédagogiques » menées par les orchestres, les mairies, ou les lycées afin d'inculquer le classique à nos jeunes. Lesquels résistent vaillamment à tant d'assauts et continuent d'écouter la musique de leur génération. Ce qui inspire de tristes articles à de tristes intellectuels déplorant que les jeunes refusent ainsi de s'adapter au classique. Car adapter le classique aux jeunes, il ne saurait en être question. C'est parfaitement impossible : par définition le classique c'est ce qui ne change pas.

Je voulais faire au départ un article sur tous les lieux communs liés à la musique classique pour les démonter gentiment, mais en avançant dans la rédaction, je me suis rendu compte avec horreur puis avec amusement que tous ces lieux communs sont parfaitement véridiques et que la vérité est encore pire que cela. Il suffit d'ouvrir les yeux :

  • « Le classique c'est une musique de vieux ». Bmamie.jpgien sûr ! Il suffit de regarder le public du Théâtre des Champs-Élysées ou de la Folles Journée de Nantes pour s'en persuader. Mais pourquoi ? C'est tout simple : en vieillissant l'oreille baisse. La musique devient progressivement moins riche en couleurs (à cause des fréquence aigües). Dans ces conditions il est beaucoup plus confortable de ré-écouter la musique qu'on connaît déjà, car la mémoire reconstitue ce qu'on n'entend plus que partiellement. Et puis le classique c'est assez prévisible, c'est toujours la même chose : tonique, dominante, ré-exposition, cadence, coda, saluts, applaudissements, taxi, une camomille et puis au lit ! Alors que tout fout le camp, tout se détraque ma bonne dame, les jeunes ne respectent plus rien, le rituel immuable bien rôdé du concert classique est rassurant. Plus on vieillit, moins on entend bien, et plus on apprécie Vivaldi sur instruments d'époque.

  • « La musique classique est bourgeoise » La musique classique est un marqueur de la classe dominante, c'est un fait bien documenté. Une seule preuve ? Les questions sur la musique classique à l'épreuve de culture générale de l'ENA, dont le seul but est d'empêcher les fils d'ouvriers en bâtiment et les zy-va à casquette de devenir préfet, inspecteur général des finances ou administrateur d'un groupe du CAC40. La musique classique est tellement subventionnée que ça c'est pas vraiment le prix des concerts qui fait la différence (les places pour la tournée d'adieu de Johnny étaient à 120€, pour ce prix là on a des place de choix dans la plus chic des salles parisiennes), mais vraiment l'habitus au sens bourdieusien, c'est à dire tout ces petits détails qui distinguent ceux qui jouent au golf de ceux qui jouent au basket. Encore une preuve ? Les musiciens d'un concert classique sont habillés comme les serveurs dans les restaurant chics. À votre avis, pourquoi ?

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(photo : Albert Dupontel dans « Fauteuils d'orchestre »)

  • «  La musique préférée des con(formiste)s » À quoi servent les « discothèque idéale, le top 100 de Radio Classique, les petites étoiles, les « ffff » et les « choc » de Classica ou Télérama ? A rien d'autre qu'à formater les cerveaux. L'amateur de classique est obsédé par les classements et la hiérarchie. S'il écoute un pianiste, il faut que ça soit un « tout grand » ou « une étoile qui monte » ; il vante un chef comme étant « de classe mondiale », un violoniste comme « tu sais, le 1er prix du Long-Thibaut en 2006 ». Le prêt-à-penser lui est donc extrêmement utile : il ne veut écouter que l'interprétation « de référence » des plus grands « chefs-d’œuvre » des « meilleurs » compositeurs.

  • « Garanti avec beaucoup de conservateurs » robot-violinist.jpgOn l'a déjà dit, le bourgeois c'est comme le cochon, plus ça devient vieux, plus devient amateur de classique. Mais le conservatisme n'est pas que la tendance politique dominante dans le public : c'est aussi une maladie qui touche les artistes eux-mêmes dans leur cœur de leur travail. Il y a la formation très standardisée à laquelle on les soumet alors qu'ils sont trop jeunes pour avoir développé une véritable personnalité. Il y a le respect maniaque de la partition qui atteint une dimension fétichiste et idolâtre (on oublie ainsi que la partition n'est qu'un medium fort imparfait et incomplet de communication entre le compositeur et les interprètes, qui repose sur beaucoup de conventions non écrites). Il y a les versions discographiques « de référence » auxquels ils seront comparés qu'ils ne veuillent ou non. Il y a le programme des concours internationaux où l'on retrouve toujours les même 4 ou 5 concertos pour violon, et qui semblent destinés, ces concours, à produire des clones plutôt que des artistes. Il y a les agents et les directeurs de salle qui préfèrent ce qui se vend bien, c'est à dire les œuvres les plus connues et rebattues du répertoire. En bref, depuis l'école de musique première année jusqu'à la scène de la philharmonie de Vienne, c'est lavage de cerveau à tous les étages !

  • « Plus coincé que moi, tu meurs! » Depuis des temps immémoriaux, la musique est associée à la danse. Jouez quelques notes devant des enfants de 3 ou 4 ans, ils vont se lever et danser (ça marche aussi bien avec Chopin qu'avec les Beatles). Faut-il vraiment qu'ils aient vieilli dans leur corps et dans leur tête pour accepter d'écouter de la musique 2 heures de suite dans un fauteuil ! Dans un concert de rock/pop/techno, on peut crier, chanter, mettre la main au fesse des filles, bref se donner du bon temps. Mais les amateurs de musique classique ont un balai dans le cul, ça fait peine à voir. A les voir tous s'emmerder poliment lors d'un récital de piano salle Gaveau, impassibles dans l'épreuve comme Bernadette Chirac à un défilé du 14 juillet, on aurait presque pitié d'eux (mais lisez plus bas et vous n'éprouverez plus aucune pitié !).bernadette_chirac.jpg

  • « Le choix des pervers psychopathes ». Les lecteurs du Journal de Papageno qui sont tellement cultivés, ont certainement vu la trilogie du Silence des agneaux. Or, quelle musique écoute le docteur Hannibal Lecter , pervers psychopathe manipulateur et anthropophage, avant de vous découper en morceaux pour faire cuire vos rognons au madère ? De la musique classique bien sûr !! Dans le prologue d'Hannibal il pousse le vice jusqu'à servir les meilleurs morceaux d'un flûtiste arythmique aux membres du comité de soutien de l'orchestre philharmonique de Boston. Si votre voisin écoute trop de musique classique, soyez méfiants !

  • « Danse avec les morts » boite-musique-anniversaire-4.jpgUn bon compositeur est un compositeur mort, c'est tout à fait inutile de revenir là-dessus. Mais la calcification de la musique classique va bien plus loin que ça : l'industrie du disque et le fétichisme du top 100 conduisent de plus en plus les interprètes disparus (Maria Callas, Glenn Gould, …) à charmer nos oreilles. Certains proposent même de recréer le « toucher » des pianistes disparus d'après leurs enregistrements, pour programmer une sorte de piano mécanique, afin produire des « concerts » de zombies avec Rubinstein, Gilels, Cziffra... Amis nécrophiles, bonsoir !

Vous l'aurez compris, s'il y a une chose qui met d'accord les notaires de province, les pervers psychorigides et les gérontologues d'accord, c'est bien celle-ci : la musique classique est une musique d'avenir.

Mais assailli d'un doute après avoir tenté en vain de réfuter mes arguments (qui sont encore plus inattaquables que la vertu de DSK), vous vous demanderez peut-être : « au fond, suis-je un de ces coincés du classique qui traumatisent leur entourage avec leur passion malsaine pour la musique nécrosée ? » Nous avons mis au point un test de dépistage simple pour vous aider à voir clair. Si vous avez au moins deux étoiles dans le quizz suivant :

(*) vous avez 500 disques de classique et pas un seul de jazz ou de variétoche

(*) vous avez un abonnement à l'opéra et un autre à Pleyel

(*) le mot « contemporaine » déclenche chez vous une réaction automatique sous la forme d'une phrase où figurent les mots « Boulez » et « caca »

(*) vous pensez comme l'idiot congénital qui avait commenté un précédent billet à la radio que la querelle des Anciens et des Modernes se résume aujourd'hui au débat sur les archets convexes ou concaves et les cordes en boyau ou en métal pour jouer les symphonies de Beethoven

(*) vous croyez sincèrement que Ton Koopman et Nathalie Dessay sont des stars mondialement connues

(*) vous n'écoutez plus Radio Classique depuis qu'ils passent de la musique de film

(*) vous trouvez le début du quatuor « Dissonances » de Mozart... dissonant

Alors les symptômes ne trompent pas : vous souffrez de classiquite aigüe à tendance psycho-rigide et la nécrose intellectuelle menace. Afin de soulager votre entourage qui souffre certainement de votre intolérance compulsive et violente envers toute musique tant soit peu actuelle, des mesures radicales s'imposent :

  • Bazardez votre discothèque (les disques c'est un truc de vieux de toute façon, et un truc fétichiste en plus)

  • Arrêtez de lire Le Figaro (surtout les pages culcul-ture)

  • Achetez une guitare électrique à votre gosse au lieu de l'emmerder avec des leçons de piano et de solfège au Conservatoire (endroit où l'on conserve les momies de l'histoire de la musique).

  • Ré-apprenez à bouger en rythme avec la zique

  • Intéressez vous pour la première fois de votre vie à la différence à l'oreille entre le tango et la salsa ; le rap et la R&B ; la techno et le heavy metal...

  • Pour vous détendre après le boulot, écoutez des trucs qui déchirent vraiment comme la Sonate n°6 pour piano de Galina Oustvolskaïa ou le Helikopter-Streichkartett de Stockhausen (liste non exhaustive, tant s'en faut).

  • Suivez scrupuleusement le rythme du régime Dukon (R) :

    • sevrage : pendant 45 jours, n'écoutez pas une seule note de musique écrite il y a plus de 20 ans ; favorisez la musique électro-acoustique et mixte

    • transition (90 jours): musique du XXe siècle autorisée (Rachmaninoff et Piazzola toujours interdits)

    • stabilisation : retour à musique ancienne en respectant un régime sain et équilibré avec cinq compositeurs vivants par jour (le fameux five-a-day)

    • dans tous les cas, la musique de Lady Gaga est à éviter absolument (risque d'intoxication putassière élevée)

(Rendons à César ce qui est à César: le titre de ce billet a été fortement inspiré par l'excellent le rock c'est de la merde publié sur le non moins excellent MusicLodge.

mardi 5 avril 2011

La musique de l'avenir sur les instruments du passé

Reçu dans ma boîte à spam, cette pub de la Cité de la Musique:

L'intégrale des symphonies de Beethoven.

Compositeur universel, Ludwig van Beethoven n'a cessé d'influencer des générations de musiciens. La Cité de la musique vous propose l'intégrale de ses symphonies. Interprétée par la Chambre Philharmonique sous la direction d'Emmanuel Krivine et jouée sur instruments d'époque, cette série de concerts retrace la manière dont Beethoven a dépassé toutes les conventions pour projeter le genre symphonique dans l'avenir.

En mon for intérieur, je n'ai pas pu m'empêcher d'être perplexe: si le mec, là, Beethoven, il était tellement moderne qu'aujourd'hui encore il décoiffe les mamies de la salle Pleyel, quel besoin y a-t-il d'utiliser des instruments anciens (ou copies d'ancien) pour le jouer ?

Attention, je n'ai rien de spécial contre E. Krivine et son orchestre: j'ai eu le bonheur de les entendre à Salzbourg il y a quelques années dans un opéra de Mozart, c'était vraiment impec. Du travail soigné, à l'ancienne. Je kiffe les cordes en boyau, les cors naturels, et les pianoforte sans double échappement. Respect total pour les mecs qui font des années de recherches sur le son des instruments. Si le son n'est pas important, qu'est-ce qui est important pour un musicien ?

Cela étant posé, c'est tout de même ahurissant se se présenter comme progressiste alors qu'on se spécialise dans la musique vieille de 200 ans et plus. C'est là la plus grande ruse des musiciens spécialisés dans les instruments d'époque: se faire passer pour modernes et par conséquent, ringardiser ceux qui ne jouent pas comme eux. Pour un peu, on y croirait, à leur fable. Comme si l'histoire de la musique (celle qu'on enseigne dans les histoires de la musique) était définitivement close. Comme si la seule évolution était celle des traditions interprétatives. Comme si la musique qu'on fait aujourd'hui, que ça soit du rock ou du Mantovani, c'était forcément de la merde (alors que tout le monde sait que dans le rock il y a des choses bien parfois). Du reste nous en avons déjà parlé. La muséification à l'oeuvre dans tous les arts, la culte effréné et idolâtre des oeuvres du passé et la réaction des artistes contemporains qui trouvent refuge dans l'absurde, la provocation ou l'anecdotique, tout ça caractérise notre époque et n'augure rien de bon d'ailleurs pour celle qui va suivre.

C'est décidé: la prochaine fois qu'un ayatollah du diapason à 415 Hz, adepte du J-S Bach avec archet convexe et sans un picogramme de vibrato me chauffe les oreilles en me disant qu' on ne peut plus jouer comme ça aujourd'hui, je commencerai par lui rire au nez bien fort avant de répliquer: z-y-va bouffon, tu trouves ça moderne de jouer du violon comme mon arrière-grand-mère ?

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(illustration de ce billet: Comme les vieux chantent, ainsi les jeunes jouent de la flûte, toile de Jacob Jordaens, 1638, conservée au musée d'Anvers).


mardi 11 janvier 2011

Le mépris

S'il fallait choisir un seul mot pour qualifier l'attitude des journalistes et critiques spécialisés ans la "musique classique" envers les compositeurs, je pense que ce serait le mépris. Qu'on écrive dans un style néo-consonant, post-spectral ou pré-boulézien, une chose est sûre, c'est qu'on ne trouvera pas grâce à leurs yeux. Pas avant d'être mort depuis une centaine d'années en tout cas, et d'avoir acquis le statut de Compositeur (doté de génie, naturellement) dûment répertorié dans les dictionnaires de la musique et les programmes de la salle Pleyel.

hilary_hahn.jpgUne anecdote entre mille témoignera très bien de ce mépris. Une de mes violonistes préférées, Hilary Hahn, vient de publier un nouveau disque avec deux concertos: celui de Jennifer Higdon et celui de Piotr Tchaïkowsky. Une journaliste de la radio que je préfère ne pas nommer en fait sa chronique du jour. Elle commence par s'étonner que le nom de Higdon apparaisse en caractères aussi gros que celui de Tchaïkowsky sur la pochette du disque. Puis elle qualifie ce concerto, dont Hilary Hahn signe le tout premier enregistrement, de "néo-classique". Autant dire que c'est de la merde. D'ailleurs on n'aura pas le droit de l'écouter: c'est un extrait de Tchaïkowsky qu'on entendra.

J'aurais bien aimé avoir un micro moi aussi pour interrompre cette idiote de journaleuse et lui renvoyer son mépris à la figure. Pour lui dire, à cette conne, que tout comptes faits, Tchaïkowsky lui aussi était un passéiste, comme Brahms ou Rachmaninoff, qu'on s'en fout pas mal de savoir ce qui est futuriste et ce qui est has been, que tout ce qu'on veut c'est écouter de la musique, et que nom de Zeus on est bien assez grands pour se faire une idée par nous-même de ce nouveau concerto. Je vous invite à découvrir le début, ça ressemble assez peu à du Tchaïkowsky tout de même:

Fichier audio intégré


L'orchestration est très fine, les instruments sont utilisés individuellement ou par petit groupes, plus rarement comme une masse destinée à lutter avec le soliste. Les spécialistes jugeront sans doute que la référence tonale (on est en si mineur) est présente, mais c'est le choix de la compositrice et il n'y a rien à dire là-dessus. Néo-tonal ou pas, j'ai écouté ce concerto avec bien plus de plaisir que celui de Tchaïkowsky, dont ce vieux facho de Rebatet écrivait dans son histoire de la musique qu'il mélangeait des formules académiques avec des "tziganeries de restaurant", et que je connais archi-par-coeur.

Pour terminer sur une note positive, saluons encore une fois le talent et le courage d'Hilary Hahn qui, après avoir fait aimer le concerto Schönberg à son public, continue de démontrer, et avec combien de talent, que le répertoire ne se limite pas à 10 concertos, et qu'il n'y a pas besoin d'être mort et enterré pour écrire de la musique. Et que si vous voulez entendre des choses sensées sur ce disque, il vaut mieux fermer la radio et écouter les artistes qui l'ont réalisé;



mercredi 15 décembre 2010

Haïku

Il neige sur Liège

La cité endormie

Rêve à son passé

vendredi 8 octobre 2010

Du monde entier...

C'est toujours une surprise pour moi de constater que le Journal de Papageno conserve autant de lecteurs d'après les statistiques du site, alors même que j'ai moins de temps pour l'alimenter cette année. Plus surprenant encore, la répartition géographique des lecteurs. Si la majorité se situent dans l'hexagone, on en trouve également aux Etats-Unis, au Brésil, au Japon, en Irlande et en Ukraine...

carte-frequentation-journal-de-papageno.png

Je devrais peut-être demander des subventions au ministère de la culture au titre de la défense de la francophonie sur Internet... plus sérieusement, j'ai toujours autant de plaisir à coucher par écrit mes réflexions, mes étonnements, à étaler mon ignorance et parfois à pousser un petit coup de gueule dans ce Journal. Ce qui m'oblige souvent à faire le point sur telle question qui m'intéresse, à rechercher de la documentation. Merci donc à vous, lecteurs fidèles. Merci également pour vos commentaires qui m'ont beaucoup apporté. Merci enfin aux les robots des moteurs de recherche qui me classent désormais en 6e ou 7e position dans les recherches pour le mot-clé "Papageno". Quand on sait qu'il y a un magasin de disques, une association, une librairie, un hôtel à Vienne, un costumier en Belgique, et un ensemble de musique ancienne un thème DotClear et même un autre blog (inactif depuis 2008) qui portent le même nom, c'est une belle performance !

samedi 19 juin 2010

Tempête dans un verre d'eau

Des articles dans la presse (Le Monde, Télérama, le Nouvel Obs), une pétition adressée au ministre de la Culture, un un groupe Facebook au nom ridicule, une contre-pétition signée par quelques stars comme Pascal Dusapin et Hugues Gall, mais au fait de quoi s'agit-il ? De la promotion 2010 des pensionnaires de la Villa Médicis. Celle-ci accueillera quatre musiciens:

Seul le quatrième a un parcours "classique" si j'ose dire: passé par le CNSM, élève de Gérard Grisey et Marc-André Dalbavie. Les trois autres ont manifestement été recrutés par le nouveau directeur de la villa Médicis dans l'idée d'ouvrir la vénérable institution (créée par Colbert en 1666 sous Louis XIV) à une certaine diversité de style. Ces intentions de la direction sont tout à fait explicites si l'on considère les termes choisis dans le communiqué de presse publié sur le site de la Villa Médicis: 4 compositeurs de musique : deux compositeurs de musique contemporaine dont un est associé à un compositeur de jazz ainsi qu’une compositrice de musiques actuelles. Sans faire une analyse stylistique poussée, on peut noter le pluriel tout à fait savoureux à musiques actuelles.

Il va sans dire que je n'ai pas signé la pétition des compositeurs contemporains qui condamnaient ces nominations. Même parmi ses signataires, certains ont bien senti le piège, comme on peut le voir dans les commentaires su dite Musique en vrac. Citons par exemple celui d'Edith Canat de Chizy:

Quitte à me répéter: cette nomination est un "coup" médiatique certainement préparé depuis longtemps. Pour montrer que la musique dite "savante" s'est enfermée elle-même et qu'il faut un "sang" neuf pour la régénérer!
C'est une provocation extrêmement blessante pour nous et aussi la porte ouverte vers une vulgarisation extrême de la culture.

Je n'ai pas signé car il est totalement stupide d'opposer les musiciens les uns aux autres et parce que le système institutionnel dont la villa Médicis n'est qu'un des maillons tend à enfermer la musique contemporaine dans un ghetto. Mon point de vue rejoint complètement celui que Pierre Sauvageot a développé dans une tribune publiée sur le site Rue89. Ne comptez pas sur moi pour défendre les 4 places annuelles à la villa Médicis comme une espèce de droit syndical acquis pour les anciens du CNSM. Et ce d'autant plus que je ne fais pas partie des anciens en question !

Pour que mon opinion personnelle soit claire, le peu que j'ai écouté de la musique de Claire Diterzi ne m'a pas enthousiasmé du tout. Tableau de Chasse par exemple est un sympathique navet qui s'oublie aussi vite qu'on l'a entendu. J'ai vraiment du mal à trouver ce qui pourrait être considéré comme original dans la ligne vocale simplette, l'accompagnement basé sur 3 accords, la voix sans timbre et sans charme façon Carla Bruni. Mais cet avis n'est pas partagé par tout le monde. Télérama écrit par exemple que c'est la créatrice la plus audacieuse de la scène pop française actuelle. Même si je plains cette pauvre scène pop de ne pas avoir mieux en stock, je ne vois rien à redire au fait que le ministère de la culture soutienne une artiste qui a l'air reconnue et respectée. Surtout si l'on considère que le même ministère a invité Bruno Mantovani qui a composé en 2005 villa Médicis, entre autres, une pièce pour alto seul aussi longue qu'inintéressante, et qui certainement a touché et touchera un public beaucoup moins nombreux que les chansonnettes de Claire Diterzi, en lui causant un plaisir combien moins grand.

Contrairement à ce que disent les signataires de la pétition, le rôle de l'État n'est pas de soutenir un type de musique particulier (au prétexte que cette musique n'est pas commerciale et a donc besoin de soutien) mais plutôt d'encourager la créativité dans tous les domaines et tous les styles avec l'indifférence bienveillante d'un Buddha ventripotent et doré.

Je vais même aller plus loin comme avocat du diable. Supposons qu'un inconnu notoire et incapable complet soit admis comme pensionnaire. Une place à la villa Médicis, c'est un CDD de 12 ou 24 mois payé 3200 euros par mois plus l'hébergement gratuit. Si gaspillage il y a, le gaspillage d'argent public est assez limité. Surtout si on le compare à la subvention annuelle de l'Opéra de Paris où aux 5 millions nécessaires pour rénover ces affreuses colonnes de Buren.

Du temps où le prix de Rome existait encore, la villa Médicis accueillait surtout des étudiants d'une vingtaine d'années (le règlement précisait même qu'ils ne devaient pas être mariés) qui était sélectionnés par des épreuves rigoureuses mais affreusement scolaires de contrepoint. Avoir le prix de Rome ne signifiait pas du tout qu'on était un artiste créatif et original, mais simplement qu'on avait reçu une solide formation. Les prix de Rome ne se dédiaient pas tous à la composition, tant s'en faut: on trouvait parmi eux des pianistes, chefs d'orchestre, pédagogues, directeurs de conservatoires, etc. Depuis la réforme Malraux en 1969 le concours a été supprimé et le profil comme le recrutement des candidats a radicalement changé. Extrait de la notice sur le conditions d'admission à la Villa Médicis:

Le profil du candidat
La sélection ne s'adresse pas à des étudiants mais à des personnes déjà engagées dans la vie professionnelle et recherchant à Rome un complément d'expérience, un perfectionnement de formation ou la poursuite d'une recherche dans le cadre d'un dialogue franco-italien.

Les candidats doivent avoir entre 20 et 45 ans, et les quatre musiciens sélectionnés cette année sont tous des quadragénaires et des professionnels confirmés. Le passage à la villa Médicis leur offre davantage une sorte de consécration institutionnelle qu'un stage de fin d'études.

Il y a quarante ans, lors de la réforme Malraux, certains posaient la question: à partir du moment où le concours est supprimé, qu'est-ce qui empêche de recruter un chanteur de variétés à la villa Médicis ? La réponse, nous venons de l'avoir: rien. Dernière question: est-ce que c'est vraiment un drame ?

lundi 22 mars 2010

Humblement...

Quel compositeur célèbre a déclaré:

La musique doit humblement chercher à faire plaisir, l'extrême complication est le contraire de l'art ?

Voici en guise d'indice, une autre citation du même musicien:

La musique est un art libre, jaillissant, un art de plein air,
un art à la mesure des éléments, du vent, du ciel, de la mer !

Comme troisième et dernier indice, on peut suggérer que ce grand musicien ne s'appliquait pas forcément à lui-même ses excellents conseils: sa musique est à la fois très simple à l'oreille et très raffinée et sophistiquée dans l'écriture et l'orchestration. Et malgré tout ce qu'il a écrit sur les couchers de soleil qui valaient cent fois mieux qu'on concert, il a assidûment fréquenté les salles parisiennes et connaissait fort bien la musique de son temps. Mais j'en ai déjà trop dit, ou pas assez...

lundi 16 novembre 2009

Mais quand c’est de la musique, la pollution s’honore…

Me voici condamné à la schizophrénie. En effet, bien que membre du groupe Facebook Faites l'amour, pas des gammes, je ne peux que soutenir l'initiative de Vanina Paoli, Présidente de la Chambre Syndicale des Métiers de la Musique, qui dans une lettre ouverte au gouvernement publiée sur le site concertclassic, réclame un décret autorisant la pratique de la musique durant certaines plages horaires, afin de limiter les conflits de voisinages et l'envoi d'huissier pour mesurer les décibels, pratique qui semble devenir de plus en plus courante (et il ne faut pas s'en étonner, car la France vieillit et continue à s'urbaniser).

A propos de la visite d'huissier, je me souviens d'une contrebassiste qui avait reçu la visite d'un huissier mandaté par ses adorables voisins. Lequel huissier, ayant mesuré que la contrebasse ne produisait que 43 décibels, ne pouvait faire l'objet d'une interdiction (pour mémoire, n'importe quelle télé ou conversation à voix haute atteint facilement les 50 décibels, et l'on peut mesurer 25 voire 30 décibels dans ce qu'on considère en ville comme une pièce silencieuse et calme). Laquelle, munie d'une copie de ce fameux constat, a pu continuer à pratiquer son instrument en toute légalité...

Bien sûr, avec cette mode (qui ne date pas d'hier) des instruments de plus en plus puissants, les problèmes de voisinage ne peuvent qu'aller eux aussi en s'amplifiant. Spécialement avec le piano, qui a  la désagréable propriété de se propager à travers les murs d'un immeuble, ce qui à partir de la cinquantième répétition du début de la Lettre à Élise avec toujours la même faute à la troisième mesure, ne manque pas de donner des envies de meurtre aux voisins. La musique n'adoucit pas toujours les moeurs...

C'est un paradoxe d'ailleurs que la musique qui est omni-présente dans notre quotidien, en bruit de fond dans les magasins, parkings, cafés, à la télé, dans les téléphones portables, soit rejetée si violemment lorsqu'elle est pratiquée par un voisin. C'est un peu comme l'acharnement contre les fumeurs, absurde si l'on considère que les pollutions dues à l'automobile entre autres nous condamnent quasiment tous à un cancer du poumon avant 60 ans. C'est en fait le silence qui est devenu rare, de même que l'air pur...

PS je m'excuse pour le mauvais calembour du titre, qui n'est pas de moi.

lundi 9 novembre 2009

Il nous faut d'autres Rostropovitch

J'avais quatorze ans lorsque le monde stupéfait apprit la chute aussi soudaine que pacifique du mur de Berlin. Les barbelés, les miradors, le béton, symboles de l'oppression et de la guerre froide, sont tombés aussi facilement qu'un château de cartes, ou que les dominos en polystyrène érigés pour commémorer le vingtième anniversaire. La réunification de l'Allemagne entraîna celle de toute l'Europe, créant ce fantastique espace de paix, de liberté et d'échanges (agrémenté d'un poil de technocratie bruxelloise) qui nous paraît maintenant familier, car c'est notre demeure à tous.

L'année précédente, en 1988, à l'occasion du voyage d'un orchestre de jeunes en Pologne, j'avais pu toucher du doigt la réalité quotidienne d'un pays communiste d'Europe de l'Est. Au milieu d'un groupe d'immeubles noirs de crasse et de pollution, deux étaient tout blancs: on m'apprit qu'ils avaient été repeints car ils étaient dans le champ de la caméra lors du voyage du pape. Si j'avais apprécié la misère, l'oppression et la bureaucratie, j'avais aussi senti un enthousiasme, un élan, une solidarité, quelque chose qui couvait sous la cendre et ne demandait qu'à se réveiller. N'ayez pas peur ! les paroles prononcées par Jean-Paul II un an plus tôt lors de son voyage en Pologne étaient dans les coeurs et les esprits.

Parmi les images marquantes que je ne suis pas le seul à retenir de ces jours-là, celle du violoncelliste Msistlav Rostropovitch jouant Bach devant un pan de mur de Berlin à moitié détruit. Rostropovitch qui avait quitté le conservatoire de Moscou a 21 ans pour protester contre les attaques envers un de ses professeurs, un certain Dimitri Chostakovitch. Rostropovitch qui a caché et hébergé Soljénitsyne, Rostropovitch exilé puis déchu de la nationalité et de ces droits civiques dans les années 1970. Nul n'était mieux placé que Rostropovitch l'apatride pour éprouver et transmettre la joie de ce jour-là dans sa dimension universelle.

Il nous faut maintenant d'autres Rostropovitch. Car il reste bien des murs à abattre, partout dans le monde. Chypre, Israël, Corée... qui sait, peut-être Daniel Barenboïm sera encore suffisamment jeune et alerte dans quelques années pour diriger le Western Divan Orchestra lors de l'inauguration d'une zone de libre-échange et de coopération économique réunissant le Liban, Israël, la Syrie, la Jordanie et la Palestine enfin devenue un état ? Il est permis de rêver, car certains rêves se réalisent plus tôt et plus vite que tout ce qu'on aurait pu croire. C'est la leçon nous laisse que la chute du mur de Berlin. Puisse cette ode à la joie résonner longtemps dans nos mémoires et dans celles de nos enfants.

lundi 12 octobre 2009

Sans les mains !

Apparemment, pas besoin de doigts pour jouer du piano. On peut très bien le faire avec les pieds, comme l'ont montré quelques suédois bien fêlés après une telle décontraction:

Rendons à César ce qui est à césar et à Bach sa toccata en ré mineur (qui n'est pas de Bach, comme chacun sait), nos amis suédois n'ont pas été les premiers à avoir l'idée du piano à pédales et sans clavier:

Mais dans le genre musique qu'on fait avec les pieds, l'air de la 40e symphonie de Mozart par Michel Lauzière au bouteillophone à roulettes (un instrument de son invention) est tout de même mon préféré:

lundi 28 septembre 2009

C'est au nom de Mozart qu'on assasine

Difficile d'échapper au matraquage publicitaire, et donc d'ignorer l'arrivée de l'énorme super-production Mozart l'Opéra rock. Plutôt que d'observer la bête elle-même, observons les remous que son arrivée provoque dans la blogosphère. Avant même sa sortie, le spectacle suscitait des billets doux au titre évocateur comme l'opéra d'égoût ou encore la plus grosse arnaque de l'année ! Pas besoin de lire ce type de billets pour savoir ce qu'on y trouve: le déclin de la culture, et gna gna gna, et la marchandisation, et gna gna gna. (Pour faire amende honorable, notons que le journal de Papageno avait joint sa voix aux grognons à propos de la chanson tatoue-moi sur tes seins. C'est toujours un peu bête de grogner sur son blog. Il vaut mieux consacrer son énergie à défendre ce qu'on aime. fermons la parenthèse)

Côté rockers, on apprécie diversement: chez MusicalAvenue on craint que ça ne soit qu'un Opéra-rock-à-minettes. Chez Ondes de Rock on regrette: il est bien de démocratiser la musique classique, mais certainement pas en faisant du racolage et en se servant d'un nom pour vendre un produit artistiquement médiocre. Non, vraiment ?

Bien sûr c'est chez les critiques professionnels qu'on trouve la cruauté la plus exquise, chez Jacques Drillon pour le Nouvel Obs qui annonce carrément la deuxième mort de Mozart (le pauvre !) Si d'ailleurs vous tenez à rejoindre le fan-club des grognons anti-opéra-rock et à jeter votre pierre pour contribuer au lapidage médiatique, il y a même un groupe facebook.

Le plus drôle à la réflexion étant l'article dans le Parisien, d'abord pour son style inimitable et typique de ce journal, bourré de pléonasmes et tellement au premier degré: "les tableaux s’enchaînent (...) en finesse, sans dorures dégoulinantes, sans bling-bling outrancier". On y apprend plein de choses sur les coulisses du spectacle, comme le fait que le rôle-titre "a pris des cours avec un coach pour perfectionner son français". Par contre l'article a dû être écrit par un sourd car il n'y est pas question de musique.

Que penserait le divin Mozart de tout ça si un miracle le téléportait à notre époque ? Deux visions de sa musique s'opposent: d'un côté les gardiens du temple qui la servent fidèlement (d'où les recherches sur les instruments d'époques, le Ur-text, etc) mais parfois avec un dogmatisme un peu étroit; de l'autre des artistes qui arrangent, bricolent, composent, vivent avec leur époque et n'ont aucun complexe. Le Mozart d'Olivier Dahan est davantage inspiré par le film de Milos Forman que par la vie du vrai Mozart ? Certes, et alors ? On n'a le droit de ne pas aimer un spectacle pour mille et une raisons; à vrai dire on n'a même pas besoin de raison pour aimer ou pas; mais de là à crier à l'assassin ! Dieu merci la musique, même lorsqu'elle est très mauvaise, ne tue personne.

Pendant ce temps-là, le théâtre du Châtelet a la très bonne idée de nous proposer deux lectures complémentaires de La Flûte Enchantée; la version originale, produite par l'opéra de Montpellier; et une re-lecture contemporaine qui vient d'Afrique du Sud. De quoi s'ouvrir à la création sans oublier ses racines classiques. Si vous n'avez pas encore eu le bonheur d'assister à un opéra de Mozart, ou si vous préférez Wolfgang pur beurre et sans OGM, allez voir la première version; si vous avez déjà vu 10 fois la Flûte à Salzburg, Aix, Zürich et New-York, si vous commencez à vous lasser des concertos où le pianiste joue (trop) sagement une cadence apprise par coeur, faute de savoir ou d'oser improviser, la deuxième version pourrait vous tenter...

La musique de Mozart sera vivante tant qu'elle continuera à inspirer des compositeurs, metteurs en scène, chanteurs et instrumentistes audacieux et inventifs. Le jour où sa muséification sera achevée, on l'on ne pourra plus jouer que le ur-text sur instruments d'époque certifiés conformes, ce jour-là elle sera bel et bien morte.

lundi 21 septembre 2009

Désirs d'avenir... le remix techno

Bon, d'accord, j'arrive après la bataille, le site en question, mis en ligne le 15 septembre dernier, a déjà été abandonné (et remplacé par l'ancien qui a repris du service). Il n'empêche qu'il faut remercier l'équipe de Désirs d'Avenir, et en premier lieu le petit copain officiel de Mme Royal (si l'on en croit l'Express) pour nous avoir offert une bonne tranche de rigolade. Parmi les parodies ayant circulé, certaines sont moyennement drôles (comme celle-ci), d'autres méritent un bon gros point Godwin comme celle-là, la plus drôle et la plus aboutie artistiquement que j'ai vu est certainement celle-ci:

C'est un remix techno basé sur l'excellent clip Technologic de Daft Punk. Lequel Technologic est une parfaite illustration des réflexions d'Azbinbrozer sur l'irruption de la machine dans la musique dont nous avons abondamment discuté dans ce journal...


lundi 14 septembre 2009

Le jeu des programmes

Les salles comme les orchestres envoient leurs programme 2009-2010, un dépliant ou un petit livret par la poste pour les plus ringards, une newsletter en PDF pour les plus branchés. Il y a un petit jeu auquel on peut se livrer à chaque fois: faire des paris sur le nombre de compositeurs vivants, rapporté au nombre de compositeurs qui figurent sur le programme. C'est un jeu qui se joue seul ou à plusieurs (celui qui avait la meilleure estimation gagne). Dans les bons cas on arrive à 15%, comme à la Salle Pleyel (18 sur 117, parmi lesquels on trouve même des petits jeunes qui ont tout juste quarante ans, et ô merveille, deux compositrices). Mais le plus souvent on plafonne à un pour dix, comme dans le programme de l'Orchestre  National d'Île de France qui compte trois musiciens vivants (Graciane Finzi, Vladimir Cosma, Lucian-Cristofor Tugui) pour trente-et-un compositeurs au total.

Vous me direz que je ne regarde pas les bons programmes: certainement dans les salles qui proposent du jazz, de la variété, du rock, la proportion de musique vivante est beaucoup plus importante que dans celles qui sont dédiées au classique. Et l'inter-contemporain va encore aligner un nombre incroyable de créations, avec une qualité de jeu irréprochable pour rester fidèle à sa réputation. Tandis que du côté de Versailles, il ne faut rien attendre de passionnant question nouveautés, sauf bien sûr si on appelle création la première audition contemporaine d'un manuscrit poussiéreux et tombé dans un juste oubli depuis trois siècles.

Au total, 10 ou 15% c'est tout de même mieux que zéro. Ainsi donc, la prochaine fois qu'on sort le classique c'est de la musique écrite par des morts, vous pourrez répondre, preuves en  main: mais si, je vous jure, il y en a quelques-uns qui bougent encore !

vendredi 4 septembre 2009

Ce petit air qui me trotte dans la tête... les virus auditifs

C'est un phénomène que nous avons tous connu: un fragment de musique sorti d'on ne sait d'où dans notre mémoire, et qui se répète en boucle comme un disque rayé. Une fois qu'on l'a dans le crâne, impossible de le faire partir ! Qu'on travaille, qu'on fasse la vaisselle, qu'on écoute de la musique même, il revient sans cesse, pour nous torturer parfois jusqu'à l'obsession, et nous priver de sommeil !

Et c'est encore plus contagieux que le virus de la grippe H1N1 ! Il suffit de fredonner l'air à une tierce personne pour qu'elle soit également contaminée par ce que les anglais et les américains appellent music worm ou encore ear worm. Mark Twain en a fait le sujet d'une nouvelle d'une irrésistible drôlerie, Punch, Brothers, Punch ! qu'on peut lire en ligne sur des sites comme readbookonline. Dans la nouvelle de Mark Twain il ne s'agit pas d'une chanson ou d'un air musical mais d'une sorte de refrain ou de comptine qui n'est pas sans évoquer Le poinçonneur des lilas créée par Serge Gainsbourg en 1958 (des p'tits trous, des p'tits trous, encore des p'tits trous...).

Encore plus amusant, la mélodie écrite par Gary Bachlund en 2008 sur le refrain de Mark Twain. Elle a comme caractéristique de n'utiliser que les 7 notes de la gamme de do (autrement dit, les touches blanches du piano), tant pour la ligne vocale que pour l'accompagnement, ce qui n'empêche pas quelques dissonances pour pimenter le tout.

Lorsqu'on l'a attrapé, comment se débarrasser d'un virus auditif (des p'tits trous, des p'tits trous... ) ? Les meilleurs spécialistes se sont penchés sur la question, sans grand succès (et des p'tits trous et des p'tits trous....) . Les médicaments psychotropes ou dans les cas extrêmes la chirurgie donnent des résultats contrastés (encore des p'tits trous...). Ils peuvent aussi bien aggraver les symptômes que les faire disparaître. Au passage,  certains neurologues comme Oliver Sacks ont noté que les hallucinations auditives sont plus fréquentes (des p'tits trous... ) que les hallucinations visuelles. Sans doute à cause de la nature de la mémoire auditive, qui est bien plus fidèle et précise que la mémoire visuelle. L'oeil pouvant enregistrer beaucoup plus d'information que ce que notre cerveau peut traiter, nous simplifions et analysons nos perceptions visuelles avant de les mémoriser (encore des p'tits trous...), ce qui fait que la mémoire visuelle est éminemment personnelle et subjective. La mémoire auditive l'est également, mais elle l'est beaucoup moins: de nombreux tests l'ont montré, après une seule écoute, la plupart des gens peuvent restituer une mélodie avec le bon rythme, les bons intervalles, et ce avec une précision vraiment étonnante (et des p'tits trous et des p'tits trous....).

La médecine étant impuissante dans ce domaine,on doit se contenter des recettes de grand-mère. Parmi celles qu'on recommande généralement (des p'tits trous, des p'tits trous... ):

  • soigner le mal par le mal: si l'on a identifié la chanson ou le morceau dont est tiré le virus auditif, écouter la vraie chanson en entier peut aider à s'en débarrasser;
  • plus efficace encore, chanter ou jouer sur un instrument le morceau qui nous trotte dans la tête; là encore il faut le donner en entier, et le pas se contenter du fragment qui revient en boucle dans le cortex auditif (et des p'tits trous et des p'tits trous....)
  • jouer, chanter, écouter plusieurs fois un autre morceau qui n'a rien à voir. Les résultats sont difficiles à prévoir: soit le virus revient comme avant (des trous d'première classe, ), soit il disparaît, soit il est remplacé par le nouveau morceau
Certains n'ont pas hésité à recourir à des méthodes encore plus radicales, à tel point qu'on ne saurait vraiment recommander de les imiter :
  • la méthode Van Gogh qui consiste à se couper le lobe de l'oreille (ce qui n'a malheureusment aucun effet sur les virus auditifs)
  • la méthode Beethoven qui demande un certain travail tout de même: écrire trente-deux ou trente-trois variations, façon Diabelli ou WoO 80.
  • la méthode Wagner: on fait construire un théâtre où l'on bombarde les victimes de leitmotives durant quatre heures, de manière à garantir une contamination efficace. (même la grippe espagnole de 1918 n'a pas fait autant de victimes que le wagnérisme)
  • la méthode Werther, résultat garanti mais dommages collatéraux irréversibles: une balle dans la tête.
Sur ces bonnes paroles (et des p'tits trous et des p'tits trous et des p'tits trous....) il ne me reste qu'à me passer la tête sous l'eau bien froide pour tenter d'oublier... Au fait, personne n'aurait vu ma poinçonneuse ?


vendredi 14 août 2009

Trois jours de paix et de musique

Le festival de Woodstock (qui n'a pas eu lieu à Woodstock mais à soixante kilomètres comme chacun le sait) eu lieu avant ma naissance. Comme pour Mai 1968, la guerre d'Algérie, ou les premiers pas de l'homme sur la Lune, je ne le connais que par ouÏ-dire, par les photos, vidéos et témoignages. Ceux-ci brossent un tableau plutôt contrasté des évènements eux-même: une foule paisible d'un demi-million de personnes, des concerts rock de qualité inégale (où l'on remarquait déjà quelques futurs stars comme le guitariste Santana), une organisation amateuriste et totalement débordée, beaucoup de pluie, mais aussi des drogues douces pas chères et des filles pas trop bégueules.

Jouer de la guitare, fumer de l'herbe et se baigner nus en groupe, filles et garçons est certainement une façon sympathique et conviviale d'occuper son temps libre, mais en quoi est-ce une révolution ? Pourquoi l'esprit de Woodstock a-t-il marqué toute une génération ? Où était le projet politique là-dedans ?

Peut-être n'y avait-t-il pas de projet politique, et c'est bien là toute la nouveauté. Les enfants du baby-boom, mes parents, disant à leurs aînés: Pas question de se faire tuer au Viet-Nâm ou en Algérie pour défendre les puissances coloniales ou le capitalisme. Nous préférons jouer de la flûte autour d'un feu de camp, porter les cheveux longs, fumer de la marie-jeanne et faire l'amour toute la journée .

L'insouciance, la confiance en l'avenir, la tranquillité de cette génération qu'on perçoit aisément dans les films et les romans de cette époque, et pas seulement chez les hippies, sont sidérantes si on les compare  à l'humeur tristounette voire franchement sinistre des étudiants aujourd'hui. Il faut dire que l'insertion des jeunes sur le marché du travail est entre-temps devenu un véritable parcours du combattant... La contestation de la société n'a pas disparu, mais elle a pris une forme plus violente, marginale ou souterraine. Je me souviens d'un article de journal sur les manifestants qui brûlent des voitures et cassent des vitrines en marge des réunions du G8 ou G20: comme leurs aînés, ils réagissent contre le pouvoir, l'argent mais la plupart peinent à l'expliquer avec des mots ou à formuler ne serait-ce qu'un embryon de projet de société alternative.

Côté musique, Woodstock marque le début du règne des majors. Grâce aux médias de masse (presse, radio, télévision, disque) et aux progrès techniques dans la reproduction du son (33 tours, cassettes, CD laser) qui devient omniprésente, on peut fabriquer des stars de dimension mondiale. Pour un musicien, signer avec un label réputé devient le ticket d'entrée dans la cour des grands. La musique s'est développée jusqu'à devenir une véritable industrie, une industrie menacée aujourd'hui de connaître le même sort que les haut-fourneaux en Lorraine ou les sabotiers auvergnats. La roue tourne...

Pour la musique classique et l'opéra, la fin des années 1960 représente à coup sûr un point bas. Un ami qui avait 20 ans en 1968 m'a confié qu'il suffisait de se présenter le jour même du spectacle pour trouver des places à l'Opéra de Paris, et pas cher encore. Quant aux compositeurs comme Stockhausen, dont les Stimmung (voix) pour six chanteurs ont été qualifiées en 1968 de feu de camp hippie, ils ont tout tenté, dès le début des années 1950, non seulement pour chercher un des expériences sonores inédites mais aussi pour casser le rituel bourgeois du concert. Lequel rituel a les reins solides, car on écoute aujourd'hui les oeuvres provocatrices et radicales de années 1950 ou 1970 confortablement assis dans les fauteuils de l'auditorium de la Cité de la Musique, jouées par des virtuoses impeccables mais beaucoup trop sérieux pour faire éclater la folie et l'humour de ce répertoire extravaguant. Là encore on ne peut qu'être étonné par la façon audacieuse et enthousiaste avec laquelle les baby-boomers compositeurs se projetaient dans l'inconnu. Surtout si on la compare aux tendances actuelles, où les préfixes comme "néo" ou "rétro" abondent, où les sentiments exprimés sont plus élégiaques que psychédéliques. Karol Beffa, qui a mon âge à peu de choses près, et par ailleurs un excellent musicien que j'admire beaucoup, est le parfait représentant de cette nouvelle génération. C'est très beau, ça n'est pas toujours très gai, mais d'un autre côté il n'y a bientôt plus de pétrole, on a bousillé le climat, le burkini va remplacer le bikini et on n'a même plus le droit de copier la musique, ni même d'écrire des gros mots sur son prof dans un blog... franchement, les occasions de rigoler se font rares !


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