Le journal de papageno

Aller au contenu | Aller au menu | Aller à la recherche

vendredi 20 avril 2012

La Vestale (Le roman de Pauline Viardot), par Arièle Butaux

La Vestale, publié en 2001 est le premier roman d'Arièle Butaux (laquelle est surtout connue pour ses émissions sur France Musique). 

ariele_butaux_la_vestale.jpgÉcrit à la première personne, ce récit de la vie de Pauline Viardot nous promène dans un dix-neuvième siècle des artistes très glamour, très people. Imaginez: le père de Pauline Viardot fut Manuel Garcia, ténor célèbre, le premier ayant chanté Don Giovanni en Amérique. La célèbre Malibran, disparue trop jeune, était sa grande soeur, et l'a initié à la scène. George Sand la considérait quasiment comme sa fille et la poussa à épouser Louis Viardot pour assurer sa carrière. Franz Liszt lui enseigna le piano et la composition, Chopin improvisait dans son salon, Ary Sheffer l'aurait fait poser pour un tableau célèbre aujourd'hui conservé au Musée du Louvre, et qui illustre l'édition poche de ce roman.

A vingt-cinq ans, j'ai consacré chaque jour de mon existence à la musique au détriment de ma vie de jeune femme et de mère. Ainsi se décrit la Vestale au début du roman. La suite nous apprend pourtant qu'elle eut un amant quasi officiel, Ivan Tougueniev, qu'elle subit également les tendresses fort ambigües de Georges Sand, ainsi que la cour effrénée d'Hector Berlioz. Quand aux amourettes avec Franz Liszt ou Charles Gounod, ça ne compte pas, c'est pour le plaisir seulement. Au total, notre Vestale a tout de même l'air de ne pas trop s'ennuyer !

Ce qui fait le charme de cette biographie romancée, c'est la plongée dans la vie d'une artiste avec ses moments sublimes et ses cruelles déceptions, ses personnages souvent célèbres (le portrait du jeune Gounod est assez croquignolet) dont on se rappelle soudain qu'ils ont un jour été des hommes et des femmes, qu'ils pouvaient se connaître, s'écrire, se détester, pourquoi pas coucher ensemble, en bref qu'ils furent vivant avant de devenir de simples noms dans les histoires de l'art ou sur les partitions. C'est aussi l'empathie assez forte qu'Arièle Butaux éprouve pour son sujet, au point d'avoir choisi de dire je pour raconter son histoire.

Ce qui a un peu moins de charme, c'est le style fluide mais sans grande originalité, qui ne nous épargne pas les clichés ou les pléonasmes ("un sacrifice douloureux", "surmonter une montagne de difficultés", etc). Et une légère tendance à la mièvrerie dont on peut se demander si c'était un trait de caractère de la véritable Pauline Viardot.

Au final les 350 pages de cette auto-fiction historique se lisent sans peine et non sans plaisir. Une véritable gourmandise pour lecteurs tant soit peu mélomanes ou cultivés.

lundi 29 août 2011

Une manipulation empirique de cette possibilité...

Si l'on ne se satisfait pas d'une manipulation empirique de cette possibilité, on pourra de nouveau y appliquer une méthode de travail systématique, en établissant une échelle de critères différentiels (par exemple: consonant-indifférent-dissonant) pour chacun de ses aspects, vertical et horizontal (mais encore peut-on préciser ces critères et distinguer: disposition "pesante" ou "légère" des intervalles, par exemple quartes ou quintes, rapprochement ou écartement des consonances ou des dissonances, etc), et distribuer à nouveau ces critères, organisés en échelle multidimensionnelle comme le montre l'exemple 16, conformément à quelque structure formellement, et expressivement, efficace.

C'est la semaine internationale du livre. Les règles : Prenez le livre le plus près de vous. Allez à la page 56. Copiez la 5e phrase dans votre statut. Ne mentionnez pas le titre du livre.

(Merci à Tom Le Pirate pour l'idée. Et à ceux qui seraient curieux de connaître l'auteur de ce livre, voici un indice: il n'est pas Français :)

mardi 23 août 2011

La Symphonie des nombres premiers, par Marcus du Sautoy

Écrire l'histoire des nombres premiers comme on écrirait une histoire de la musique: voilà en peu de mots le propos de Marcus du Sautoy pour son ouvrage la Symphonie des nombres premiers, paru en 2003 sous le titre the music of primes, qui a été récemment traduit en français aux éditions Héloïse d'Ormesson.

Ainsi donc, au lieu d'évoquer la vie et le travail de Bach, Mozart ou Franck, ce mathématicien et musicien amateur nous raconte l'histoire d'Euclide, Diophante, Gauss, Euler, Dirichlet, Riemann, Hadamard, Hilbert, Ramunajan, Weil, Grothendieck, Connes et tant d'autres. Par mille et une anecdotes savoureuses sur les grandes qualités et les petits défauts des mathématiciens, il nous fait ressentir une forme de proximité, d'empathie pour ces hommes et femmes qui par-delà les frontières en tout genre (culturelles, temporelles, politiques) ont chacun apporté leur pierre à ce magnifique édifice intellectuel qu'est la théorie des nombres. A titre d'exemple, voici les "axiomes" que Hardy et Littlewood s'étaient fixées pour leur collaboration:

  1. Peu importait si ce qu'ils s'écrivaient l'un à l'autre était juste ou non
  2. Rien ne les obligeait à se répondre, ni même à lire les lettres qu'ils s'envoyaient
  3. Ils devaient s'efforcer de ne pas penser aux mêmes choses
  4. Tous les articles porteraient toujours les deux signatures, même si l'au ou l'autre n'y avait en rien contribué.
Comme le remarque du Sautoy, il est tout à fait remarquable qu'une collaboration aussi fructueuse soit basée sur des règles en apparence aussi négatives !

du_Sautoy_la_symphonie_des_nombres_premiers.jpgAu cœur du livre se trouve l'hypothèse de Riemann, un des Problèmes du Millénaire dont celui qui apportera la preuve gagnera 1 million de dollars et surtout une gloire mondiale. C'est un résultat qui pourrait paraître un brin technique sur l'emplacement des zéros d'une certaine fonction zeta; lesquels zéros donnent la clé d'une formule concernant la répartition des nombres premiers (c'est à dire le nombre de nombre premiers plus petits que N). La plupart des mathématiciens partagent la croyance que cette hypothèse est vraie et même démontrable, mais les avis sont partagés sur le temps qu'il faudra attendre: certains considèrent qu'on en est tout près et d'autres que ce résultat restera un défi pour les mathématiciens pour un siècle au moins.

C'est bien là toute la beauté de cette symphonie des nombres premiers: elle est inachevé. Ses plus belles pages sont sans doute celles qui restent à écrire. La théorie des nombres, qu'on avait longtemps cru le domaine des mathématiques pures, celle qu'on pratique pour le seul plaisir intellectuel, a déjà trouvé des applications on ne peut plus concrète dans la cryptographie, et pourrait en trouver d'autres notamment avec la mécanique quantique.

Ce livre est accessible aux non-mathématiciens ? C'est un peu difficile à juger par l'auteur de ce blog qui a un bac+5 en maths et donc tendance à trouver élémentaire ce que d'autres trouveraient parfaitement abscons. Je note tout de même que Marcus du Sautoy a su avec un certain doigté éviter deux écueils dans ce livre: s'interdire d'écrire la moindre équation d'une part et vouloir tout expliquer d'autre part. Ainsi l'ouvrage reste  accessible pour une personne ayant un simple bac scientifique tout en pouvant être lu avec profit par un chercheur en maths.

Jusqu'à quel point l'analogie entre musique et mathématique fonctionne ? C'est naturellement la question qui m'a travaillé en lisant cette Symphonie des nombres premiers. D'une certaine manière, la musique est la mathématique du son, et cela n'a rien de surprenant que tant de chercheurs scientifiques soient mélomanes ou musiciens. Cependant, malgré les formidables progrès de l'éducation en général et l’engouement suscité par les ouvrages de vulgarisation (y compris d'ailleurs ceux qui sont signés par des imposteurs comme les Bogdanoff), les mathématiques restent accessibles à un petit nombre seulement, et les jouissances qu'elles procurent restent purement intellectuelles. Si elle peut également procurer des plaisirs intellectuels, la musique parle avant tout à nos sens: elle nous donne envie de pleurer ou de danser, nous fait littéralement vibrer. Le plaisir qu'on éprouve à jouer du violon par exemple est si intense que j'aurais du mal à le décrire avec des mots; en général il est aussi très communicatif, sauf si l'on joue vraiment trop faux (comme le disait Saint-Saëns, "tous les violonistes jouent faux mais il y en a qui exagèrent"). Composer l'Art de la Fugue ou la Sonate Hammerklavier n'est peut-être pas à la portée de tous, mais la belle musique parle d'elle-même et se passe de toute explication.

Cela étant posé, pour ceux d'entre vous qui ont la chance d'être encore en vacances, le livre de Marcus du Sautoy pourrait avantageusement remplacer le polar norvégien ou le roman historique du moment. Ce qui vous permettrait, chers lecteurs de ce blog de répondre à quiconque vous demanderait pourquoi vous regardez dans le vide entre deux pages: "à ton avis, le nombre de grain de sable sur cette plage est-il premier ?"

(Nous laissons en exercice au lecteur l'estimation de la probabilité pour qu'il le soit, avec des hypothèses raisonnables sur la taille de la plage et le nombre de grains de sable par mètre cube).

lundi 25 juillet 2011

L'alto par Frédéric Lainé

Récemment publié par Frédéric Lainé dans collection Mnémosis Instruments chez Anne Fuzeau, un ouvrage consacré à l'alto, et intitulé comme de juste: L'alto. Un ouvrage dont les ambitions sont assez vastes puisqu'il veut parler de la lutherie, des interprètes, du répertoire soliste (concertos, sonates) et pédagogique (études, méthodes) depuis 1600 environ (date de l'apparition des premières violes à bras ou viola di braccio) à nos jours.

l_alto_frederic_laine.jpgPour ne pas se perdre dans un propos si vaste, Frédéric Lainé choisi un découpage chronologique d'abord (l'époque baroque 1600-1750, l'émergence 1750-1830, l'alto romantique 1830-1870, vers la reconnaissance 1870-1918, vers l'autonomie de 1918 à nos jours), thématique ensuite. Chaque partie qui couvre une cinquantaine de page est donc divisée en tranches consacrées à la lutherie, au répertoire pour orchestre, à la musique de chambre, aux interprètes, etc. Le tout complété par un Glossaire, une Bibliographie et un Index.

Vous l'aurez déjà compris, il s'agit là d'un ouvrage très sérieux et complet issu d'un travail documentaire approfondi. Un livre qui m'a indiscutablement permis d'apprendre des choses sur l'instrument que je pratique depuis la naissance ou presque. Depuis la mode des petits altos au XIXe siècle (qui a poussé certains luthiers à raccourcir de très beaux instruments anciens... à la scie !) jusqu'aux anecdotes croustillantes sur la vie sexuelle de Chrétien Urhan ou la commande ratée de Paganini à Berlioz (Harold en Italie), rien n'est oublié ou si peu.

Pour autant, mes réserves ne manquent pas à propos de cet ouvrage. Le découpage chronologique conduit à apporter une importance exagérée aux périodes où l'alto était considéré au mieux comme un violon de troisième classe c'est à dire en gros depuis la fin de la polyphonie à cinq voix (dont trois voix d'alto) à la façon de Lully jusqu'au début du vingtième siècle. Si j'écrivais un jour un histoire de l'alto, je survolerais rapidement les 18e et 19e siècles et consacrerais la majeure partie de l'ouvrage à l'alto de Hindemith à nos jours. Un travail déjà entamé du reste car j'ai consacré une dizaine de billets dans ce Journal à des pièces pour alto seul du 20e siècle que j'aime bien (dernier billet en date: Souvenirs trémaësques .. de Heinz Holliger). On sent chez Frédéric Lainé une certaine frustration à parler de l'alto au 18e et 19e siècles alors que cet instrument était tellement méprisé, ce que de grands musiciens et grands orchestrateurs comme Berlioz ou Wagner regrettaient, conscients du potentiel expressif de l'instrument. Mais plutôt que passer son temps à pleurnicher sur le peu de reconnaissance (et de répertoire) pour l'alto il y a 200 ans, pourquoi ne pas parler plus longuement de la gloire éclatante que lui confèrent interprètes de génie et compositeurs passionnants de nos jours ?

Une autre réserve concerne le style. Frédéric Lainé a voulu écrire un ouvrage de référence, pas un roman. On comprend donc que le propos en soit moins libre et le style moins outré que par exemple D. Hildebrand dans son roman du piano. Mais le plaisir à lire Hildebrand tient justement au fait que c'est écrit par un mélomane qui se fiche comme une guigne d'être exhaustif dans la chronologie ou précis dans les références, mais cherche uniquement à communiquer sa passion pour un instrument, quitte à en explorer les recoins obscurs et à user fréquemment du sarcasme pour en épuiser la substance. Le style de F. Lainé est clair et fluide, mais il manque singulièrement de fantaisie et souvent d'humour. Concernant l'histoire de l'alto qui est véritablement le vilain petit canard de la famille des cordes, on aurait préféré endurer quelques couacs que de s'endormir toutes les dix pages, malgré la richesse du contenu. De l'audace !

Dernier point, on peut très bien défendre le fait qu'un ouvrage de ce type n'a pas vocation à être lu de la première à la dernière page comme un roman, mais plutôt conservé dans la bibliothèque et consulté de temps à autre; mais dans ce cas adopter un autre plan aurait été plus judicieux. Pourquoi ne pas dresser par exemple des tableaux récapitulatifs avec toutes les sonates pour alto et piano, tous les concertos, toutes les études, etc ? Et pourquoi ne pas traiter de sujets comme la place de l'alto dans l'orchestre symphonique dans une seule chapitre plutôt que dans 6 sous-chapitres de chaque chapitre chronologique ? Et de même pour l'évolution de la pédagogie ? On comprend bien l'intention de l'auteur de vouloir traiter tous ces sujets simultanément pour saisir l'évolution de l'alto sous tous ses aspects; mais n'ayant pas su choisir entre un récit chronologique, qui exige une plume assez solide et une certaine liberté dans l'agencement des sujets, et une présentation exhaustive, sous forme de tableaux ou de dictionnaire, Frédéric Lainé a tenté une forme hybride qui s'avère peu efficace alors même que le fond est assez riche. C'est pour cette dernière raison que Le Journal de Papageno recommande ce bouquin, bien qu'il  ne le lise pas comme un roman et qu'on ne s'y retrouve pas aussi facilement que dans un guide ou un dictionnaire.

mercredi 18 mai 2011

Bruits, de Jacques Attali

Qu'est-ce que la musique ? Voilà une question qui pourrait embarrasser plus d'un musicien amateur ou professionnel si on la posait à brûle-pourpoint. On connaît certes la définition d'Edgar Varèse (« du bruit organisé ») mais celle-ci ne dit rien de l'importance de la musique dans notre vie. Pourquoi aime-t-on la musique au fond, et à quoi sert-elle ?

Dans son livre Bruits (seconde édition 2001, chez Fayard / PUF) Jacques Attali présente une définition stimulante et originale de la musique. Le bruit, comme chacun le sait, est une agression, une menace: fracas du tonnerre comme celui des armes n'annonce rien de bon. De nombreux animaux utilisent leur cri pour marquer leur territoire et éloigner les concurrents ou les prédateurs, comme le lion du Kenya, le chacal d'Arizona ou le zy-va à casquette du neuf-trois.

Or la musique nous permet de domestiquer le bruit, de l'apprivoiser : en sélectionnant soigneusement les sons produits par la voix ou les instruments, en les organisant d'une manière harmonieuse, en soudant le groupe autour de la pratique musicale (associée à la danse et à la fête depuis des temps immémoriaux), la musique prouve que la vie en société est possible. Reprenant les thèses de René Girard sur le bouc émissaire, Attali voit dans l’exécution d'une œuvre musicale (terme significatif) un meurtre symbolique commis collectivement, un sacrifice rituel destiné à souder un groupe social et à exprimer ses valeurs.

Attali_Bruits.jpg

Bruits est « un essai sur l'économie politique de la musique » depuis les origines jusqu'à l'invention du mp3 et du piratage sur Internet. Autant dire que ça n'est pas une histoire de la musique occidentale à vocation encyclopédique fourmillant de détails sur les œuvres, les hommes et les tendances : mais plutôt une promenade d'un pas alerte dans un très vaste paysage, promenade que le lecteur appréciera d'autant mieux s'il a lui-même une vaste culture. On pourrait facilement trouver des contre-exemples ou des contre-arguments aux vérités que Jacques Attali assène sous forme d'aphorismes lors de son parcours ; mais ce serait bien mesquin car l'intérêt de ce livre ne réside pas dans les détails mais dans la vision d'ensemble, ainsi que dans les connexions inattendues qu'il suscite entre des domaines souvent traités séparément : musique, politique, société, religion. S'il contient quelques idées originales et fortes (et par la même tout à fait contestables), ce livre contient plus encore d'invitations à réfléchir sur une foule de sujets.

Dans cette histoire de la musique qu'il brosse à gros traits, Attali est guidé par une thèse centrale qui organise et parfois déforme légèrement toutes ses observations. Cette thèse, la voici : la musique est prophétique. Elle anticipe et annonce les changements de la société. Ainsi par exemple l'avènement du pianoforte après la révolution française amène celui de la bourgeoisie ; le gigantisme des orchestres symphoniques au tournant des années 1910 préfigure celui de la société industrielle et des deux guerres mondiales ; l'invention du disque ouvre l'ère des objets produits en grande série ; et la dématérialisation de la musique dès 1990 est le premier signe d'une nouvelle économie de la connaissance dont le Web 2.0 et les smartphones sont des symboles.

Un autre fil rouge de ce livre est le Combat de Carnaval et Carême, un tableau de Pieter Bruegel dont une reproduction en couleurs est incluse dans un hors-texte au centre du livre. Analysant amoureusement cette toile, Jacques Attali y voit la parfaite illustration des thèses qu'il défend. Là encore on peut ne pas adhérer à tel ou tel raisonnement, mais ça ne diminue pas l'intérêt de cet essai, au contraire.

En résumé c'est un livre brillant et stimulant intellectuellement, un brin polémique, et qui devrait séduire la plupart des lecteurs du Journal de Papageno, s'ils ne l'ont pas déjà dans leur bibliothèque.

dimanche 27 mars 2011

La musique éveille le temps, par Daniel Barenboim

Daniel Barenboim, le pianiste et chef d'orchestre bien connu, a déjà eu l'occasion de s'expliquer sur son engagement politique, sur la musique de Wagner, sur Israël et la Palestine dans de nombreuses interviews. Il avait également publié un livre Parallèles et Paradoxes avec l'intellectuel palestinien Edward Saïd qui fut avec Barenboim l'inspirateur du projet du West-Eastern Divan Orchestra, à savoir un orchestre symphonique de jeunes qui regroupe des Israéliens, des Palestiniens, des Syriens, des Libanais et d'autres nationalités, et qui cherche à susciter une meilleure compréhension mutuelle des peuples du Proche-Orient. Du reste nous avons déjà parlé de ce orchestre dans le journal de Papageno.

barenboim_la_musique_eveille_le_temps.jpg

Ce nouveau livre, La musique éveille le temps, publié en 2008, est l'occasion de regarder en arrière, de faire le point sur 10 ans avec le West-Eastern Divan et sur 60 ans de carrière comme musicien. Barenboim y développe une philosophie qui cherche et trouve dans la pratique de la musique une sagesse s'appliquant à la vie des individus comme à celle des nations. De même que la polyphonie permet à chaque voix musicale de s'exprimer en écoutant les autres voix, de même une solution de paix entre Israéliens et Palestiniens ne pourra être basée que sur l'écoute et le respect mutuel.  "La musique n'est pas une alternative mais plutôt un modèle", écrit-il. "La diversité du groupe est propice à la coexistence pacifique de diverses identités nationales, et, au-delà, permet à chacun de se libérer des idées préconçues sur l'autre". Et encore: "Lorsque les Palestiniens et d'autres Arabes se joignent à des Israéliens pour faire de la musique, le principal élément qui manque dans la vie politique de la région, à savoir l'égalité, est déjà une donnée".

L'orchestre symphonique comme modèle de société ? Les initiatives comme El Sistema de Gustavo Dudamel au Venezuela, ou plus proche de chez nous, le réseau Orchestres à l'école montrent que la musique peut jouer un grand rôle dans l'éducation et la socialisation des jeunes des quartiers défavorisés, et dans la prévention de la violence. Il y a une sorte de magie de la musique qui agit de manière étonnamment efficace. D'autres événements culturels ou sportifs peuvent jouer un rôle social comparable, mais il y a dans le sport une notion d'affrontement et de polarisation du public (songez à un match de foot Paris - Marseille) alors que la musique rassemble. Ainsi, créer des compétitions sportives avec des Israéliens et des Palestiniens contribuerait certainement à une meilleure entente mutuelle et à la paix dans cette région du monde, mais les supporters resteront attachés à la défense de leur nation. Regrouper des personnes des deux nationalités autour d'un projet artistique est un geste plus fort, qui va beaucoup plus loin. Comme le remarque très justement Barenboim, la musique engage en nous toutes les dimensions de l'être: affectives, intellectuelles, et morales.

"On a souvent admiré mes initiatives, en faisant allusion à une certaine naïveté de ma part. Mais je me demande s'il n'est pas encore plus naïf de compter sur une solution militaire qui n'a pas fonctionné depuis soixante ans". Admiré par beaucoup, Barenboim a été également critiqué de manière violente par l'extrême droit israélienne: on l'a traité de fasciste, d'antisémite, etc. Certains ont même voulu lui retirer la nationalité israélienne en 2008, au moment où il a accepté le titre de citoyen palestinien honoraire décerné par l'Autorité Palestinienne.

Naïf, Barenboim ne l'est certainement pas: c'est plutôt sa lucidité qui me frappe à chaque page de ce livre. A propos de la musique de Wagner, il reconnaît sans détour l'antisémitisme déclaré de Wagner, et l'utilisation outrancière que les nazis ont fait de sa musique. Mais il poursuit l'argumentation: les nazis ont cherché à récupérer d'autres chefs-d'œuvre du patrimoine allemand comme la 9e symphonie de Beethoven: faut-il pour autant rayer du catalogue toute la musique qui a été jouée entre 1933 et 1945 en Allemagne ? Qu'on l'aime ou pas, Wagner est tout de même un musicien capital dans l'histoire de la musique occidentale, un de ceux qui a obligé les autres à se positionner pour ou contre, sans laisser personne indifférent. Par ailleurs, continue Barenboim, si on doit respecter la sensibilité de ceux qui associent la musique de Wagner au nazisme et refusent d'écouter sa musique, on peut également respecter le choix de ceux qui ne font pas une telle association. Et un tel choix doit être fait par les individus, et non par le groupe. Autrement dit le refus de la musique de Wagner, s'il est légitime dans certains cas, ne peut être imposé par une tabou à l'échelle de la nation toute entière.

Après un concert du West-Eastern Divan Orchestra à Ramallah en 2005, c'est toujours avec une grande lucidité que Barenboim analyse les réactions du public: ceux qui approuvent et comprennent le projet, et ceux qui jugent indécent de dépenser de l'énergie à des choses aussi futiles que la musique alors que des injustices et des violences si graves sont commises quotidiennement. Le musicien a fait son choix et l'assume, mais il reconnaît et même écoute attentivement l'opinion de ceux qui le critiquent.

Daniel Barenboim évoque également dans son livre sa passion pour la musique, compare la forme sonate et la fugue, évoque le rôle de Bach, Mozart, Spinoza ou Boulez dans sa vie. Pour être franc, cette partie théorique n'est pas ce qui m'a le plus passionné: ce qu'il écrit est souvent juste mais rarement original ou très profond. De même les parallèles qu'il dresse entre formes musicales et structures politiques ont leurs limites. Barenboim est un musicien, et non un intellectuel comme l'était son ami Edward Saïd (dont nous recommandons de manière urgente la lecture de Orientalism ou Culture and Imperalism à ceux de nos lecteurs qui ne le connaîtraient pas). Son livre est intéressant et même passionnant en tant que témoignage d'une vie d'artiste engagé et exemplaire, davantage que pour son contenu théorique. On y trouve certains documents comme le discours historique qu'il a prononcé en 2004 à la Knesset lorsqu'on lui a attribué le prix Wolf. Dans ce discours il cite la déclaration d'indépendance: "Une complète égalité de droits sociaux et politiques, sans distinction de croyance, de race ou de sexe [...] Nous tendons la main de l'amitié, de la paix et du bon voisinage à tous les États qui nous entourent et à leurs peuples". Il pose ensuite la question aux députés israéliens; "pouvons-nous, malgré tout ce que nous avons accompli, ignorer le fossé intolérable entre ce que nous promettait la déclaration d'indépendance et ce qui a été réalisé, le fossé entre l'idée et les réalités d'Israël ?  [...] L'indépendance de l'un au dépens des droits fondamentaux de l'autre a-t-elle un sens ?"

L'espoir est tout aussi nécessaire à l'homme que le pain qu'il mange ou l'air qu'il respire. C'est pourquoi, alors que la situation du conflit Israëlo-Palestinien sur le terrain paraît aussi inextricable et insoluble que jamais, il nous faut d'autres Barenboim. D'autres prophètes pour nous rappeler que la paix n'est pas seulement un concept abstrait à l'usage des doux rêveurs idéalistes, mais un processus, un travail comparable aux efforts des musiciens pour atteindre la perfection, et que ce travail a déjà commencé.


dimanche 3 octobre 2010

Entrées en Matière d'Aurélie Loiseleur

Ce blog est consacré à la musique, mais vous avez remarqué sans doute que la poésie y tient une place importante, celle d'hier comme celle d'aujourd'hui. Celle qu'on lit, qu'on récite, qu'on apprend, qu'on remâche, qu'on met en musique parfois. Mais aussi celle qu'on écrit, celle qui chante ou qui refuse de chanter, ou qui chante son refus de chanter. Comme celle d'Aurélie Loiseleur qui vient de publier Entrées en matière, son deuxième livre de poésie, aux éditions Nous.

entrees_en_matiere.jpg

Je ne suis pas vraiment qualifié pour produire et publier une recension en bonne et due forme des Entrées en matière. Lisez plutôt celle de Philippe Beck sur Sitaudis. En revanche, le Journal de Papageno vous propose d'écouter 3 poèmes extraits de ce recueil, lus par l'auteur(e) sans hauteur aucune.

Fichier audio intégré
Fichier audio intégré
Fichier audio intégré

De partout se lit se livre: n'a que des entrées annonce la première page du recueil: Entrées en éléments, Entrées en corps, Entrées en l'autre, Entrées en poésié, Entrées en animal, Entrées en homme, Entrées en mort.

Pour terminer cette invitation à entrer dans la poésie d'Aurélie Loiseleur, ce paysage dévasté mais étrangement attachant et lumineux, voici un extrait des Entrées en poésie:

Le Beau ne me dit rien.

Le Vrai ne me touche pas.

Le Juste ne me regarde pas.

Dieu ne se mêle pas de moi.

Mais la vie me parle et le monde me captive.

jeudi 2 septembre 2010

Il aime le piano (Le roman du piano, par Dieter Hildebrandt)

Le titre de ce billet est un délicate allusion à un précédent article sur cette étrange bête qu'on appelle un piano. Dieter Hildebrandt y a consacré tout un livre, intitulé dans la version originale, Pianoforte: Der Roman des Klaviers im 19. Jahrhundert, suivi d'un deuxième livre: Piano, piano ! Der Roman des Klaviers im 20. Jahrhundert. Les deux tomes ont été rassemblés en un seul dans la traduction française de Brigitte Hébert, Le Roman du piano (chez Actes Sud, collection Babel).

Ce livre est l'ouvrage d'un mélomane et non d'un musicologue. C'est assez dire s'il est drôle, inventif, décalé, et réjouissant à lire. Le style est assez brillant, l'ironie suffisamment discrète pour qu'on puisse y échapper si on n'est pas assez attentif. Quoiqu'un peu trop centré à mon goût sur le romantisme Allemand (mais le romantisme musical a-t-il jamais eu d'autre patrie que l'Allemagne ?), cette étude ou plutôt cette promenade érudite nous invite à examiner le piano sous tous les angles. Les grands virtuoses et compositeurs y côtoient les jeunes filles de bonne famille dont l'apprentissage du piano est un signe distinctif; les anecdotes, caricatures et pastiches voisinent avec des considérations plus sérieuses sur les bouleversements de la musique et de la société au XIXe siècle. De la facture de l'instrument au statut de l'artiste, des conseils bienveillants de pédagogues comme Czerny aux talents d'improvisateur du jeune Beethoven, cette étrange boîte à touches qui a occupé une place tellement dominante dans la musique occidentale jusqu'à l'arrivée du disque est disséquée sans aucune rigueur scientifique, ce qui n'est pas un défaut, bien au contraire. La multiplicité des points de vue et des approches (musicologique, sociologique, mécanique, historique) permet de mieux saisir la personnalité complexe de l'instrument, et la fulgurance de certaines remarques peut pousser le lecteur à s'interroger à son tour: qu'est-ce qu'il a de spécial, ce pianoforte ? Cette boîte trop grande pour être transportée, mais suffisamment petite pour trouver sa place dans un salon (contrairement à l'orgue) ? Ce clavier noir et blanc qui réduit ou veut réduire toute la musique à quatre-vingt-huit touches ? Cet objet massif à la mécanique sophistiquée qui a été le confident et le consolateur de Schubert, Chopin, Liszt, et tant d'autres ? Cet instrument en apparence si simple (il suffit d'enfoncer une touche pour produire un son) et en réalité si difficile à maîtriser ?

La grande épopée romantique du piano se poursuit aux XXe siècle. On y croisera aussi bien de grands interprètes comme Horowitz ou Gould que les pianistes de jazz et bien sûr les compositeurs: "Boulez guillotine Schönberg" et "le Dieu des compositeurs joue au dé" (Stockhausen), "le clavier bien préparé" (Cage), voici seulement quelques-uns des sous-titre de cette histoire en diagonale du clavier à marteaux, qui se termine comme de juste par un chapitre sur l'improvisation. Manière de dire que tout reste possible...

Le style est alerte, on ne s'ennuie pas une seconde à lire ce petit pavé de presque 500 pages. Je vous invite à consulter cet extrait disponible en ligne pour vous en convaincre et vous recommande chaleureusement la lecture, non sur la plage car c'est un peu tard maintenant que les enfants sont rentrés à l'école, mais au coin du feu, pour occuper les longues soirées de la Toussaint. Et finir en beauté cette année 2010 qui avec les bicentenaires de Chopin et Schumann aura plus que jamais remis le piano à l'honneur.

jeudi 7 janvier 2010

Hindemith: adversus heresim Schoenbergis

Sur mon bureau parmi d'autres livres en ce moment: le Traité de Composition de Paul Hindemith, publié sous le titre The Craft of Musical Composition (et pas traduit en français à ma connaissance). Un livre dense et passionnant, pas facile à résumer.

L'opinion générale sur Hindemith est qu'après avoir été un casse-tout brise-tout expressionniste dans les années 1920, au point d'écrire Wie eine maschine (comme une machine) ou encore Tonschoenheit ist nebensache (la beauté du son est sans importance) sur certaines partitions, il s'est après son exil de 1936 replié sur des positions bien plus conservatrices. Son retour à la tonalité serait illustré par des oeuvres comme le Ludus Tonalis de 1937, cycle de 12 fugues pour piano séparées par des interludes ainsi que par ses ouvrages théoriques comme le traité de composition. L'examen attentif de l'oeuvre protéiforme et inclassable d'Hindemith, comme la lecture dudit traité de composition montrent que la réalité est plus complexe.

Le jeune Hindemith produit simultanément, et à une vitesse étonnante, les partitions les plus diverses, pour toutes les formations musicales et dans tous les styles: tantôt post-romantique, tantôt expressionniste, tantôt ironique ou grinçant, comme ce Wohltempierte Ragtime op. 21 qui accommode un des thème de fugue de Bach à la sauce de la musique de variété de l'époque. Sa boulimie et son exploration tous azimuts le rendent particulièrement inclassable durant les quinze premières années, allemandes, de sa carrière. Une chose est sûre: dès 1922 il a été assez tôt reconnu comme un des grands compositeurs de son temps, avec Die junge Magd, la Kammermusik n°1, puis le premier Quatuor. Et il a été une figure majeure de la nouvelle musique allemande dans les dix années qui ont suivi.

Son traité de composition a pris forme entre 1935 et 1939, période difficile de sa vie. Les nazis qui depuis 1933 avaient interdit ses concerts (il jouait en trio avec deux musiciens juifs), critiqué violemment sa musique "dégénérée", et multiplié les vexations, ont fini par l'interdire tout à fait. Le soutien de nombreux musiciens dont Furtwängler qui créa son bel opéra Mathis der Mahler en 1935 à Berlin n'y changea rien. Il quitte l'Allemange début 1937, vit en suisse et voyage aux Etats-Unis. Pour bêtes et méchantes qu'elles soient, les attaques des nazis ont peut-être laissé des traces chez le musicien souvent enclin au doute, qui s'était fréquemment posé la question "jusqu'où ?" concernant la musique d'avant-garde, qui avait le souci d'écrire une musique qui reste accessible aux amateurs, bien que n'ayant rien de facile ni dans l'écriture ni dans l'exécution.

C'est dans cette période difficile qu'Hindemith a éprouvé le besoin de réfléchir aux fondations de son art, et d'écrire un traité qui englobe et explique à la fois l'héritage musical des trois siècles précédent et le premier tiers du vingtième siècle. Y trouve-t-on des positions conservatrices ? Oui, en un sens. Hindemith définit la consonance comme une force naturelle et universelle semblable à la gravitation. Un compositeur peut et doit utiliser la dialectique entre consonance et dissonance pour renforcer l'expression; mais une émancipation complète de la dissonance comme celle offerte par la série de Schoenberg ne peut selon Hindemith qu'être parfaitement artificielle. Une hérésie, en quelque sorte (d'où le titre de ce billet, allusion, les fins lettrés l'auront compris, à Irénée de Lyon).

En tant qu'altiste du quatuor Amar, Hindemith a créé les bagatelles op. 9 de Webern, et consacré un concert entier à Schoenberg, à l'occasion des 50 ans du maître viennois. Ayant également fréquenté Alban Berg,il connaissait donc la musique de la seconde école de Vienne mieux que tous ses contemporains. Il a également défendu la musique de Schreker, Krenek, Bartok, Kodaly et bien d'autres, qu'il a donné en concert comme altiste ou chef d'orchestre. S'il a tourné le dos à la série dodécaphonique, c'est donc en connaissance de cause, et non par ignorance ou par frilosité.

Un autre aspect décevant du traité d'Hindemith est la partie consacré à l'acoustique, qui est clairement incomplète et rendu obsolète par les progrès spectaculaires de la musique électronique, concrète, spectrale et de l'informatique musicale depuis 1945.

Mais plutôt que se focaliser sur ce qu'il n'inclut pas, on peut considérer ce que ce traité offre de radicalement nouveau par rapport aux traités d'harmonie tonale. Des quatre piliers de la musique tonale tels que j'ai essayé de les définir récemment (la tonique, les gammes, les accord parfaits, le total chromatique), il n'en garde que trois, délaissant les gamme diatonique à 7 sons. Par ailleurs il abolit la différence entre majeur et mineur. La tonalité de Do selon Hindemith comporte 12 sons, qui ne sont pas égaux: ils sont classés selon leur degré de consonance et de dissonance par rapport au ton principal. Curieusement, Hindemith met le triton à part (Fa #) et traite les 10 notes restantes par paires (quarte / quinte, tierces / sixtes, secondes / septièmes). Basé sur ce qu'on sait aujourd'hui de la consonance auditive, j'aurais plutôt placé le triton comme plus dissonance que les tierces / sixtes et moins que les secondes / septièmes.

Par ailleurs Hindemith propose une méthode pour isoler le ton principal d'un accord et une classification des accords en plusieurs groupes. Ces groupes contiennent les accords parfaits et les septièmes mais aussi deux groupes qui permettent d'inclure n'importe quel aggrégat de sons dans la théorie. Dans tonalité élargie, n'importe quel accord est possible, mais tous les accords ne sont pas équivalents pour autant. On peut juger bizarre la distinction opérée par Hindemith entre les accords qui contiennent un triton et ceux qui n'en contiennent pas, et regretter l'absence de l'analyse des divisions symétriques de l'octave, que Messiaen a exploité quelques années plus tard de manière si fructueuse.

Cependant, avec ses forces et ses limites, la théorie d'Hindemith offre un cadre qui permet d'analyser quasiment toute la musique écrite de 1900 à 1945, qu'elle soit signée Strawinsky Bartok, Janacek, Debussy ou Schoenberg. C'est dire tout son intérêt et sa portée. La dernière partie du livre, qui analyse plusieurs chefs-d'oeuvres, permet de voir enfin les concepts à l'oeuvre, et montre toute la pertinence du système. Si ses limites sont sans doute trop étroites pour expliquer la musique d'aujourd'hui, le traité de composition d'Hindemith demeure une lecture passionnante et incontournable. Révolutionnaire, conservateur ou les deux ? Homme de tous les paradoxes, Hindemith partageait en tout cas avec Schoenberg la folle ambition de fournir des fondations neuves à toute la musique occidentale.

lundi 27 juillet 2009

Grand frère est te regardant !

Le génial auteur de La Ferme des Animaux et de 1984 a certainement dû se retourner dans sa tombe en apprenant l'histoire. De quoi s'agit-il ? Le libraire en ligne Amazon vend aux États-Unis un livre électronique sous le doux nom de Kindle. Un petit bijou de technologie qui se connecte tout seul à Internet et permet de lire des livres, mais aussi des journaux, des magasines, des blogs ou même de consulter Wikipedia.

Où est le hic ? Le Kindle utilise un format propriétaire bourré de DRM. Pour lire un livre sur le Kindle, si ce n'est pas un ouvrage libre de droits, il faut payer bien sûr, mais le problème n'est pas là. Qu'est-ce qu'on achète exactement ? Lorsqu'on achète un livre papier, on peut:

  • le prêter à un ami,
  • le vendre,
  • le donner,
  • s'en servir pour caler le tabouret du piano,
  • allumer le feu avec,
  • mâcher, déchirer, arracher, maculer les feuilles (activité chère aux lecteurs de 18 à 24 mois),
  • écrire dans la marge,
  • donner à sa déco un petit air intello ("tu comprends je stocke les romans de gare dans l'entrée car j'ai la philo et l'histoire de l'art qui prennent toute la place au salon")
  • suppléer aux pannes de papier toilettes (particulièrement recommandé pour les romans de Houellebecq ou Angot)
On peut même le lire, si on a du temps à perdre. Si on en prend soin, la durée de vie d'un livre est de 100 ans au moins, mais tous les imprimeurs vous diront qu'avec la qualité de papier utilisée actuellement par les grands éditeurs, c'est plutôt 50 voire 30.

Lorsqu'on achète un livre électronique, on ne peut pas faire grand-chose à part le lire. Quand c'est un roman de Marc Levy avouez que c'est tout de même moins réjouissant et roboratif que certains usages cités plus haut. On ne peut pas prêter ou donner un e-book, ni même en faire une copie de sauvegarde sur un ordinateur. Étant donné la durée de vie du lecteur (et l'obsolescence programmé des formats propriétaires), on ne peut pas davantage espérer le léguer à ses enfants. Mais il y a pire, bien pire ! Non seulement le libraire connaît la liste détaillée des e-books que vous possédez, mais il peut même les effacer à distance. Et Amazon l'a déjà fait, pour des copies du roman 1984 de Georges Orwell qui avaient été mises en vente par un libraire indélicat qui avait un peu oublié de payer les ayant-droits.

Et c'est là que toute la beauté des DRM, dont j'ai déjà dit tout le mal que j'en pensais concernant la musique, apparaît d'un coup. Si vous n'êtes pas atteints d'une sueur froide et de tremblements convulsifs des mains en lisant cette histoire, par pitié, laissez votre ordinateur, relisez 1984, courez l'acheter ou l'emprunter en librairie si vous ne l'avez jamais lu. Ou bien, imaginez que vous êtes iranien et que Mahmoud Ahmadinejad non seulement possède la liste de tous les livres que vous avez lus mais peut en supprimer à volonté. Là, vous y êtes ?

Une fois qu'on a bien saisi les enjeux, les plates excuses de Jeff Bezos paraîtront encore plus plates. Il ne s'agit pas d'une banale querelle commerciale opposant consommateurs et fabricant, mais bel et bien de la défense de nos libertés fondamentales dans ce qu'elles ont de plus concret. Le fait que 1984, entre tous les romans, soit l'objet déclencheur d'une telle avertissement est d'une ironie digne d'Orwell, et peut-être même une farce postume de l'écrivain visionnaire. Comme le souligne la Free Software Fundation, si le livre électronique doit se développer et remplacer un jour le livre papier, il est vital que nous disposions de plate-formes matérielles et logicielles ouvertes dont nous ayons le contrôle. C'est important pour éviter les abus commerciaux des éditeurs et des libraires en ligne mais plus encore pour défendre la démocratie dont la liberté de lire, d'écrire, de publier est un des vivants piliers. Pour les livres électroniques comme pour la musique, le boycott total et inconditionnel des DRM est la seule chose à faire.

Bonne nuit, chers lecteurs, faites de beaux rêves: Grand Frère veille sur notre sommeil.

lundi 22 juin 2009

L'Harmonie selon Schoenberg

Le traité d'harmonie d'Arnold Schoenberg a été récemment réédité dans la traduction française de Gérard Gubisch, Il y a quelques mois encore il fallait la lire dans la traduction anglaise de R. E. Carter (curieusement intitulée Theory of Harmony) ou encore en version originale, en allemand.

On a tendance à l'oublier, mais Schoenberg a écrit de la musique tonale quasiment toute sa vie, et s'est montré attaché à la forme et à la tradition plus que tout autre, en dépit de sa réputation méritée de dynamiteur de la musique post-romantique allemande. Ce traité d'harmonie, qui se veut au départ une méthode (Harmonielehre) est aussi l'occasion d'affirmer des conceptions très personnelles mais très stimulantes intellectuellement.

La conception de l'harmonie qu'il rejette vigoureusement est celle qui voudrait qu'il n'y ait qu'une seule harmonie, que celle-ci procéderait naturellement des propriétés physiques du son (comme la consonance) et d'une notion universelle et intangible du Beau. C'est un point de vue aujourd'hui encore très répandu chez les professeurs d'harmonie et de contrepoint, surtout chez les moins brillants, qui appliquent les « règles » de préparation de la 7e ou d'évitement des quintes parallèles sans jamais chercher à justifier ou à questionner leur origine. Ce que démontre Schoenberg avec force détails, c'est que l'harmonie telle qu'on l'a pratiquée de 1600 à 1900 environ en Europe comporte certes des éléments tirés de la consonance acoustique, mais d'autres qui sont purement conventionnels et relèvent de choix collectifs validés par la tradition mais que d'autres choix tout aussi valides et compatibles avec les lois de l'acoustique auraient été possibles. Ainsi il montre que les rencontre entre les partiels justifient que la résolution naturelle de la sixte-et-quarte (sol do mi) sur l'accord de dominante (sol si ré), mais que le traitement qui lui est réservé, le type de préparation et de résolution qu'on trouve dans les cadences traditionnelles qui ont fini par tourner au poncif (Debussy dénonçait « l'odieuse sixte-et-quarte ») sont purement conventionnels.

C'est avec un certain plaisir, après avoir pratiqué l'harmonie scolaire et évité les quintes parallèles comme un gamin ayant peur de se faire taper sur les doigts, ou au contraire enchaîné les accords parallèles avec le petit frisson de celui qui brave l'interdit, qu'on apprend que la règle des quintes parallèles n'a rien d'absolu; qu'elle n'a pas toujours existé; que son importance a évolué dans le temps; qu'elle a été ignorée par des compositeurs aujourd'hui placés parmi les plus grands; que si elle est tout à fait recommandable pour écrire un choral ou une fugue dans le style de Jean-Sébastien Bach, le même Jean-Sébastien Bach usait de cette « règle » comme des autres avec la plus grande liberté, en gardant l'oreille pour seul guide.

Parce qu'elle aide à prendre du recul, parce qu'elle explique sans jamais asséner de vérités toutes faites, parce qu'elle est pédagogique mais pas scolaire, cette Harmonie selon Schoenberg forme non un remplacement mais un salutaire complément à l'enseignement scolaire de l'harmonie. Quiconque a souffert sous la férule d'un professeur d'harmonie despotique, autoritaire et étroit d'esprit – et ils le sont tous, ou bien ils le deviennent – accueillera les explications du professeur Schoenberg avec une reconnaissance émue. Et se sentira plus libre d'apprécier aussi bien la musique tonale que celle qui cherche d'autres chemins.

(certains lecteurs auront remarqué que le titre de cet article est un clin d'oeil à l'Harmonie selon Lamartine)

samedi 16 mai 2009

L'introduction à Jean-Sébastien Bach enfin rééditée

On a du mal à le croire, mais cela fait plus de 20 ans que l'Introduction à Jean-Sébastien Bach de Boris de Schloezer est introuvable en librairie. Les Presses Universitaires de Rennes s'apprêtent à rééditer ce texte majeur, certainement un des plus profonds et des plus passionnants qu'il m'ait été donné de lire sur la musique.

La question que se pose Boris de Schoezer est la suivante: mettons que j'écoute le prélude en mi bémol BWV 878 du Clavier bien tempéré, joué au piano par Glenn Gould ou bien par Hans-Georg Shäfer, ou encore au clavecin par Daniel Benn. Qu'est-ce que j'écoute exactement ?  Est-ce bien la même oeuvre que j'entends jouée de manière si différente ? Un interprète ne le jouera jamais deux fois exactement de la même façon. Et même si j'écouter le même enregistrement deux fois de suite, ma perception est différente la deuxième fois du fait même que je l'ai déjà entendu une première fois. En fin de compte, existe-t-il réellement un objet appelé Prélude en mi bémol BWV 878 ? Boris de Schoezer répond par l'affirmative après avoir soigneusement et systématiquement réfuté la thèse subjectiviste qui dit qu'on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve. Il développe des notions comme la connaissance érotique de l'oeuvre, qui justifient qu'on puisse dire: j'aime ce Prélude.

L'édition poche que je garde préciseusement dans ma bibliothèque commence par une préface du compositeur André Boucourechliev qui explique que ce livre a servi de manifeste à toute une génération de compositeurs d'avant-garde dans les années 1950, car on y trouve une théorie  de l'oeuvre et de l'écriture musicale indépendante de l'enseignement traditionnel. Il a sans doute également contribué à la redécouverte de l'oeuvre de Jean-Sébastien Bach, qui n'est véritablement sortie d'un long purgatoire d'oubli et d'indifférence qu'à partis des années 1950, grâce à l'avènement du disque en particulier.

Soulignons enfin que l'Introduction à J-S Bach est écrite dans une langue dont la pureté ferait rougir beaucoup de nos romanciers à la mode ou de nos philosophes familiers des plateaux de télévision. Il convient donc de saluer cette réédition et même de souhaiter qu'on la trouve rapidement au format poche dans toutes les bonnes librairies.

(à lire également: la fiche du site musicologie.org)

vendredi 20 mars 2009

Jean Giono: les vraies richesses

C'est en 1937 Jean Giono publie un essai d'une centaine de pages intitulé Les vraies richesses qu'il est urgent de relire aujourd'hui (on le trouve chez Grasset dans la collection "Les Cahiers Rouges", mais aussi en livre de poche). Voici un extrait de la préface:

La joie que j'ai dans mon cœur (comme celle que Bobi a dans son cœur) je la touche et je la perds dans le même instant parce que je ne peux pas la partager avec tous. Qu'on m'accuse alors d'avoir trouvé une joie plus terrible que délicieuse, j'en suis fier. Mes délices demeureront quand ils seront communs. Mais quand la misère m'assiège ... Et elle est partout dans le monde, mêlée à une sorte de folie. Les hommes ont créé une planète nouvelle: la planète de la misère et du malheur des corps. Ils ont déserté la terre. Ils ne veulent plus ni fruits, ni blé, ni liberté, ni joie. Ils ne veulent plus que ce qu'ils inventent et fabriquent eux-mêmes. Ils ont des morceaux de papier qu'ils appellent argent. Pour avoir un plus grand nombre de ces morceaux de papier ils décident subitement de faire abattre et d'enterrer cent soixante mille vaches parmi les plus fortes laitières. Ils décident d'arracher la vigne car, si on ne l'arrachait pas, le vin serait trop bon marché, c'est-à-dire ne pourrait plus produire des morceaux de papier en assez grand nombre. A choisir entre les morceaux de papier et le vin, ils choisissent les morceaux de papier. Ils brûlent le café, ils brûlent le lin, ils brûlent le chanvre, ils brûlent le coton. Devant l'énorme bûcher de coton, des chômeurs de l'Illinois viennent: «Laissez-nous emplir des matelas, disent-ils, nous couchons sur la terre, nous ne mangeons presque pas. Nous pourrons au moins dormir. » On leur dit: «Non, le coton est en trop. » Ils répondent: « Pas en trop puisque ce coton nous manque. Il nous donnerait des joies, je vous assure,. enfin, des joies c'est beaucoup dire, mais il adoucirait notre misère, il nous permettrait de dormir au souple quand nous n'avons pas assez mangé. » On leur répond: «Non, non, vous n'y entendez rien. Il ne s'agit pas de vous. Ce coton est en trop car, s'il continuait à exister, le prix du coton baisserait et nous, les producteurs de coton, nous aurions un peu moins de petits morceaux de papier. Tout est là, toute la question est là et nous ne serons tranquilles que lorsque ce coton sera devenu de la fumée. Ecartez-vous. » Quand les récoltes sont abondantes, on se lamente: nous avons trop de pêches, nous avons trop de poires, nous avons trop de vin, nous avons trop de blé, trop de pommes de terre, trop de betteraves, trop de choux, trop d'artichauts, d'épinards, de fèves, de lentilles, de haricots. La terre qui continue ses anciennes gloires épaissit-elle la semence des animaux: nous avons trop de vaches, trop de bœufs, trop de porcs, trop de moutons, trop de chevaux, trop de chèvres. Le cortège des bêtes splendides marche à travers les vergers couverts de fleurs,. les champs de graminées caressent doucement le ventre des bœufs. L'homme tremble. L'immense terreur collective ébranle la société,. nos morceaux de papier, nos morceaux de papier! Gouvernements, ministres, députés, rois, empereurs, lois, lois, lois humaines au secours! Nous avons trop de tout, vite, vite, mettons le feu aux champs, éreintons le verger à coups de hache, tuons les vaches, les porcs, les moutons pendant la nuit à coups de couteau dans le ventre, à coups de serpe sur la tête, fauchant à la faux les pattes grêles des troupeaux, et, si ça ne va pas assez vite, canons, canons, canons !

Que la rareté revienne! Que la terre soit un désert, pour que je puisse vendre très cher ce petit mouton solitaire, cette petite pêche, à peine deux bouchées. Vous avez faim? Tant mieux, vous me donnerez un peu plus de morceaux de papier! Si je pouvais arrêter les fleuves! Si je pouvais faire aussi que l'eau soit chère! Je vous vendrais de l'eau. Que d'argent perdu dans ce fleuve où tout le monde peut puiser librement.


Les deux tiers des enfants du monde sont sous-alimentés. Trente pour cent des femmes qui accouchent dans les maternités ont les seins secs au bout de huit jours. Soixante pour cent des enfants qui naissent ont souffert de misère dans le ventre de leur mère. Quarante pour cent des hommes de la terre n'ont jamais mangé un fruit sur l'arbre. Sur cent hommes, trente-deux meurent de faim tous les ans, quarante ne mangent jamais à leur faim. Sur toute l'étendue de la terre, toutes les bêtes libres mangent à leur faim. Dans la société de l'argent, vingt-huit pour cent des hommes mangent à leur faim. Soixante-dix pour cent des travailleurs n'ont jamais eu de repos, n'ont jamais eu le temps de regarder un arbre en fleur, ne connaissent pas le printemps dans les collines. Ils produisent des objets manufacturés. Quarante pour cent des objets qu'ils fabriquent ainsi sans arrêt sont sans signification dans la vie humaine. Cinquante-trois pour cent des objets fabriqués qui peuvent aider la vie restent dans les entrepôts, ne sont pas achetés, sont détruits, redeviennent de la matière qu'on redonne à l'ouvrier, qui refait l'objet, qu'on redétruit. L'ouvrier est le seul qui habite totalement dans la planète de la misère et du malheur des corps.

 Sur cent ouvriers entrant aux hôpitaux les médecins qui les examinent ne peuvent plus reconnaître le corps d'un homme à quarante-trois d'entre eux. Les poumons sont devenus quelque chose qui jusqu'à présent n'avait plus de nom, une sorte de monstre anatomique. Mais il y a tant de ces monstres qu'on a été obligé d'inventer un nom: c'est le poumon-usine. Sur ces quarante-trois - je ne sais pas comment dire,. disons: hommes, quand même - sur ces quarante-trois hommes, il n'y a plus rien de vrai: ni cœur, ni sang, ni vue, ni odorat, ni goût. Ce sont les nouveaux habitants de la nouvelle planète de la misère et du malheur des corps. Les bêtes sauvages sont admirables. Un renard saute deux mètres en hauteur, tant qu'il veut. Le cœur d'un oiseau est une merveille. Le poumon des canards sauvages est une joie et une richesse formidables pour le canard. La société construite sur l'argent détruit les récoltes, détruit les bêtes, détruit les hommes, détruit la joie, détruit le monde véritable, détruit la paix, détruit les vraies richesses.

Vous avez droit aux récoltes, droit à la joie, droit au monde véritable, droit aux vraies richesses ici-bas, tout de suite, maintenant, pour cette vie. Vous ne devez plus obéir à la folie de l'argent.


jeudi 5 mars 2009

Debussy, père de tout les bloggueurs

Entre 1901 et 1903, un musicien français jeune encore, brillant, anti-conformiste, déjà connu mais pas encore célèbre (il faudra attendre le succès de Pelléas pour cela) publie des chroniques musicales sous le pseudonyme de Monsieur Croche. Dans ce Monsieur Croche, Paul Valéry ne verra qu'un avatar de son Monsieur Teste, mais c'est bien plus que cela.

debussy_mr_croche.jpg

Les chroniques musicales de Debussy ne ressemblent pas à ce qu'on lit habituellement dans la critique musicale. Il ne prétend pas être l'arbitre du bon goût, celui qui distribue les bons ou les mauvais points, qui couvre de fleurs ou descend en flammes les interprètes. Il s'intéresse autant aux oeuvres qui sont jouées qu'à la manière dont elles sont jouées. Il mélange au fil de la plume des considérations théoriques, des impressions sur le vif, des plaisanteries. Il n'hésite pas à dire je, en assumant totalement la subjectivité de son propos. Le mot clé est celui d'impressions, qu'il souligne lui-même dans le premier article.

Lorsqu'il a re-publié ces textes en 1987, chez Gallimard, François Lesure a eu l'audace de les disposer par ordre chronologique, tels qu'ils ont été publiés à l'époque, et non dans la version re-travaillée par Debussy pour publication en 1926. Malgré les redites, les digressions que Debussy avait éliminées et que François Lesure a donc fidèlement rétabli, c'est sans doute le bon choix éditorial. Outre un tableau de la vie musicale il y a 100 ans à Paris, ces chroniques nous donnent une image vivante et spontanée de la pensée de Debussy. Ans, par exemple, toute l'ambiguïté de son rapport à Wagner (qui balance entre admiration et rejet) apparaît plus clairement.

Ma tendre épouse qui y a jeté un coup d'oeil (elle lit à la diabolique vitesse de 10 pages par minute) m'a dit c'est un blog, ce qui n'a pas manqué de m'interpeller, car c'est exactement l'impression que j'avais eu moi-même. Debussy n'a pas seulement inventé l'impressionnisme musical et le mode I (la gamma par tons, si vous préférez): il a aussi inventé le blog  mélomane, près de soixante-dix ans avant l'apparition d'Internet et cent ans avant l'avènement du Web 2.0. Quel génie visionnaire, tout de même. Et quelle fine plume !

samedi 14 février 2009

L'éternelle jeunesse de la Princesse de Clèves

Elle est née en 1678, elle n'a pas pris une ride, et le président de la république a une dent contre elle. C'est la Princesse de Clèves. La première attaque a été menée par le candidat à la présidentielle, en février 2006:

« L'autre jour, je m'amusais, on s'amuse comme on peut, à regarder le programme du concours d'attaché d'administration. Un sadique ou un imbécile, choisissez, avait mis dans le programme d'interroger les concurrents sur 'La Princesse de Clèves'. Je ne sais pas si cela vous est souvent arrivé de demander à la guichetière ce qu'elle pensait de 'La Princesse de Clèves'… Imaginez un peu le spectacle ! »

Plus récemment il en a remis une couche, ce qui fait murmurer à certains que la raison de cet acharnement est personnelle, une des secrétaires de l'Elysée ayant échoué à un concours administratif interne qui comportait entre autres des questions sur la Princesse de Clèves.

Beaucoup de choses ont été écrites à propose de cette hostilité à la Princesse, comme cet article de Beigbeider dans LIRE de mars 2007 qu'on peut consulter sur le blog Lettres au Monde sur l'être au monde, celui de Marc Escola sur Fabula, ou encore le Sarkothon 2009 de Jacques Drillon dans le Nouvel Obs. A titre personnel, plus encore que l'attaque contre la culture littéraire, c'est le présupposé que les personnes qui occupent des emplois subalternes (comme les guichetières) n'ont ni besoin ni envie de se cultiver. La Star Ac' et la Coupe de la Ligue, c'est bien assez pour eux !

En Autriche, il y a quelques années, j'avais parlé avec un homme qui vidait les corbeilles à ordures dans un jardin public. Il avait un petit livre assez abimé dans sa poche: des poésies de Reiner-Maria Rilke. Avec des mots très simples, l'allemand de cet homme qui n'avait pas fait d'études n'étant guère plus sophistiqué que le mien, il m'a confié sa passion pour la musique de Schubert.

Pour en revenir à la politique, il y a bien eu une période dans l'histoire de France où l'histoire, la philosophie, la littérature avaient quasiment disparu de l'enseignement, concentré sur les matières scientifiques et techniques, destiné à fabriquer des soldates et des ingénieurs et non des artistes, des esthètes ou des humanistes. Cette période ? Le premier Empire. Relisons ce qu'en dit Lamartine dans sa préface des Méditations en 1834:

C’était l’époque de l’empire : c’était l’heure de l’incarnation de la philosophie matérialiste du dix-huitième siècle dans le gouvernement et dans les mœurs. Tous ces hommes géométriques qui seuls avaient la parole et qui nous écrasaient, nous autres jeunes hommes, sous l’insolente tyrannie de leur triomphe, croyaient avoir desséché pour toujours en nous ce qu’ils étaient parvenus en effet à flétrir et à tuer en eux, toute la partie morale, divine, mélodieuse, de la pensée humaine. Rien ne peut peindre, à ceux qui ne l’ont pas subie, l’orgueilleuse stérilité de cette époque. C’était le sourire satanique d’un génie infernal quand il est parvenu à dégrader une génération tout entière, à déraciner tout un enthousiasme national, à tuer une vertu dans le monde ; ces hommes avaient le même sentiment de triomphante impuissance dans le cœur et sur les lèvres, quand ils nous disaient : « Amour, philosophie, religion, enthousiasme, liberté, poésie : néant que tout cela ! Calcul et force, chiffre et sabre, tout est là. Nous ne croyons que ce qui se prouve, nous ne sentons que ce qui se touche ; la poésie est morte avec le spiritualisme dont elle était née ». Et ils disaient vrai, elle était morte dans leurs âmes, morte dans leurs intelligences, morte en eux et autour d’eux. Par un sûr et prophétique instinct de leur destinée, ils tremblaient qu’elle ne ressuscitât dans le monde avec la liberté ; ils en jetaient au vent les moindres racines à mesure qu’il en germait sous leurs pas, dans leurs écoles, dans leurs lycées, dans leurs gymnases, surtout dans leurs noviciats militaires et polytechniques. Tout était organisé contre cette résurrection du sentiment moral et poétique ; c’était une ligue universelle des études mathématiques contre la pensée et la poésie. Le chiffre seul était permis, honoré, protégé, payé. Comme le chiffre ne raisonne pas, comme c’est un merveilleux instrument passif de tyrannie qui ne demande jamais à quoi on l’emploie, qui n’examine nullement si on le fait servir à l’oppression du genre humain ou à sa délivrance, au meurtre de l’esprit ou à son émancipation, le chef militaire de cette époque ne voulait pas d’autre missionnaire, pas d’autre séide, et ce séide le servait bien.

Lorsqu'on a fait des études scientifiques (ce qui est mon cas), on peut sourire de cette opposition frontale des maths et des lettres, d'autant plus que les maths, les vraies maths que pratiquent une poignée de chercheurs, sont tout aussi inutiles et d'une beauté tout aussi indéchiffrables qu'un poème de Mallarmé ou qu'un quatuor d'Anton Webern:

Dans un premier chapitre on définit, pour D une algèbre à division centrale sur un corps de fonctions sur un corps fini, les D-stukas de Drinfeld de rang quelconque avec structure de niveau ainsi que leurs champs classifiants. On montre que ces champs sont représentables au sens de Deligne-Mumford, localement de type fini et lisses sur leur base naturelle. Ils sont munis de deux morphismes dits «de Frobenius partiels» et de correspondances de Hecke. Dans le chapitre deux, on introduit une notion de filtration canonique de Harder-Narasimhan pour les D-stukas. Elle permet d'écrire de façon naturelle les champs classifiant les D-stukas comme des réunions filtrantes d'ouverts de type fini. Dans le chapitre trois, on décrit les groupoïdes de points fixes des composés de morphismes de Frobenius partiels et de correspondances de Hecke. Quand on tronque comme dans le chapitre deux, ces groupoïdes deviennent finis et en comptant leurs points avec multiplicités, on obtient des rationnels, baptisés «nombres de Lefschetz tronqués» pour lesquels on donne une première formule. Le chapitre quatre traite le cas du rang un. Les champs classifiants correspondants sont alors projectifs. On précise la structure de leur cohomologie -adique en combinant la formule des points fixes de Grothendieck-Lefschetz et la formule des traces de Selberg. Dans le chapitre cinq, on étudie le cas des rangs supérieurs. On introduit une façon de définir des «traces tronquées» pour les opérateurs de Hecke agissant sur les espaces de fonctions automorphes attachés aux groupes linéaires sur D. On prouve notre théorème principal qui affirme que les «nombres de Lefschetz tronqués» introduits au chapitre trois sont égaux aux «traces tronquées» de certains opérateurs de Hecke

(résumé de la thèse de doctorat de Laurent Lafforgue)

Fermons la parenthèse. Le parallèle entre Napoléon 1er et notre hyperactif président a souvent été fait, et il faut bien reconnaître qu'il est abusif, mais pas dénué de tout fondement. La France de la Ve République étant encore une démocratie, il est possible d'écrire et de publier des pastiches comme Mme de Pécresse et M. de Sarkise de Jean-Philippe Grosperrin, ou La princesse et le président de Sylvie Prioul. Il est également possible de répondre à l'invitation de quelques profs de l'université Paris III:

Parce que nous désirons un monde possible où nous pourrions, aussi, parler de La Princesse de Clèves, de quelques autres textes, et pourquoi pas d'art et de cinéma avec nos concitoyens quelle que soit la fonction qu'ils exercent,

Parce que nous sommes persuadés que la lecture d'un texte littéraire prépare à affronter le monde, professionnel ou personnel,

Parce que nous croyons que sans la complexité, la réflexion et la culture la démocratie est morte,

(...)

Nous nous relaierons le lundi 16 février, à partir de 15h, devant le Panthéon, à Paris, pour une lecture marathon de La Princesse de Clèves.

samedi 18 octobre 2008

Ernest Chausson, par Jean Gallois

Comment remplir 600 pages avec la vie et l'oeuvre d'Ernest Chausson ? L'auteur du Poème pour violon et orchestre et du Roi Artus n'a en effet laissé qu'une cinquantaine d'opus. Il faut dire que venu tardivement à la musique et décédé à 44 ans, il n'aura été compositeur qu'une quinzaine d'années. Le plus doué des élèves de César Franck, s'il n'a pas écrit autant que Beethoven ou Schubert, tant s'en faut, nous laisse plus d'un chef-d'oeuvre, dans tous les genres: musique de chambre, mélodie, orchestre, opéra.

Ernest Chausson

Pour sa monographie chez Fayard, Jean Gallois prend donc tout son temps : il commence par brosser un large tableau politique et culturel de la France de 1848 à 1900. Il détaille la jeunesse de Chausson, ses hésitations, son goût pour la littérature, sa vocation relativement tardive pour la musique, ses rapports avec Massenet, d'Indy, Duparc, Fauré. Mais la moitié de l'ouvrage est tout de même consacrée aux oeuvres et à leur analyse détaillée. Le tout se lit avec plaisir pour peu qu'on soit un peu familier avec la musique de Chausson. On y trouve nombre de documents passionnants, comme cette lettre à un ami mélomane écrite en 1884, alors que Chausson, qui a déjà écrit des mélodies, le trio avec piano ainsi que le poème symphonique Viviane, est encore en proie au doute et au découragement comme au tout début:

Ah mon cher ami, que vous êtes heureux d'être dilettante. Vous jouissez tranquillement de ce qui est beau, et c'est pour vous que les poètes travaillent, depuis Homère jusqu'à Baudelaire (...) Vous êtes vraiment sage de vous en tenir là. En dehors de ces grands hommes, il y a les milliers de petites fourmis qui piochent ingratement et suent consciencieusement; ce qu'elles font n'a pas grande porté; cela ne changent rien et pourtant elles ne peuvent faire autre chose. Pourquoi diable suis-je une de ces bêtes-là ? (...) Comment se fait-il que je ne puisse m'empêcher d'écrire ? Je l'ai essayé; je ne puis pas, il y a alors en moi comme une fonction organique qui ne s'accomplit pas; je deviens tout à fait insupportable. Ce qu'il y a de plus bizzare c'est que malgré tout ce que je viens de vous dire sur la perception de l'oeuvre d'art et le découragement où je suis de n'y pouvoir jamais parvenir, je travaille comme si, à ce moment, je pensais tout à fait différemment. Mais, une fois l'entrain passé, je rage de voir combien ce que je fais est si loin de ce que je voudrais faire, de ce qu'il me semble que j'entends dans ma tête. Et le lendemain, je retravaille tout de même.

Des questions que j'ai déjà abordé dans ce journal, ici et . Ecrire de la musique n'est pas un hobby, encore moins un métier: c'est un besoin.

L'ouvrage de Jean Gallois se complète par un catalogue, une discographie et une bibliographie. En bref, comme disent les jeunes, c'est la totale. Merci au passage à Fanny qui m'avait offert ce livre il y a deux ans... j'ai même fini par le lire !

jeudi 11 septembre 2008

Binet: les bidochons internautes

La rentrée littéraire démarre très fort cet année avec un nouvel opus des Bidochon (Binet, publié chez Fluide Glacial) consacré à l'Internet. Robert et Raymonde découvrent la joie des e-mails, du spam, des virus, du phising, du googling, du connecting, du pr0n, des Relox et du C!alys pas cher, sans compter les contacts avec une hot line vraiment très chaude...

Les dialogues sont savoureux, et le dessin toujours aussi efficace:

Bidochon_internautes.jpg

Je ne voudrais pas gâcher votre plaisir de le découvrir, mais Binet a trouvé une façon très visuelle, très parlante, très bidochonesque de décrire les heurs et malheurs de l'internaute. La résistance têtue des Bidochon à toute forme de modernité - que ce soit le taï-chi, la télé, la voiture, la macrobiotique ou le téléphone portable - a quelque chose d'héroïque et de profondément touchant.

En bref 2008 est un grand cru pour les Bidochon !

mardi 22 juillet 2008

Wikiplagiat

C'est l'encyclopédie la plus ouverte du monde. Elle est tellement ouverte qu'on n'a même pas besoin de s'identifier par un pseudonyme pour modifier les pages, ce qui lui a valu le surnom de Whackypedia, ce qu'on pourrait traduire par merdictionnaire. De nombreuses histoires ont défrayé la chroniques: grandes entreprises payant des consultants pour arranger les articles les concernant, employés du Pentagone modifiant les pages sur le conflit en Irak, fausses informations sur les pages des stars du grand ou du petit écran. Plus proche de nous, un grand nombre de profs ont trouvé des collages d'articles de Wikipédia en guise de devoir à la maison.

Alors que certains se posent carrément la question du boycott, que doit-on faire de Wikipédia ? Y contribuer activement ? La consulter de temps en temps ? Voici mon expérience personnelle de la chose. Grand utilisateur des outils de type Wiki dans l'entreprise ou je travaille, j'ai déjà consulté souvent et contribué occasionnellement à l'encyclopédie collaborative. Après avoir écrit une série de billets sur la Quatrième Symphonie de Sibelius, je regarde par curiosité la page Wikipédia sur le sujet. Voilà que j'y trouve un copier-coller du guide de la musique symphonique de Tranchefort (sans citer la source naturellement), qui a été fait par un auteur anonyme, sans doute un ado (ou une grand-mère) bien intentionné mais pas renseigné sur le droit d'auteur. J'ai arrangé l'article comme j'ai pu, sans reprendre le contenu de mes propres articles notamment car ils ont un ton assez personnel et ne prétendent à aucune objectivité musicologique ou scientifique.

Que trouve-t-on sur Wikipédia ? En théorie aucun article au contenu original, uniquement un résumé des connaissances disponibles par ailleurs, une présentation ordonnée de tout ce qu'on pourrait savoir sur tout, pourvu qu'on ait envie de creuser un sujet. (mais pour creuser un sujet, il faut lire de vrais livre, rencontrer des spécialistes, bref aller bien au-delà de ce qu'on peut trouver dans une encyclopédie quelle qu'elle soit). En pratique, c'est très variable, et le fait qu'un article donné ne soit jamais considéré comme définitif, toujours sujet à révision n'accroit pas le sentiment de sécurité du lecteur, même si tous reconnaissent que Wikipédia est infiniment supérieure aux encyclopédies classiques en ce qui concerne la rapidité des mises à jour.

Il existe plusieurs livres sur le phénomène Wikipédia, celui de Marc Foglia Wikipédia, média de la connaissance démocratique, chez FYP, étant sans doute le plus profond dans l'analyse. Il évoque le modèle philosophique des fondateurs, mélange inattendu et détonnant d'utilitarisme, de positivisme, de libéralisme et de collectivisme; le modèle économique de cette fondation sans moyens et presque sans budget qui met en péril des maisons aussi prestigieuses que Larousse, Brockaus et Britannica; les questions liées à l'éducation, au vandalisme, à la culture de l'immédiateté et de la gratuité, au paradigme mode de travail qui remet en cause la notion même d'éditeur, d'auteur et de lecteur. En forgeant certains concepts comme la "flat knowledge", il explique assez clairement la nature du bouleversement en cours, sans chercher à le décrire complètement ou définitivement, ce qui serait vain. Et dans un esprit conforme Wiki, l'auteur au ouvert son livre à une demi-douzaine de spécialistes qui apportent leurs points de vue complémentaires et parfois divergents au endroits qu'ils ont eux-même choisis. Un livre tout à fait Web 2.0 en somme.

jeudi 26 juin 2008

Dominique Hoppenot: le violon intérieur

Dominique Hoppenot, pédagogue du violon bien connue, disparue en 1983, s'était fait une spécialité de récupérer des violonistes (amateurs ou professionnels) au bord du gouffre, de leur redonner la confiance, le plaisir de jouer, et les bases de la technique. Son approche originale prenait en compte tout le corps et pas seulement les doigts ou les poignets, a fait beaucoup d'émules et si elle n'est pas la seule, Dominique Hoppenot est l'une des personnes qui ont contribué à changer l'enseignement du violon.

le violon intérieur

Les conseils que donne Dominique Hoppenot sont basés sur une connaissance fine de l'anatomie, une longue expérience: les nombreux dessins expliquent des positions justifiés par l'équilibre de tout le corps, la dynamique de mouvements qui sont toujours la résultante d'une force et d'une autre force opposée. Le but visé étant un état de décontraction et de concentration qui permette d'aborder et de résoudre les redoutables difficultés que pose la pratique du violon.

En dehors des violonistes (et altistes), ce livre ne risque pas de passionner les foules car on y a parle de technique, de pédagogie, mais guère de musique. Sauf erreur de ma part aucun nom de grand compositeur ou d'œuvre importante pour violon n'est cité dans le livre, vraiment centré sur le jeu du violon et le son. Mais pour les violonistes c'est un véritable livre de chevet ou plutôt de pupitre. Quel que soit leur niveau c'est une invitation à revenir aux sources, à se remettre en question, et parfois tout simplement à retrouver le bonheur de jouer.

vendredi 20 juin 2008

Du Bellay, Desportes, Labé, et Marot dans le texte

J'ai toujours aimé la poésie mais depuis quelques mois, celle du XVIè siècle me passionne véritablement: on y trouve une liberté de ton, une folie langagière, une force dont on chercherait en vain l'équivalent dans la poésie classique ou romantique (la poésie moderne et contemporaine, c'est encore tout à fait autre chose).

La question inévitable lorsqu'on lit des textes anciens: faut-il moderniser l'orthographe ? Dans le cas de la prose, ça ce discute. Pour la poésie, il ne faut rien moderniser. La couleur sonore d'un poème vient des voyelles, si on change les voyelles on détruit la couleur. Même remarque pour le rythme, qui est donné par les consonnes. Un autre argument plus fort encore: de façon paradoxale, moderniser la langue revient en fait à nier le fait qu'elle évolue, qu'elle vit. Il faut donc faire l'effort de lire ces textes tels qu'ils ont été écrits, quitte à chercher des mots anciens dans un dictionnaire. En théorie, il faudrait également les lire avec l'intonation d'époque, mais c'est quasiment impossible car on n'a qu'une très vague idée de la manière dont Montesquieu ou Du Bellay prononçaient le Français. Contrairement à la musique, où des traités d'interprétation peuvent donner des indications, on ne dispose d'aucun document donnant la transcriptions phonétique des mots du dictionnaire, ni de l'emplacement des accents dans la phrase ou des usages concernant les liaisons.

Après quelques déceptions avec des éditions poche en langue "semi-modernisée", j'ai finalement trouvé mon bonheur dans la collection de La Pléiade: sous le titre Poètes du XVIè siècle, Albert-Marie Schmidt a regroupé, non une sélection de poèmes mais une sélection de recueils, ce qui permet d'apprécier certains tubes comme Heureux qui comme Ulysse ... ou Je vis, je meurs : je me brule et me noye ... dans leur contexte naturel. C'est une véritable nourriture pour l'esprit, et des plus délectables. Voici pour vous, chers lecteurs, un sonnet extrait des Regrets de Du Bellay:

Seigneur, ne pensez pas d'ouir chanter icy
Les louanges du Roy, ny la gloire de Guyse,
Ny celle que se sont les Chastillons acquise,
Ny ce Temple sacré au grand Montmorancy.

N'y pensez voir encor' le severe sourcy
De madame Sagesse, ou la brave entreprise,
Qui au Ciel, au Daemons, aux Estoilles s'est prise,
La Fortune, la Mort, et la Justice aussi,

De l'Or encore moins, de luy je ne suis pas digne :
Mais bien d'un petit Chat j'ay fait un petit hymne,
Lequel je vous envoye : autre present je n'ay.

Prenez le donc, Seigneur, et m'excusez de grace,
Si pour le bal ayant la musique trop basse,
Je sonne un passepied, ou quelque branle gay.

Du Bellay fait ici (icy ?) allusion à un autre de ses poèmes, l'Epitaphe du Chat. Soulignons pour finir que le branle et le passepied sont des danses populaires (opposées ici au bal, pratiqué par les nobles).

- page 1 de 2