Annexe du Tribunal de Trifouillis-les-Champagnettes. Salle des Affaires Familiales numéro 4. La juge Marceline Desbordes-Tammère ajuste ses lunettes rouge vif sur son nez.
- Vous avez la parole, maître. Votre cliente demande un divorce pour faute, c'est bien ça ?
- Oui, Madame le Juge, et je dois bien dire qu'en vingt ans de métier je n'ai rien vu de tel.
- Voyons, voyons... j'ouvre le dossier... il n'y a pas grand-chose pourtant ! Pas d'adultère ni d'abandon du domicile conjugal ?
- Non, Madame
- Pas d'accroc dans la contribution aux charges du ménage ?
- Pas que je sache, Madame
- Pas de dépendance à l'alcool, aux drogues dures, au Nutella ?
- Non, Madame.
- Des faits de violence contre l'épouse ou les enfants ?
- En quelque sorte
- Comment ça "en quelque sorte" ? Je vous somme de répondre clairement ? A-t-il frappé quelqu'un ?
- Non, pas frappé. Enfin, pas physiquement. Enfin si, physiquement, mais sans contact direct...
- Des violences psychologiques alors ? Menaces, insultes, poèmes de Charles Péguy lus au petit déjeuner ?
- Non, il n'a rien dit de tel, il ne parlait pas beaucoup...
- Vous abusez de ma patience, maître. Venez-en au fait et présentez vos pièces ou je renvoie l'affaire ! Qu'a-til fait au juste ??
- Eh bien, c'est embarassant mais le mieux est sans doute de dire la vérité...
- Assez de prolégomènes ! Parlez maintenant !!
- C'est à dire, Madame la juge, il jouait de l'alto.
- De l'alto, vraiment ? Mon Dieu mais c'est ignoble ! En avez-vous la preuve au moins ?
- Oui, Madame.
- Mais il en jouait souvent ?
- Tous les jours.
- Devant les enfants ?
- Oui, hélas, je le crains. Il l'a fait devant les enfants. Quel pitoyable éducation, vous en conviendrez !
- Et ça a duré longtemps ?
- Des années, Madame la juge.
- Soit, mais au moins il faisait ça tout seul ? ... nous avons eu le cas ce matin d'un monsieur qui trompait sa femme avec une poupée gonflable... la plainte n'a pas été jugée recevable pour vice de forme car le vagin artificiel était défectueux, le modèle était immatriculé à l'étranger et plus sous garantie...
- (l'avocat de la défense intervient) Si je puis me permettre, nous nous égarons !! Revenons à notre affaire, je vous en prie !
- Hum, oui, bien sûr maître. Donc il faisait ça tout seul ?
- Mais non, pas du tout, Madame la juge. Il l'a fait en groupe, et en public ! Nous avons des preuves.
- Montrez-moi les pièces, maître.
- Eh bien nous avons cette photo de février 2010 qui est tout à fait explicite:
- Maître, vous testez ma crédulité après avoir abusé de ma patience ! Je suis presbyte, mais pas myope ! Vous voyez bien qu'il y a des violoncelles, un clavecin et une contrebasse sur cette photo. Or les Conventions européenes en vigueur dans tous l'espace Schengen, dois-je vous le rappeler, autorisent formellement l'usage de l'alto à partir du moment où il est confiné au rôle de bouche-trou dans un ensemble d'instruments à cordes plus vaste.
- Précisément: il n'y a pas de violons dans cet ensemble, et la présence de deux altistes -- l'un mâle, l'autre femelle, vous l'aurez bien remarqué -- au premier plan visuel sinon sonore a quelque chose de tout à fait indécent et contraire à la morale et aux bonnes moeurs !!
- (avocat de la défense) Hum Hum... mon confrère a des références qui datent un peu je crains... le point était litigieux jusqu'à ce que la jurisprudence de la Cour de Cassation mette fin au débat. Dans un arrêté du 31 février 2005, l'exécution d'oeuvres avec ensembles de cordes sans violons comme le 6e Concerto Brandebourgeois ou le Requiem de Fauré est déclarée licite et conforme à la Convention Européenne de Protection des Consommateurs de Musique Classique et de Préservation de la Musique Tonale de 1997...
- Maître, avez-vous d'autres pièces à produire à l'audience ? J'ai encore un pédophie, un alcoolique et deux transsexuels à juger cet après-midi...
- Et bien oui, figurez-vous ! Il a poussé le vice jusqu'à jouer en quatuor d'altos
- Vous voulez dire quatre altos sans aucun autre instrument ?
- Oui, Madame !
- Mais c'est affreux ! Comment a-t-il osé faire ça ?
- C'est affreux, en effet. Les photos sont dans le dossier, mais je vous préviens c'est à peine soutenable. Heureusement que cette pénible affaire est jugée à huis clos. Regardez la mine patibulaire de ses complices:
- C'est un fait isolé, j'imagine ! Quatre altos, tout de même !
- Pas du tout, maître. Il a récidivé trois semaines plus tard salle Cortot ainsi qu'à Courchevel l'année suivante.
- Maître, avez-vous quelque chose à dire pour la défense de votre client ?
- Eh bien, il existe un quatuor d'altistes anglais dont mon client avoue s'être inspiré... Il faut dire que la légistation outre-manche en matière d'alto est bien plus libérale que la nôtre...
- (la juge s'esclaffe) Ils sont fous ces anglais ! Et votre système de défense est pitoyable, si je puis me permettre.
- (l'avocat est très visiblement vexé) mais je vous en prie, permettez-vous, Madame.
- Maître, votre client a des circonstances atténuantes, je présume ?
- Eh bien, comme vous le savez, il y a eu des études faites par des sociologues, des enquêtes sociales... Comme la plupart des altistes, mon client a connu une enfance très difficile... on l'a obligé à jouer de l'alto à l'âge de cinq ans, privé de soins et de nourriture, emmené de force au cours de solfège, obligé à écouter Radio Classique... les altistes ne sont rien d'autre que les victimes d'un système injuste et discriminatoire mis en place par des violonistes frutrés de ne pas avoir de corde d'ut. C'est un long combat que celui que mènent les altistes depuis toujours pour la reconnaissance de leur différence d'une quinte et la prise en compte de leur handicap lié à l'usage intensif de la clé d'Ut 3. Si la Viola Pride n'a rassemblé que 17 personnes l'an dernier, on peut y voir le début d'une lame de fond pour la dignité des altistes si injustement bafouée depuis Berlioz...
- Maître, je vous demande vos arguments pour la défense d'une personne, pas un réquisitoire politique
- Mais la défense de l'alto est politique, Madame ! Alors que même les caniches transsexuels ont obtenu l'autorisation de se pacser l'an dernier, grâce à la dernière loi sur la dignité animale, la défense des droits de l'alto est scandaleusement en retard dans notre pays ! C'est bien pour ça que l'association des Artistes en Lutte (*) soutient notre combat.
- Revenons à notre affaire. C'est après l'épisode du quatuor d'altos que votre cliente est partie, maître ?
- Non, Madame la juge, dans sa grande patience et bonté, eu égard au passé difficile de son mari qu'elle connaissait bien, elle avait décidé de passer l'éponge sur cet épisode scandaleux. C'est plus tard qu'elle a craqué, quand il a voulu monter à treize...
- Treize quoi ?
- Treize altos, Madame la Juge.
- Cette affaire dépasse l'entendement. Treize altos, ce n'est plus un hobby honteux, ce n'est plus du vice, c'est de la folie furieuse. Est-ce que votre client a été soumis à une expertise psychiatrique ?
- Oui, Madame. Voici le rapport d'expertise. Il a été jugé sain d'esprit et équilibré par le Docteur Ville-Vachatte (*)
- Je parie que ce docteur joue de l'alto le dimanche...
- La loi de 2004 sur la lutte contre les discriminations infligées aux altistes amateurs m'interdit de vous répondre sur ce point.
- (Aaa... Aaa-tchoum !) Au rythme où vont les choses, il y aura bientôt une loi pour interdire aux magistrat d'éternuer pendant les audiences... Treize altos, donc. Maître, c'est quand votre cliente a appris que son mari envisageait sérieusement de jour une pièce avec treize altos qu'elle a craqué ?
- Oui, Madame. Treize altos, c'était vraiment trop. Elle est repartie vivre chez sa mère.
- C'est faux ! Elle était avec un tubiste !
- Comment, maître ? Elle s'est fait enfumer par un tubiste ? (*)
- Un tuba basse ?
- Non, Madame, un tuba contrebasse.
- C'est grave.
- C'est très grave.
- Oui mais j'attire votre attention sur la chronologie. De même que l'alto est apparu deux siècles avant le tuba dans l'orchestre symphonique, Madame n'aurais jamais trouvé refuge auprès de ...
- Hahaha ! Comme le dit le proverbe: Si l'alto te fait défaut, le tuba essaie !
- D'où sortez-vous ce dicton, maître ?
- (long soupir) Elle est bien loin l'époque où les magistrats avaient tous fait leurs humanités... (avec un air condescendant) C'est du latin: Altus defecatus, tuba mirare. L'expression est attesté chez Pindare et Héraclite, bien que sa traduction fasse débat parmi les spécialistes.
- Bien ! Laissons là les citations littéraires. J'aimerais m'adresser à votre client, maître, avant de mettre ce pénible dossier en délibéré. Monsieur, avez-vous quelque chose à dire pour votre défense ?
- meuh...
- Voyons, vous êtes altistes, je le sais, mais vous pourriez faire un effort tout de même !
- mgrooumph...
- Formez une phrase complète, et articulez !!
- eh be ... bah ... l'alteau c'est bo... ?
- L'alto c'est beau, le bateau c'est gros, le chameau c'est rigolo, c'est là toute votre défense ?
- Bah... mufff... Oui votre honneur
- (lève les yeux au ciel) Vous pouvez dire oui Madame
, on n'est pas dans une série américaine mal doublée. Est-ce que vous pouvez prouver ce que vous annoncez au moins ?
- Euh... voui
(bruits indistincts puis "do-sol-ré-la" en pizzicato)
- Non !!
- Arrêtez-le !!
- Il va jouer ! Pitié !!
(bruits de lutte. Sons grincants. Cris, coups, injures. Extraits de la Sonate Arpeggione de Schubert. Noms d'oiseaux. Bratsche. Autres bruits de lutte, chaises raclées. Re-bratsche. Quelqu'un crie: appelez la Sécurité !)
Note de l'éditeur: L'enregistrement audio s'arrête là. Malgré son enquête approfondie et de nombreuses tentatives de corruption de fonctionnaires zélés, le résultat du procès n'a pa pu être connu de la rédaction du Journal de Papageno. Morale de l'histoire: même Les Fées peuvent se faire en tuba (*), et ce qu'il faut c'est plutôt un gros dur dans ce cas-là (*)






Ainsi donc la musique vivante serait comme la violence dans les jeux vidéo ou la pornographie: il est urgent d'en protéger nos enfants. C'est dangereux un compositeur vivant, c'est imprévisible, parfois même dissonant. Ça ne sent pas la naphtaline, parfois même ça sent le soufre. Pourquoi pas un violoniste qui improvise tant qu'on y est ?
ien sûr ! Il suffit de regarder
le public du Théâtre des Champs-Élysées ou de la Folles Journée
de Nantes pour s'en persuader. Mais pourquoi ? C'est tout
simple : en vieillissant l'oreille baisse. La musique devient
progressivement moins riche en couleurs (à cause des fréquence
aigües). Dans ces conditions il est beaucoup plus confortable de
ré-écouter la musique qu'on connaît déjà, car la mémoire
reconstitue ce qu'on n'entend plus que partiellement. Et puis le
classique c'est assez prévisible, c'est toujours la même chose :
tonique, dominante, ré-exposition, cadence, coda, saluts,
applaudissements, taxi, une camomille et puis au lit ! Alors
que tout fout le camp, tout se détraque ma bonne dame, les jeunes
ne respectent plus rien, le rituel immuable bien rôdé du concert
classique est rassurant. Plus on vieillit, moins on entend bien, et
plus on apprécie Vivaldi sur instruments d'époque.

On l'a déjà dit, le bourgeois c'est
comme le cochon, plus ça devient vieux, plus devient amateur de
classique. Mais le conservatisme n'est pas que la tendance politique
dominante dans le public : c'est aussi une maladie qui touche
les artistes eux-mêmes dans leur cœur de leur travail. Il y a la
formation très standardisée à laquelle on les soumet alors qu'ils
sont trop jeunes pour avoir développé une véritable personnalité.
Il y a le respect maniaque de la partition qui atteint une
dimension fétichiste et idolâtre (on oublie ainsi que la partition
n'est qu'un medium fort imparfait et incomplet de
communication entre le compositeur et les interprètes, qui repose
sur beaucoup de conventions non écrites). Il y a les versions
discographiques « de référence » auxquels ils seront
comparés qu'ils ne veuillent ou non. Il y a le programme des
concours internationaux où l'on retrouve toujours les même 4 ou 5
concertos pour violon, et qui semblent destinés, ces concours, à
produire des clones plutôt que des artistes. Il y a les agents et
les directeurs de salle qui préfèrent ce qui se vend bien, c'est à
dire les œuvres les plus connues et rebattues du répertoire. En
bref, depuis l'école de musique première année jusqu'à la scène
de la philharmonie de Vienne, c'est lavage de cerveau à tous les
étages !
Un bon compositeur est un compositeur mort, c'est tout à fait
inutile de revenir là-dessus. Mais la calcification de la musique
classique va bien plus loin que ça : l'industrie du disque et
le fétichisme du top 100 conduisent de plus en plus les interprètes
disparus (Maria Callas, Glenn Gould, …) à charmer nos oreilles.
Certains proposent même de recréer le « toucher » des
pianistes disparus d'après leurs enregistrements, pour programmer
une sorte de piano mécanique, afin produire des « concerts »
de zombies avec Rubinstein, Gilels, Cziffra... Amis
nécrophiles, bonsoir !
Une anecdote entre mille témoignera très bien de ce mépris. Une de mes violonistes préférées, Hilary Hahn, vient de publier un nouveau disque avec deux concertos: celui de Jennifer Higdon et celui de Piotr Tchaïkowsky. Une journaliste de la radio que je préfère ne pas nommer en fait sa chronique du jour. Elle commence par s'étonner que le nom de Higdon apparaisse en caractères aussi gros que celui de Tchaïkowsky sur la pochette du disque. Puis elle qualifie ce concerto, dont Hilary Hahn signe le tout premier enregistrement, de "néo-classique". Autant dire que c'est de la merde. D'ailleurs on n'aura pas le droit de l'écouter: c'est un extrait de Tchaïkowsky qu'on entendra.
