Le journal de papageno

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jeudi 7 janvier 2010

Hindemith: adversus heresim Schoenbergis

Sur mon bureau parmi d'autres livres en ce moment: le Traité de Composition de Paul Hindemith, publié sous le titre The Craft of Musical Composition (et pas traduit en français à ma connaissance). Un livre dense et passionnant, pas facile à résumer.

L'opinion générale sur Hindemith est qu'après avoir été un casse-tout brise-tout expressionniste dans les années 1920, au point d'écrire Wie eine maschine (comme une machine) ou encore Tonschoenheit ist nebensache (la beauté du son est sans importance) sur certaines partitions, il s'est après son exil de 1936 replié sur des positions bien plus conservatrices. Son retour à la tonalité serait illustré par des oeuvres comme le Ludus Tonalis de 1937, cycle de 12 fugues pour piano séparées par des interludes ainsi que par ses ouvrages théoriques comme le traité de composition. L'examen attentif de l'oeuvre protéiforme et inclassable d'Hindemith, comme la lecture dudit traité de composition montrent que la réalité est plus complexe.

Le jeune Hindemith produit simultanément, et à une vitesse étonnante, les partitions les plus diverses, pour toutes les formations musicales et dans tous les styles: tantôt post-romantique, tantôt expressionniste, tantôt ironique ou grinçant, comme ce Wohltempierte Ragtime op. 21 qui accommode un des thème de fugue de Bach à la sauce de la musique de variété de l'époque. Sa boulimie et son exploration tous azimuts le rendent particulièrement inclassable durant les quinze premières années, allemandes, de sa carrière. Une chose est sûre: dès 1922 il a été assez tôt reconnu comme un des grands compositeurs de son temps, avec Die junge Magd, la Kammermusik n°1, puis le premier Quatuor. Et il a été une figure majeure de la nouvelle musique allemande dans les dix années qui ont suivi.

Son traité de composition a pris forme entre 1935 et 1939, période difficile de sa vie. Les nazis qui depuis 1933 avaient interdit ses concerts (il jouait en trio avec deux musiciens juifs), critiqué violemment sa musique "dégénérée", et multiplié les vexations, ont fini par l'interdire tout à fait. Le soutien de nombreux musiciens dont Furtwängler qui créa son bel opéra Mathis der Mahler en 1935 à Berlin n'y changea rien. Il quitte l'Allemange début 1937, vit en suisse et voyage aux Etats-Unis. Pour bêtes et méchantes qu'elles soient, les attaques des nazis ont peut-être laissé des traces chez le musicien souvent enclin au doute, qui s'était fréquemment posé la question "jusqu'où ?" concernant la musique d'avant-garde, qui avait le souci d'écrire une musique qui reste accessible aux amateurs, bien que n'ayant rien de facile ni dans l'écriture ni dans l'exécution.

C'est dans cette période difficile qu'Hindemith a éprouvé le besoin de réfléchir aux fondations de son art, et d'écrire un traité qui englobe et explique à la fois l'héritage musical des trois siècles précédent et le premier tiers du vingtième siècle. Y trouve-t-on des positions conservatrices ? Oui, en un sens. Hindemith définit la consonance comme une force naturelle et universelle semblable à la gravitation. Un compositeur peut et doit utiliser la dialectique entre consonance et dissonance pour renforcer l'expression; mais une émancipation complète de la dissonance comme celle offerte par la série de Schoenberg ne peut selon Hindemith qu'être parfaitement artificielle. Une hérésie, en quelque sorte (d'où le titre de ce billet, allusion, les fins lettrés l'auront compris, à Irénée de Lyon).

En tant qu'altiste du quatuor Amar, Hindemith a créé les bagatelles op. 9 de Webern, et consacré un concert entier à Schoenberg, à l'occasion des 50 ans du maître viennois. Ayant également fréquenté Alban Berg,il connaissait donc la musique de la seconde école de Vienne mieux que tous ses contemporains. Il a également défendu la musique de Schreker, Krenek, Bartok, Kodaly et bien d'autres, qu'il a donné en concert comme altiste ou chef d'orchestre. S'il a tourné le dos à la série dodécaphonique, c'est donc en connaissance de cause, et non par ignorance ou par frilosité.

Un autre aspect décevant du traité d'Hindemith est la partie consacré à l'acoustique, qui est clairement incomplète et rendu obsolète par les progrès spectaculaires de la musique électronique, concrète, spectrale et de l'informatique musicale depuis 1945.

Mais plutôt que se focaliser sur ce qu'il n'inclut pas, on peut considérer ce que ce traité offre de radicalement nouveau par rapport aux traités d'harmonie tonale. Des quatre piliers de la musique tonale tels que j'ai essayé de les définir récemment (la tonique, les gammes, les accord parfaits, le total chromatique), il n'en garde que trois, délaissant les gamme diatonique à 7 sons. Par ailleurs il abolit la différence entre majeur et mineur. La tonalité de Do selon Hindemith comporte 12 sons, qui ne sont pas égaux: ils sont classés selon leur degré de consonance et de dissonance par rapport au ton principal. Curieusement, Hindemith met le triton à part (Fa #) et traite les 10 notes restantes par paires (quarte / quinte, tierces / sixtes, secondes / septièmes). Basé sur ce qu'on sait aujourd'hui de la consonance auditive, j'aurais plutôt placé le triton comme plus dissonance que les tierces / sixtes et moins que les secondes / septièmes.

Par ailleurs Hindemith propose une méthode pour isoler le ton principal d'un accord et une classification des accords en plusieurs groupes. Ces groupes contiennent les accords parfaits et les septièmes mais aussi deux groupes qui permettent d'inclure n'importe quel aggrégat de sons dans la théorie. Dans tonalité élargie, n'importe quel accord est possible, mais tous les accords ne sont pas équivalents pour autant. On peut juger bizarre la distinction opérée par Hindemith entre les accords qui contiennent un triton et ceux qui n'en contiennent pas, et regretter l'absence de l'analyse des divisions symétriques de l'octave, que Messiaen a exploité quelques années plus tard de manière si fructueuse.

Cependant, avec ses forces et ses limites, la théorie d'Hindemith offre un cadre qui permet d'analyser quasiment toute la musique écrite de 1900 à 1945, qu'elle soit signée Strawinsky Bartok, Janacek, Debussy ou Schoenberg. C'est dire tout son intérêt et sa portée. La dernière partie du livre, qui analyse plusieurs chefs-d'oeuvres, permet de voir enfin les concepts à l'oeuvre, et montre toute la pertinence du système. Si ses limites sont sans doute trop étroites pour expliquer la musique d'aujourd'hui, le traité de composition d'Hindemith demeure une lecture passionnante et incontournable. Révolutionnaire, conservateur ou les deux ? Homme de tous les paradoxes, Hindemith partageait en tout cas avec Schoenberg la folle ambition de fournir des fondations neuves à toute la musique occidentale.

lundi 27 juillet 2009

Grand frère est te regardant !

Le génial auteur de La Ferme des Animaux et de 1984 a certainement dû se retourner dans sa tombe en apprenant l'histoire. De quoi s'agit-il ? Le libraire en ligne Amazon vend aux États-Unis un livre électronique sous le doux nom de Kindle. Un petit bijou de technologie qui se connecte tout seul à Internet et permet de lire des livres, mais aussi des journaux, des magasines, des blogs ou même de consulter Wikipedia.

Où est le hic ? Le Kindle utilise un format propriétaire bourré de DRM. Pour lire un livre sur le Kindle, si ce n'est pas un ouvrage libre de droits, il faut payer bien sûr, mais le problème n'est pas là. Qu'est-ce qu'on achète exactement ? Lorsqu'on achète un livre papier, on peut:

  • le prêter à un ami,
  • le vendre,
  • le donner,
  • s'en servir pour caler le tabouret du piano,
  • allumer le feu avec,
  • mâcher, déchirer, arracher, maculer les feuilles (activité chère aux lecteurs de 18 à 24 mois),
  • écrire dans la marge,
  • donner à sa déco un petit air intello ("tu comprends je stocke les romans de gare dans l'entrée car j'ai la philo et l'histoire de l'art qui prennent toute la place au salon")
  • suppléer aux pannes de papier toilettes (particulièrement recommandé pour les romans de Houellebecq ou Angot)
On peut même le lire, si on a du temps à perdre. Si on en prend soin, la durée de vie d'un livre est de 100 ans au moins, mais tous les imprimeurs vous diront qu'avec la qualité de papier utilisée actuellement par les grands éditeurs, c'est plutôt 50 voire 30.

Lorsqu'on achète un livre électronique, on ne peut pas faire grand-chose à part le lire. Quand c'est un roman de Marc Levy avouez que c'est tout de même moins réjouissant et roboratif que certains usages cités plus haut. On ne peut pas prêter ou donner un e-book, ni même en faire une copie de sauvegarde sur un ordinateur. Étant donné la durée de vie du lecteur (et l'obsolescence programmé des formats propriétaires), on ne peut pas davantage espérer le léguer à ses enfants. Mais il y a pire, bien pire ! Non seulement le libraire connaît la liste détaillée des e-books que vous possédez, mais il peut même les effacer à distance. Et Amazon l'a déjà fait, pour des copies du roman 1984 de Georges Orwell qui avaient été mises en vente par un libraire indélicat qui avait un peu oublié de payer les ayant-droits.

Et c'est là que toute la beauté des DRM, dont j'ai déjà dit tout le mal que j'en pensais concernant la musique, apparaît d'un coup. Si vous n'êtes pas atteints d'une sueur froide et de tremblements convulsifs des mains en lisant cette histoire, par pitié, laissez votre ordinateur, relisez 1984, courez l'acheter ou l'emprunter en librairie si vous ne l'avez jamais lu. Ou bien, imaginez que vous êtes iranien et que Mahmoud Ahmadinejad non seulement possède la liste de tous les livres que vous avez lus mais peut en supprimer à volonté. Là, vous y êtes ?

Une fois qu'on a bien saisi les enjeux, les plates excuses de Jeff Bezos paraîtront encore plus plates. Il ne s'agit pas d'une banale querelle commerciale opposant consommateurs et fabricant, mais bel et bien de la défense de nos libertés fondamentales dans ce qu'elles ont de plus concret. Le fait que 1984, entre tous les romans, soit l'objet déclencheur d'une telle avertissement est d'une ironie digne d'Orwell, et peut-être même une farce postume de l'écrivain visionnaire. Comme le souligne la Free Software Fundation, si le livre électronique doit se développer et remplacer un jour le livre papier, il est vital que nous disposions de plate-formes matérielles et logicielles ouvertes dont nous ayons le contrôle. C'est important pour éviter les abus commerciaux des éditeurs et des libraires en ligne mais plus encore pour défendre la démocratie dont la liberté de lire, d'écrire, de publier est un des vivants piliers. Pour les livres électroniques comme pour la musique, le boycott total et inconditionnel des DRM est la seule chose à faire.

Bonne nuit, chers lecteurs, faites de beaux rêves: Grand Frère veille sur notre sommeil.

lundi 22 juin 2009

L'Harmonie selon Schoenberg

Le traité d'harmonie d'Arnold Schoenberg a été récemment réédité dans la traduction française de Gérard Gubisch, Il y a quelques mois encore il fallait la lire dans la traduction anglaise de R. E. Carter (curieusement intitulée Theory of Harmony) ou encore en version originale, en allemand.

On a tendance à l'oublier, mais Schoenberg a écrit de la musique tonale quasiment toute sa vie, et s'est montré attaché à la forme et à la tradition plus que tout autre, en dépit de sa réputation méritée de dynamiteur de la musique post-romantique allemande. Ce traité d'harmonie, qui se veut au départ une méthode (Harmonielehre) est aussi l'occasion d'affirmer des conceptions très personnelles mais très stimulantes intellectuellement.

La conception de l'harmonie qu'il rejette vigoureusement est celle qui voudrait qu'il n'y ait qu'une seule harmonie, que celle-ci procéderait naturellement des propriétés physiques du son (comme la consonance) et d'une notion universelle et intangible du Beau. C'est un point de vue aujourd'hui encore très répandu chez les professeurs d'harmonie et de contrepoint, surtout chez les moins brillants, qui appliquent les « règles » de préparation de la 7e ou d'évitement des quintes parallèles sans jamais chercher à justifier ou à questionner leur origine. Ce que démontre Schoenberg avec force détails, c'est que l'harmonie telle qu'on l'a pratiquée de 1600 à 1900 environ en Europe comporte certes des éléments tirés de la consonance acoustique, mais d'autres qui sont purement conventionnels et relèvent de choix collectifs validés par la tradition mais que d'autres choix tout aussi valides et compatibles avec les lois de l'acoustique auraient été possibles. Ainsi il montre que les rencontre entre les partiels justifient que la résolution naturelle de la sixte-et-quarte (sol do mi) sur l'accord de dominante (sol si ré), mais que le traitement qui lui est réservé, le type de préparation et de résolution qu'on trouve dans les cadences traditionnelles qui ont fini par tourner au poncif (Debussy dénonçait « l'odieuse sixte-et-quarte ») sont purement conventionnels.

C'est avec un certain plaisir, après avoir pratiqué l'harmonie scolaire et évité les quintes parallèles comme un gamin ayant peur de se faire taper sur les doigts, ou au contraire enchaîné les accords parallèles avec le petit frisson de celui qui brave l'interdit, qu'on apprend que la règle des quintes parallèles n'a rien d'absolu; qu'elle n'a pas toujours existé; que son importance a évolué dans le temps; qu'elle a été ignorée par des compositeurs aujourd'hui placés parmi les plus grands; que si elle est tout à fait recommandable pour écrire un choral ou une fugue dans le style de Jean-Sébastien Bach, le même Jean-Sébastien Bach usait de cette « règle » comme des autres avec la plus grande liberté, en gardant l'oreille pour seul guide.

Parce qu'elle aide à prendre du recul, parce qu'elle explique sans jamais asséner de vérités toutes faites, parce qu'elle est pédagogique mais pas scolaire, cette Harmonie selon Schoenberg forme non un remplacement mais un salutaire complément à l'enseignement scolaire de l'harmonie. Quiconque a souffert sous la férule d'un professeur d'harmonie despotique, autoritaire et étroit d'esprit – et ils le sont tous, ou bien ils le deviennent – accueillera les explications du professeur Schoenberg avec une reconnaissance émue. Et se sentira plus libre d'apprécier aussi bien la musique tonale que celle qui cherche d'autres chemins.

(certains lecteurs auront remarqué que le titre de cet article est un clin d'oeil à l'Harmonie selon Lamartine)

samedi 16 mai 2009

L'introduction à Jean-Sébastien Bach enfin rééditée

On a du mal à le croire, mais cela fait plus de 20 ans que l'Introduction à Jean-Sébastien Bach de Boris de Schloezer est introuvable en librairie. Les Presses Universitaires de Rennes s'apprêtent à rééditer ce texte majeur, certainement un des plus profonds et des plus passionnants qu'il m'ait été donné de lire sur la musique.

La question que se pose Boris de Schoezer est la suivante: mettons que j'écoute le prélude en mi bémol BWV 878 du Clavier bien tempéré, joué au piano par Glenn Gould ou bien par Hans-Georg Shäfer, ou encore au clavecin par Daniel Benn. Qu'est-ce que j'écoute exactement ?  Est-ce bien la même oeuvre que j'entends jouée de manière si différente ? Un interprète ne le jouera jamais deux fois exactement de la même façon. Et même si j'écouter le même enregistrement deux fois de suite, ma perception est différente la deuxième fois du fait même que je l'ai déjà entendu une première fois. En fin de compte, existe-t-il réellement un objet appelé Prélude en mi bémol BWV 878 ? Boris de Schoezer répond par l'affirmative après avoir soigneusement et systématiquement réfuté la thèse subjectiviste qui dit qu'on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve. Il développe des notions comme la connaissance érotique de l'oeuvre, qui justifient qu'on puisse dire: j'aime ce Prélude.

L'édition poche que je garde préciseusement dans ma bibliothèque commence par une préface du compositeur André Boucourechliev qui explique que ce livre a servi de manifeste à toute une génération de compositeurs d'avant-garde dans les années 1950, car on y trouve une théorie  de l'oeuvre et de l'écriture musicale indépendante de l'enseignement traditionnel. Il a sans doute également contribué à la redécouverte de l'oeuvre de Jean-Sébastien Bach, qui n'est véritablement sortie d'un long purgatoire d'oubli et d'indifférence qu'à partis des années 1950, grâce à l'avènement du disque en particulier.

Soulignons enfin que l'Introduction à J-S Bach est écrite dans une langue dont la pureté ferait rougir beaucoup de nos romanciers à la mode ou de nos philosophes familiers des plateaux de télévision. Il convient donc de saluer cette réédition et même de souhaiter qu'on la trouve rapidement au format poche dans toutes les bonnes librairies.

(à lire également: la fiche du site musicologie.org)

vendredi 20 mars 2009

Jean Giono: les vraies richesses

C'est en 1937 Jean Giono publie un essai d'une centaine de pages intitulé Les vraies richesses qu'il est urgent de relire aujourd'hui (on le trouve chez Grasset dans la collection "Les Cahiers Rouges", mais aussi en livre de poche). Voici un extrait de la préface:

La joie que j'ai dans mon cœur (comme celle que Bobi a dans son cœur) je la touche et je la perds dans le même instant parce que je ne peux pas la partager avec tous. Qu'on m'accuse alors d'avoir trouvé une joie plus terrible que délicieuse, j'en suis fier. Mes délices demeureront quand ils seront communs. Mais quand la misère m'assiège ... Et elle est partout dans le monde, mêlée à une sorte de folie. Les hommes ont créé une planète nouvelle: la planète de la misère et du malheur des corps. Ils ont déserté la terre. Ils ne veulent plus ni fruits, ni blé, ni liberté, ni joie. Ils ne veulent plus que ce qu'ils inventent et fabriquent eux-mêmes. Ils ont des morceaux de papier qu'ils appellent argent. Pour avoir un plus grand nombre de ces morceaux de papier ils décident subitement de faire abattre et d'enterrer cent soixante mille vaches parmi les plus fortes laitières. Ils décident d'arracher la vigne car, si on ne l'arrachait pas, le vin serait trop bon marché, c'est-à-dire ne pourrait plus produire des morceaux de papier en assez grand nombre. A choisir entre les morceaux de papier et le vin, ils choisissent les morceaux de papier. Ils brûlent le café, ils brûlent le lin, ils brûlent le chanvre, ils brûlent le coton. Devant l'énorme bûcher de coton, des chômeurs de l'Illinois viennent: «Laissez-nous emplir des matelas, disent-ils, nous couchons sur la terre, nous ne mangeons presque pas. Nous pourrons au moins dormir. » On leur dit: «Non, le coton est en trop. » Ils répondent: « Pas en trop puisque ce coton nous manque. Il nous donnerait des joies, je vous assure,. enfin, des joies c'est beaucoup dire, mais il adoucirait notre misère, il nous permettrait de dormir au souple quand nous n'avons pas assez mangé. » On leur répond: «Non, non, vous n'y entendez rien. Il ne s'agit pas de vous. Ce coton est en trop car, s'il continuait à exister, le prix du coton baisserait et nous, les producteurs de coton, nous aurions un peu moins de petits morceaux de papier. Tout est là, toute la question est là et nous ne serons tranquilles que lorsque ce coton sera devenu de la fumée. Ecartez-vous. » Quand les récoltes sont abondantes, on se lamente: nous avons trop de pêches, nous avons trop de poires, nous avons trop de vin, nous avons trop de blé, trop de pommes de terre, trop de betteraves, trop de choux, trop d'artichauts, d'épinards, de fèves, de lentilles, de haricots. La terre qui continue ses anciennes gloires épaissit-elle la semence des animaux: nous avons trop de vaches, trop de bœufs, trop de porcs, trop de moutons, trop de chevaux, trop de chèvres. Le cortège des bêtes splendides marche à travers les vergers couverts de fleurs,. les champs de graminées caressent doucement le ventre des bœufs. L'homme tremble. L'immense terreur collective ébranle la société,. nos morceaux de papier, nos morceaux de papier! Gouvernements, ministres, députés, rois, empereurs, lois, lois, lois humaines au secours! Nous avons trop de tout, vite, vite, mettons le feu aux champs, éreintons le verger à coups de hache, tuons les vaches, les porcs, les moutons pendant la nuit à coups de couteau dans le ventre, à coups de serpe sur la tête, fauchant à la faux les pattes grêles des troupeaux, et, si ça ne va pas assez vite, canons, canons, canons !

Que la rareté revienne! Que la terre soit un désert, pour que je puisse vendre très cher ce petit mouton solitaire, cette petite pêche, à peine deux bouchées. Vous avez faim? Tant mieux, vous me donnerez un peu plus de morceaux de papier! Si je pouvais arrêter les fleuves! Si je pouvais faire aussi que l'eau soit chère! Je vous vendrais de l'eau. Que d'argent perdu dans ce fleuve où tout le monde peut puiser librement.


Les deux tiers des enfants du monde sont sous-alimentés. Trente pour cent des femmes qui accouchent dans les maternités ont les seins secs au bout de huit jours. Soixante pour cent des enfants qui naissent ont souffert de misère dans le ventre de leur mère. Quarante pour cent des hommes de la terre n'ont jamais mangé un fruit sur l'arbre. Sur cent hommes, trente-deux meurent de faim tous les ans, quarante ne mangent jamais à leur faim. Sur toute l'étendue de la terre, toutes les bêtes libres mangent à leur faim. Dans la société de l'argent, vingt-huit pour cent des hommes mangent à leur faim. Soixante-dix pour cent des travailleurs n'ont jamais eu de repos, n'ont jamais eu le temps de regarder un arbre en fleur, ne connaissent pas le printemps dans les collines. Ils produisent des objets manufacturés. Quarante pour cent des objets qu'ils fabriquent ainsi sans arrêt sont sans signification dans la vie humaine. Cinquante-trois pour cent des objets fabriqués qui peuvent aider la vie restent dans les entrepôts, ne sont pas achetés, sont détruits, redeviennent de la matière qu'on redonne à l'ouvrier, qui refait l'objet, qu'on redétruit. L'ouvrier est le seul qui habite totalement dans la planète de la misère et du malheur des corps.

 Sur cent ouvriers entrant aux hôpitaux les médecins qui les examinent ne peuvent plus reconnaître le corps d'un homme à quarante-trois d'entre eux. Les poumons sont devenus quelque chose qui jusqu'à présent n'avait plus de nom, une sorte de monstre anatomique. Mais il y a tant de ces monstres qu'on a été obligé d'inventer un nom: c'est le poumon-usine. Sur ces quarante-trois - je ne sais pas comment dire,. disons: hommes, quand même - sur ces quarante-trois hommes, il n'y a plus rien de vrai: ni cœur, ni sang, ni vue, ni odorat, ni goût. Ce sont les nouveaux habitants de la nouvelle planète de la misère et du malheur des corps. Les bêtes sauvages sont admirables. Un renard saute deux mètres en hauteur, tant qu'il veut. Le cœur d'un oiseau est une merveille. Le poumon des canards sauvages est une joie et une richesse formidables pour le canard. La société construite sur l'argent détruit les récoltes, détruit les bêtes, détruit les hommes, détruit la joie, détruit le monde véritable, détruit la paix, détruit les vraies richesses.

Vous avez droit aux récoltes, droit à la joie, droit au monde véritable, droit aux vraies richesses ici-bas, tout de suite, maintenant, pour cette vie. Vous ne devez plus obéir à la folie de l'argent.


jeudi 5 mars 2009

Debussy, père de tout les bloggueurs

Entre 1901 et 1903, un musicien français jeune encore, brillant, anti-conformiste, déjà connu mais pas encore célèbre (il faudra attendre le succès de Pelléas pour cela) publie des chroniques musicales sous le pseudonyme de Monsieur Croche. Dans ce Monsieur Croche, Paul Valéry ne verra qu'un avatar de son Monsieur Teste, mais c'est bien plus que cela.

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Les chroniques musicales de Debussy ne ressemblent pas à ce qu'on lit habituellement dans la critique musicale. Il ne prétend pas être l'arbitre du bon goût, celui qui distribue les bons ou les mauvais points, qui couvre de fleurs ou descend en flammes les interprètes. Il s'intéresse autant aux oeuvres qui sont jouées qu'à la manière dont elles sont jouées. Il mélange au fil de la plume des considérations théoriques, des impressions sur le vif, des plaisanteries. Il n'hésite pas à dire je, en assumant totalement la subjectivité de son propos. Le mot clé est celui d'impressions, qu'il souligne lui-même dans le premier article.

Lorsqu'il a re-publié ces textes en 1987, chez Gallimard, François Lesure a eu l'audace de les disposer par ordre chronologique, tels qu'ils ont été publiés à l'époque, et non dans la version re-travaillée par Debussy pour publication en 1926. Malgré les redites, les digressions que Debussy avait éliminées et que François Lesure a donc fidèlement rétabli, c'est sans doute le bon choix éditorial. Outre un tableau de la vie musicale il y a 100 ans à Paris, ces chroniques nous donnent une image vivante et spontanée de la pensée de Debussy. Ans, par exemple, toute l'ambiguïté de son rapport à Wagner (qui balance entre admiration et rejet) apparaît plus clairement.

Ma tendre épouse qui y a jeté un coup d'oeil (elle lit à la diabolique vitesse de 10 pages par minute) m'a dit c'est un blog, ce qui n'a pas manqué de m'interpeller, car c'est exactement l'impression que j'avais eu moi-même. Debussy n'a pas seulement inventé l'impressionnisme musical et le mode I (la gamma par tons, si vous préférez): il a aussi inventé le blog  mélomane, près de soixante-dix ans avant l'apparition d'Internet et cent ans avant l'avènement du Web 2.0. Quel génie visionnaire, tout de même. Et quelle fine plume !

samedi 14 février 2009

L'éternelle jeunesse de la Princesse de Clèves

Elle est née en 1678, elle n'a pas pris une ride, et le président de la république a une dent contre elle. C'est la Princesse de Clèves. La première attaque a été menée par le candidat à la présidentielle, en février 2006:

« L'autre jour, je m'amusais, on s'amuse comme on peut, à regarder le programme du concours d'attaché d'administration. Un sadique ou un imbécile, choisissez, avait mis dans le programme d'interroger les concurrents sur 'La Princesse de Clèves'. Je ne sais pas si cela vous est souvent arrivé de demander à la guichetière ce qu'elle pensait de 'La Princesse de Clèves'… Imaginez un peu le spectacle ! »

Plus récemment il en a remis une couche, ce qui fait murmurer à certains que la raison de cet acharnement est personnelle, une des secrétaires de l'Elysée ayant échoué à un concours administratif interne qui comportait entre autres des questions sur la Princesse de Clèves.

Beaucoup de choses ont été écrites à propose de cette hostilité à la Princesse, comme cet article de Beigbeider dans LIRE de mars 2007 qu'on peut consulter sur le blog Lettres au Monde sur l'être au monde, celui de Marc Escola sur Fabula, ou encore le Sarkothon 2009 de Jacques Drillon dans le Nouvel Obs. A titre personnel, plus encore que l'attaque contre la culture littéraire, c'est le présupposé que les personnes qui occupent des emplois subalternes (comme les guichetières) n'ont ni besoin ni envie de se cultiver. La Star Ac' et la Coupe de la Ligue, c'est bien assez pour eux !

En Autriche, il y a quelques années, j'avais parlé avec un homme qui vidait les corbeilles à ordures dans un jardin public. Il avait un petit livre assez abimé dans sa poche: des poésies de Reiner-Maria Rilke. Avec des mots très simples, l'allemand de cet homme qui n'avait pas fait d'études n'étant guère plus sophistiqué que le mien, il m'a confié sa passion pour la musique de Schubert.

Pour en revenir à la politique, il y a bien eu une période dans l'histoire de France où l'histoire, la philosophie, la littérature avaient quasiment disparu de l'enseignement, concentré sur les matières scientifiques et techniques, destiné à fabriquer des soldates et des ingénieurs et non des artistes, des esthètes ou des humanistes. Cette période ? Le premier Empire. Relisons ce qu'en dit Lamartine dans sa préface des Méditations en 1834:

C’était l’époque de l’empire : c’était l’heure de l’incarnation de la philosophie matérialiste du dix-huitième siècle dans le gouvernement et dans les mœurs. Tous ces hommes géométriques qui seuls avaient la parole et qui nous écrasaient, nous autres jeunes hommes, sous l’insolente tyrannie de leur triomphe, croyaient avoir desséché pour toujours en nous ce qu’ils étaient parvenus en effet à flétrir et à tuer en eux, toute la partie morale, divine, mélodieuse, de la pensée humaine. Rien ne peut peindre, à ceux qui ne l’ont pas subie, l’orgueilleuse stérilité de cette époque. C’était le sourire satanique d’un génie infernal quand il est parvenu à dégrader une génération tout entière, à déraciner tout un enthousiasme national, à tuer une vertu dans le monde ; ces hommes avaient le même sentiment de triomphante impuissance dans le cœur et sur les lèvres, quand ils nous disaient : « Amour, philosophie, religion, enthousiasme, liberté, poésie : néant que tout cela ! Calcul et force, chiffre et sabre, tout est là. Nous ne croyons que ce qui se prouve, nous ne sentons que ce qui se touche ; la poésie est morte avec le spiritualisme dont elle était née ». Et ils disaient vrai, elle était morte dans leurs âmes, morte dans leurs intelligences, morte en eux et autour d’eux. Par un sûr et prophétique instinct de leur destinée, ils tremblaient qu’elle ne ressuscitât dans le monde avec la liberté ; ils en jetaient au vent les moindres racines à mesure qu’il en germait sous leurs pas, dans leurs écoles, dans leurs lycées, dans leurs gymnases, surtout dans leurs noviciats militaires et polytechniques. Tout était organisé contre cette résurrection du sentiment moral et poétique ; c’était une ligue universelle des études mathématiques contre la pensée et la poésie. Le chiffre seul était permis, honoré, protégé, payé. Comme le chiffre ne raisonne pas, comme c’est un merveilleux instrument passif de tyrannie qui ne demande jamais à quoi on l’emploie, qui n’examine nullement si on le fait servir à l’oppression du genre humain ou à sa délivrance, au meurtre de l’esprit ou à son émancipation, le chef militaire de cette époque ne voulait pas d’autre missionnaire, pas d’autre séide, et ce séide le servait bien.

Lorsqu'on a fait des études scientifiques (ce qui est mon cas), on peut sourire de cette opposition frontale des maths et des lettres, d'autant plus que les maths, les vraies maths que pratiquent une poignée de chercheurs, sont tout aussi inutiles et d'une beauté tout aussi indéchiffrables qu'un poème de Mallarmé ou qu'un quatuor d'Anton Webern:

Dans un premier chapitre on définit, pour D une algèbre à division centrale sur un corps de fonctions sur un corps fini, les D-stukas de Drinfeld de rang quelconque avec structure de niveau ainsi que leurs champs classifiants. On montre que ces champs sont représentables au sens de Deligne-Mumford, localement de type fini et lisses sur leur base naturelle. Ils sont munis de deux morphismes dits «de Frobenius partiels» et de correspondances de Hecke. Dans le chapitre deux, on introduit une notion de filtration canonique de Harder-Narasimhan pour les D-stukas. Elle permet d'écrire de façon naturelle les champs classifiant les D-stukas comme des réunions filtrantes d'ouverts de type fini. Dans le chapitre trois, on décrit les groupoïdes de points fixes des composés de morphismes de Frobenius partiels et de correspondances de Hecke. Quand on tronque comme dans le chapitre deux, ces groupoïdes deviennent finis et en comptant leurs points avec multiplicités, on obtient des rationnels, baptisés «nombres de Lefschetz tronqués» pour lesquels on donne une première formule. Le chapitre quatre traite le cas du rang un. Les champs classifiants correspondants sont alors projectifs. On précise la structure de leur cohomologie -adique en combinant la formule des points fixes de Grothendieck-Lefschetz et la formule des traces de Selberg. Dans le chapitre cinq, on étudie le cas des rangs supérieurs. On introduit une façon de définir des «traces tronquées» pour les opérateurs de Hecke agissant sur les espaces de fonctions automorphes attachés aux groupes linéaires sur D. On prouve notre théorème principal qui affirme que les «nombres de Lefschetz tronqués» introduits au chapitre trois sont égaux aux «traces tronquées» de certains opérateurs de Hecke

(résumé de la thèse de doctorat de Laurent Lafforgue)

Fermons la parenthèse. Le parallèle entre Napoléon 1er et notre hyperactif président a souvent été fait, et il faut bien reconnaître qu'il est abusif, mais pas dénué de tout fondement. La France de la Ve République étant encore une démocratie, il est possible d'écrire et de publier des pastiches comme Mme de Pécresse et M. de Sarkise de Jean-Philippe Grosperrin, ou La princesse et le président de Sylvie Prioul. Il est également possible de répondre à l'invitation de quelques profs de l'université Paris III:

Parce que nous désirons un monde possible où nous pourrions, aussi, parler de La Princesse de Clèves, de quelques autres textes, et pourquoi pas d'art et de cinéma avec nos concitoyens quelle que soit la fonction qu'ils exercent,

Parce que nous sommes persuadés que la lecture d'un texte littéraire prépare à affronter le monde, professionnel ou personnel,

Parce que nous croyons que sans la complexité, la réflexion et la culture la démocratie est morte,

(...)

Nous nous relaierons le lundi 16 février, à partir de 15h, devant le Panthéon, à Paris, pour une lecture marathon de La Princesse de Clèves.

samedi 18 octobre 2008

Ernest Chausson, par Jean Gallois

Comment remplir 600 pages avec la vie et l'oeuvre d'Ernest Chausson ? L'auteur du Poème pour violon et orchestre et du Roi Artus n'a en effet laissé qu'une cinquantaine d'opus. Il faut dire que venu tardivement à la musique et décédé à 44 ans, il n'aura été compositeur qu'une quinzaine d'années. Le plus doué des élèves de César Franck, s'il n'a pas écrit autant que Beethoven ou Schubert, tant s'en faut, nous laisse plus d'un chef-d'oeuvre, dans tous les genres: musique de chambre, mélodie, orchestre, opéra.

Ernest Chausson

Pour sa monographie chez Fayard, Jean Gallois prend donc tout son temps : il commence par brosser un large tableau politique et culturel de la France de 1848 à 1900. Il détaille la jeunesse de Chausson, ses hésitations, son goût pour la littérature, sa vocation relativement tardive pour la musique, ses rapports avec Massenet, d'Indy, Duparc, Fauré. Mais la moitié de l'ouvrage est tout de même consacrée aux oeuvres et à leur analyse détaillée. Le tout se lit avec plaisir pour peu qu'on soit un peu familier avec la musique de Chausson. On y trouve nombre de documents passionnants, comme cette lettre à un ami mélomane écrite en 1884, alors que Chausson, qui a déjà écrit des mélodies, le trio avec piano ainsi que le poème symphonique Viviane, est encore en proie au doute et au découragement comme au tout début:

Ah mon cher ami, que vous êtes heureux d'être dilettante. Vous jouissez tranquillement de ce qui est beau, et c'est pour vous que les poètes travaillent, depuis Homère jusqu'à Baudelaire (...) Vous êtes vraiment sage de vous en tenir là. En dehors de ces grands hommes, il y a les milliers de petites fourmis qui piochent ingratement et suent consciencieusement; ce qu'elles font n'a pas grande porté; cela ne changent rien et pourtant elles ne peuvent faire autre chose. Pourquoi diable suis-je une de ces bêtes-là ? (...) Comment se fait-il que je ne puisse m'empêcher d'écrire ? Je l'ai essayé; je ne puis pas, il y a alors en moi comme une fonction organique qui ne s'accomplit pas; je deviens tout à fait insupportable. Ce qu'il y a de plus bizzare c'est que malgré tout ce que je viens de vous dire sur la perception de l'oeuvre d'art et le découragement où je suis de n'y pouvoir jamais parvenir, je travaille comme si, à ce moment, je pensais tout à fait différemment. Mais, une fois l'entrain passé, je rage de voir combien ce que je fais est si loin de ce que je voudrais faire, de ce qu'il me semble que j'entends dans ma tête. Et le lendemain, je retravaille tout de même.

Des questions que j'ai déjà abordé dans ce journal, ici et . Ecrire de la musique n'est pas un hobby, encore moins un métier: c'est un besoin.

L'ouvrage de Jean Gallois se complète par un catalogue, une discographie et une bibliographie. En bref, comme disent les jeunes, c'est la totale. Merci au passage à Fanny qui m'avait offert ce livre il y a deux ans... j'ai même fini par le lire !

jeudi 11 septembre 2008

Binet: les bidochons internautes

La rentrée littéraire démarre très fort cet année avec un nouvel opus des Bidochon (Binet, publié chez Fluide Glacial) consacré à l'Internet. Robert et Raymonde découvrent la joie des e-mails, du spam, des virus, du phising, du googling, du connecting, du pr0n, des Relox et du C!alys pas cher, sans compter les contacts avec une hot line vraiment très chaude...

Les dialogues sont savoureux, et le dessin toujours aussi efficace:

Bidochon_internautes.jpg

Je ne voudrais pas gâcher votre plaisir de le découvrir, mais Binet a trouvé une façon très visuelle, très parlante, très bidochonesque de décrire les heurs et malheurs de l'internaute. La résistance têtue des Bidochon à toute forme de modernité - que ce soit le taï-chi, la télé, la voiture, la macrobiotique ou le téléphone portable - a quelque chose d'héroïque et de profondément touchant.

En bref 2008 est un grand cru pour les Bidochon !

mardi 22 juillet 2008

Wikiplagiat

C'est l'encyclopédie la plus ouverte du monde. Elle est tellement ouverte qu'on n'a même pas besoin de s'identifier par un pseudonyme pour modifier les pages, ce qui lui a valu le surnom de Whackypedia, ce qu'on pourrait traduire par merdictionnaire. De nombreuses histoires ont défrayé la chroniques: grandes entreprises payant des consultants pour arranger les articles les concernant, employés du Pentagone modifiant les pages sur le conflit en Irak, fausses informations sur les pages des stars du grand ou du petit écran. Plus proche de nous, un grand nombre de profs ont trouvé des collages d'articles de Wikipédia en guise de devoir à la maison.

Alors que certains se posent carrément la question du boycott, que doit-on faire de Wikipédia ? Y contribuer activement ? La consulter de temps en temps ? Voici mon expérience personnelle de la chose. Grand utilisateur des outils de type Wiki dans l'entreprise ou je travaille, j'ai déjà consulté souvent et contribué occasionnellement à l'encyclopédie collaborative. Après avoir écrit une série de billets sur la Quatrième Symphonie de Sibelius, je regarde par curiosité la page Wikipédia sur le sujet. Voilà que j'y trouve un copier-coller du guide de la musique symphonique de Tranchefort (sans citer la source naturellement), qui a été fait par un auteur anonyme, sans doute un ado (ou une grand-mère) bien intentionné mais pas renseigné sur le droit d'auteur. J'ai arrangé l'article comme j'ai pu, sans reprendre le contenu de mes propres articles notamment car ils ont un ton assez personnel et ne prétendent à aucune objectivité musicologique ou scientifique.

Que trouve-t-on sur Wikipédia ? En théorie aucun article au contenu original, uniquement un résumé des connaissances disponibles par ailleurs, une présentation ordonnée de tout ce qu'on pourrait savoir sur tout, pourvu qu'on ait envie de creuser un sujet. (mais pour creuser un sujet, il faut lire de vrais livre, rencontrer des spécialistes, bref aller bien au-delà de ce qu'on peut trouver dans une encyclopédie quelle qu'elle soit). En pratique, c'est très variable, et le fait qu'un article donné ne soit jamais considéré comme définitif, toujours sujet à révision n'accroit pas le sentiment de sécurité du lecteur, même si tous reconnaissent que Wikipédia est infiniment supérieure aux encyclopédies classiques en ce qui concerne la rapidité des mises à jour.

Il existe plusieurs livres sur le phénomène Wikipédia, celui de Marc Foglia Wikipédia, média de la connaissance démocratique, chez FYP, étant sans doute le plus profond dans l'analyse. Il évoque le modèle philosophique des fondateurs, mélange inattendu et détonnant d'utilitarisme, de positivisme, de libéralisme et de collectivisme; le modèle économique de cette fondation sans moyens et presque sans budget qui met en péril des maisons aussi prestigieuses que Larousse, Brockaus et Britannica; les questions liées à l'éducation, au vandalisme, à la culture de l'immédiateté et de la gratuité, au paradigme mode de travail qui remet en cause la notion même d'éditeur, d'auteur et de lecteur. En forgeant certains concepts comme la "flat knowledge", il explique assez clairement la nature du bouleversement en cours, sans chercher à le décrire complètement ou définitivement, ce qui serait vain. Et dans un esprit conforme Wiki, l'auteur au ouvert son livre à une demi-douzaine de spécialistes qui apportent leurs points de vue complémentaires et parfois divergents au endroits qu'ils ont eux-même choisis. Un livre tout à fait Web 2.0 en somme.

jeudi 26 juin 2008

Dominique Hoppenot: le violon intérieur

Dominique Hoppenot, pédagogue du violon bien connue, disparue en 1983, s'était fait une spécialité de récupérer des violonistes (amateurs ou professionnels) au bord du gouffre, de leur redonner la confiance, le plaisir de jouer, et les bases de la technique. Son approche originale prenait en compte tout le corps et pas seulement les doigts ou les poignets, a fait beaucoup d'émules et si elle n'est pas la seule, Dominique Hoppenot est l'une des personnes qui ont contribué à changer l'enseignement du violon.

le violon intérieur

Les conseils que donne Dominique Hoppenot sont basés sur une connaissance fine de l'anatomie, une longue expérience: les nombreux dessins expliquent des positions justifiés par l'équilibre de tout le corps, la dynamique de mouvements qui sont toujours la résultante d'une force et d'une autre force opposée. Le but visé étant un état de décontraction et de concentration qui permette d'aborder et de résoudre les redoutables difficultés que pose la pratique du violon.

En dehors des violonistes (et altistes), ce livre ne risque pas de passionner les foules car on y a parle de technique, de pédagogie, mais guère de musique. Sauf erreur de ma part aucun nom de grand compositeur ou d'œuvre importante pour violon n'est cité dans le livre, vraiment centré sur le jeu du violon et le son. Mais pour les violonistes c'est un véritable livre de chevet ou plutôt de pupitre. Quel que soit leur niveau c'est une invitation à revenir aux sources, à se remettre en question, et parfois tout simplement à retrouver le bonheur de jouer.

vendredi 20 juin 2008

Du Bellay, Desportes, Labé, et Marot dans le texte

J'ai toujours aimé la poésie mais depuis quelques mois, celle du XVIè siècle me passionne véritablement: on y trouve une liberté de ton, une folie langagière, une force dont on chercherait en vain l'équivalent dans la poésie classique ou romantique (la poésie moderne et contemporaine, c'est encore tout à fait autre chose).

La question inévitable lorsqu'on lit des textes anciens: faut-il moderniser l'orthographe ? Dans le cas de la prose, ça ce discute. Pour la poésie, il ne faut rien moderniser. La couleur sonore d'un poème vient des voyelles, si on change les voyelles on détruit la couleur. Même remarque pour le rythme, qui est donné par les consonnes. Un autre argument plus fort encore: de façon paradoxale, moderniser la langue revient en fait à nier le fait qu'elle évolue, qu'elle vit. Il faut donc faire l'effort de lire ces textes tels qu'ils ont été écrits, quitte à chercher des mots anciens dans un dictionnaire. En théorie, il faudrait également les lire avec l'intonation d'époque, mais c'est quasiment impossible car on n'a qu'une très vague idée de la manière dont Montesquieu ou Du Bellay prononçaient le Français. Contrairement à la musique, où des traités d'interprétation peuvent donner des indications, on ne dispose d'aucun document donnant la transcriptions phonétique des mots du dictionnaire, ni de l'emplacement des accents dans la phrase ou des usages concernant les liaisons.

Après quelques déceptions avec des éditions poche en langue "semi-modernisée", j'ai finalement trouvé mon bonheur dans la collection de La Pléiade: sous le titre Poètes du XVIè siècle, Albert-Marie Schmidt a regroupé, non une sélection de poèmes mais une sélection de recueils, ce qui permet d'apprécier certains tubes comme Heureux qui comme Ulysse ... ou Je vis, je meurs : je me brule et me noye ... dans leur contexte naturel. C'est une véritable nourriture pour l'esprit, et des plus délectables. Voici pour vous, chers lecteurs, un sonnet extrait des Regrets de Du Bellay:

Seigneur, ne pensez pas d'ouir chanter icy
Les louanges du Roy, ny la gloire de Guyse,
Ny celle que se sont les Chastillons acquise,
Ny ce Temple sacré au grand Montmorancy.

N'y pensez voir encor' le severe sourcy
De madame Sagesse, ou la brave entreprise,
Qui au Ciel, au Daemons, aux Estoilles s'est prise,
La Fortune, la Mort, et la Justice aussi,

De l'Or encore moins, de luy je ne suis pas digne :
Mais bien d'un petit Chat j'ay fait un petit hymne,
Lequel je vous envoye : autre present je n'ay.

Prenez le donc, Seigneur, et m'excusez de grace,
Si pour le bal ayant la musique trop basse,
Je sonne un passepied, ou quelque branle gay.

Du Bellay fait ici (icy ?) allusion à un autre de ses poèmes, l'Epitaphe du Chat. Soulignons pour finir que le branle et le passepied sont des danses populaires (opposées ici au bal, pratiqué par les nobles).

mercredi 4 juin 2008

Debussy: Correspondance

Publié chez Gallimard en un gros pavé de 2300 pages: la correspondance de Claude Debussy. Si vous lisez le journal de Papageno, les lettres de Debussy vous passionneront certainement. Comme il s'adresse souvent à des amis ou des porches, le ton y est très libre, tout à tour enjoué ou angoissé, ironique ou vindicatif. Par exemple, à son éditeur Jacques Durand, il écrit en 1906:

Moi vous savez, je ne suis point jaloux, la vraie mer joue encore mieux que moi avec les vagues, elle a plus de couleurs et aussi plus d'espace pour cela: tout de même je ne lui en veux pas et je l'engage à continer.

Dans la préface, François Lesure tente de cerner cette personnalité complexe, qui pouvait présenter à chacun de ses amis un visage différent. Une fine plume, en tout cas.

A lire aussi: la Mer, analysée par Djac Baweur, avec une précision musicologique toute relative et dans un style littéraire très différent mais tout à fait réjouissant.

lundi 26 mai 2008

Messiaen par Nigel Simeone et Peter Hill

Les livres sur Messiaen se classent en trois groupes:

  • ceux écrits par Messiaen lui-même, comme Technique de mon langage musical et le monumental Traité d'Ornithologie et de Composition en sept volumes. Ces ouvrages s'adressent avant tout aux compositeurs, musicologues et interprètes.
  • les livres d'entretiens réalisés de son vivant (comme celui qu'a réalisé son ami Claude Samuel en 1967)
  • enfin, les livres posthumes (comme Permanences d'Olivier Messiaen: Dialogues et commentaires publié par Claude Samuel en 1999)

La biographie publiée par Nigel Simeone et Peter Hill chez Fayard entre dans la troisième catégorie. Réalisée après la disparition du compositeur (bien que l'un des auteurs, Peter Hill, ait suivi ses cours au Conservatoire), elle vise avant tout à restituer la vie d'Olivier Messiaen. En se basant sur ses agendas, mais aussi sur des coupures de presse et des communications orales de témons directrs, notamment Yvonne Loriod, les auteurs ont minutieusement reconstitué la vie de cet homme célèbre et méconnu, à la fois ouvert et simple dans ses manières et très secret. Quitte même a rectifier légèrement certains faits rapportés de mémoire par Messiaen lui-même dans des entretiens, où à raconter (mais avec une pudeur remarquable) les évènements les plus douloureux, comme la maladie de sa première femme Claire Delbos.

Olivier Messiaen C'est un personnage attachant qu'ils nous permettent de rencontrer, souvent décrit pour sa modestie, sa courtoisie et la douceur de son caractère. Un homme mystérieux aussi: son père (professeur en collège) confie à Marcel Dupré des centaines d'enfants me sont passés entre les mains, mais Olivier est le seul auquel je n'ai jamais rien compris.. La foi catholique, la vocation musicale, la passion pour les oiseaux mais aussi pour le théâtre (celui de Shakespeare notamment): tous ces traits, s'ils se sont manifestés dès la jeunesse du compositeur, ne viennent pas directement de ses parents et ont dû les surprendre plus d'une fois. Mais Olivier Messiaen a certainement hérité du tempérament de sa mère, la poétesse Cécile Sauvage, auteur de l'Âme en bourgeon, disparue prématurément.

Une anecdote m'a paru particulièrement significative, car elle illustre très bien la solitude de l'artiste qui s'engage dans une nouvelle direction. Lorsqu'il donna la partition du Réveil des Oiseaux, la première pièce où il utilisait des chants d'oiseaux de manière explicite, à Yvonne Loriod, après avoir travaillé dur, elle fut toute heureuse de lui présenter une interprétation presque au point de la partie de piano quelques jours plus tard. Messiaen était consterné: il n'y a aucune faute, mais ça n'est pas ça du tout cela ! Pour mieux comprendre le contexte, il faut savoir qu'Yvonne Loriod, élève de Messiaen, pianiste, avait interprété les Vingt regards mais aussi (en duo avec le compositeur) les Visions de l'Amen. Null ne pouvait être plus proche du compositeur, mieux à même de comprendre ses intentions. Et là voilà pourtant mise en difficulté par la partition du Réveil des Oiseaux. Pour améliorer son interprétation, elle suivit le même parcours que Messiaen: écoute des oiseaux dans la forêt au petit matin, mais aussi sur bande magnétique. Elle apprit à les reconnaître, à apprécier leur chant, et pour finir construire une interprétation satisfaisante. On apprécie mieux avec cette petite histoire les efforts que doivent fournir les interprètes qui prennent part à une création. Les interprètes qui se contentent de donner les œuvres du répertoire peuvent écouter des disques où le travail d'interprétation est déjà largement fait.

Cette biographie permet également, en pointillé, de rencontrer toutes les figures majeures de la musique du XXè siècle, Paul Dukas, Maurice Emmanuel, Marcel Dupré (ses professeurs), Jolivet (son complice dans les jeunes années), Strawinski, Dutilleux, Milhaud (ses contemporains), Boulez, Osawa, Murail, Benjamin (ses élèves). Nous avons essayé de montrer comment Messiaen percevait le monde annoncent les auteurs dans l'introduction. Pari tenu, et j'ajouterai même que ces 500 pages, qui se lisent comme un roman, donnent un éclairage passionnant sur celui qui est resté un mystère même pour parents et amis les plus proches.

(extrait audio: Eclairs sur L'Au-Delà, XI, Orchestre de l'opéra de Paris, Myung-Whun Chung)

mercredi 21 mai 2008

La musique d'une vie (roman) par Andreï Makine

Makine la musique d'une vie

Lu récemment: la musique d'une vie d'Andreï Makine. Ce roman n'est pas le plus récent (2001) ni le plus ambitieux (comparé à Requiem pour l'Est ou au Testament français) de cet auteur: 130 pages à peine, il s'avale d'une seule bouchée. On y retrouve certains leitmotive de Makine: la neige, l'attente, la résistance muette mais acharnée du peuple russe au destin qui s'acharne. Pour évoquer les plus grandes douleurs, il s'attache à de petits détails plutôt qu'à chercher l'emphase, il brosse à petites touches un tableau poignant et convaincant. C'est le destin d'un homo sovieticus qu'il raconte à mi-voix, un jeune pianiste brillant dont la vie est brisé par les purges staliniennes, puis la guerre, puis l'amour...

Ce qui est un peu surprenant c'est qu'on retrouve dans ce roman russe la figure éminemment romantique du piano et du pianiste (qu'on rencontre beaucoup au cinéma également: 4 Minutes, La leçon de piano, Le Pianiste, De battre mon cœur s'est arrêté, Fauteuils d'orchestre, et j'en oublie). Cependant le style très pur de Makine y apporte une touche personnelle très reconnaissable. Et comme toute bonne pièce de musique, ce roman se caractérise par un beau Finale qui apporte une touche de lumière dans une histoire globalement très sombre, et qui clôt la narration d'une façon très élégante.

samedi 17 mai 2008

Les sonates de Beethoven par Charles Rosen

Bien que n'étant pas un collectionneur maniaque, j'ai tout de même un certain nombre de versions des sonates pour piano de Beethoven en disque, surtout pour les dernières. Parmi celles que j'écoute le plus souvent figurent le double album des cinq dernières sonates par Charles Rosen (Sony Classical). Alors que d'autres cherchent à nous éblouir par la beauté du son, la virtuosité, l'emportement romantique, la lecture de Rosen se veut intelligible, fidèle au texte, pédagogique: classique en un mot. Ce n'est plus Beethoven par Cziffra ou Beethoven par Gould ou Beethoven par Gilels qu'on entend, mais Beethoven tout court. L'interprétation de Rosen n'est pas celle qui fait la plus forte impression au début, mais on ne se lasse pas d'y revenir.

Charles Rosen: les dernières sonates pour piano de Beethoven D'où viennent cette clarté, cette transparence ? Rosen ne s'est pas contenté de travailler des doigts: il a fouillé les brouillons, consulté les manuscrits, comparé les éditions de ces sonates. Il les a beaucoup pratiqué mais aussi enseignées. Un résumé de son approche figure dans un livre (disponible en français depuis un an, chez Gallimard): les Sonates de Beethoven - un petit guide (merci au passage à zvezdoliki qui en a fait la pub dans son blog)

Charles Rosen: les sonates pour piano de Beethoven Cet ouvrage commence par une citation de Proust destinée à rappeler l'importance du piano (et spécialement des sonates de Beethoven) dans la bonne bourgeoisie du XIXè siècle. Il est divisé en deux parties. La première énonce des principes généraux. Après de brefs rappels concernant la forme sonate (lire Le style classique du même auteur), Charles Rosen évoque les difficultés liées au tempo, au phrasé, à l'instrument, à l'usage des pédales et la façon de jouer les trilles. Afin de lever des ambiguïtés ou de prévenir des contre-sens, il n'hésite pas à remonter jusqu'aux manuscrits pour corriger certaines erreurs des éditeurs soucieux d'égaliser et parfois de raboter la notation. Il utilise également les œuvres de Haydn et Mozart pour montrer de quel tradition hérite Beethoven, et comment il l'endosse tout en la renouvelant.

La deuxième partie décrit chaque sonate, ses particularités, son lien avec les autres, en donnant quelques repères pour l'analyse et l'interprétation. Charles Rosen ne fournit pas une analyse détaillée de chaque sonate, ce qui serait fastidieux, mais il livre au lecteur les clés qui lui permettent de faire sa propre analyse.

D'une concision remarquable, enrichi par de très nombreux exemples musicaux, ce guide s'adresse avant tout à l'interprète, et par extension au mélomane prêt à passer un peu de temps à étudier les partitions. Il vient aussi avec un disque d'exemples musicaux qui contribue à la qualité pédagogique de l'ensemble: en bref ce guide contient tout ce que votre professeur de piano aurait dû vous dire lorsqu'il vous a fait travailler une sonate de Beethoven.

Bien plus que l'emportement romantique et les effets faciles, ce que recommande avant tout Rosen, c'est une sobriété, une retenue, une économie de moyens toute classique. Par exemple il engage les pianistes à jouer le début du mouvement lent de la sonate opus 106 (Hammerklavier) avec retenue, en respectant l'indication de Beethoven: una corda mezza voce. L'interprète aura bien le temps, lors des variations interminables qui suivent sur cette magnifique plainte funèbre, de déployer son talent et d'exprimer des émotions plus fortes. En somme, on peut suivre le jugement la grand-mère de Proust, citée par Rosen dans l'introduction: la vraie faute de goût, c'est d'en faire trop.

mercredi 21 novembre 2007

Daniel Levitin: This is your brain on music

Pourquoi reconnaît-t-on l'air d'une chanson (comme joyeux anniversaire) même lorsqu'il est transposé, déformé, ou même chanté à l'envers ? Qu'est-ce que l'oreille absolue ? Comment notre cerveau peut-il extraire le tempo d'un morceau de musique (ce qui nous permet de taper du pied ou de frapper les mains en rythme) ? Notre mémoire musicale est-elle analytique ou synthétique ? Pourquoi et comment prenons-nous du plaisir à écouter de la musique ? Comment reconnaissons-nous le style musical que nous préférons de manière quasi-instantanée ?

Toutes ces questions intéressent les artistes et les scientifiques depuis longtemps, mais les progrès récent des la neurologie et des sciences cognitives ont permis de les approfondir et d'améliorer de manière spectaculaire notre compréhension du phénomène musical. Le livre de vulgarisation Daniel Levitin, ''This is your brain on music'', introduit et résume un certain nombre de travaux dans ce domaine (y compris les siens).

Levitin: This is your brain on music

Nourri par une culture qui va de Haendel au Beatles (et qui vient en partie de son expérience comme musicien, ingénieur du son et producteur), cet ouvrage de vulgarisation, s'il peut agacer par certaines définitions simples voire simplistes, est néanmoins porteur d'une foule d'enseignements. Pour bien comprendre la partie du livre concernant le cerveau et les sciences cognitives, on pourra conseiller de lire d'autre ouvrages généralistes sur le sujet (ceux d'Antonio Damasio comme l'erreur de Descartes par exemple). Pour la partie sur la musique, il faut une culture générale vraiment solide pour suivre toutes les références: heureusement l'auteur a mis en ligne un site internet avec des extraits musicaux de 10 à 30 secondes pour tous les morceaux cités dans le livre.

La thèse fondamentale de Daniel Levitin, sa démarche et on pourrait presque dire son combat, est qu'il faut abolir la distinction entre musiciens (les experts) et les autres (non-experts). Ses travaux sur l'oreille absolue ont montré par exemple que les gens sans éducation musicale (qui ne conaissent pas le nom des notes par exemple) sont tout de même capables de chanter leur chanson favorite dans le ton juste, à plus ou moins un demi-ton près, et que d'une certaine mesure ils possèdent donc l'oreille absolue. Les expériences de Levitin tendent à prouver que même les gens qui disent de rien connaître à la musique ont en fait une oreille très développée, une mémoire très efficace, des goûts bien affirmés, et donc ils ont en main (ou plutôt en tête) tous les outils pour devenir mélomanes ou musiciens.

Pour revenir sur une pièce dont j'ai parlé récemment dans ce journal, Ionisation, de Varèse, il n'est pas nécessaire d'être un expert en musique contemporaine pour l'apprécier. Au contraire ! Les personnes étant très cultivées dans un style musical précis (comme le classique ou le rap) auront davantage tendance à rejeter ce qui est trop éloigné de leur style habituel.

Lors d'un concert comportant une pièce de musique contemporaine, ma cousine (violoncelliste, très cultivée, 15 ans de conservatoire) a fait la grimace tandis que ma tante (qui ne va jamais au concert et ne reconnait pas un do d'un mi) a bien aimé l'ambiance générale, la poésie de ce concerto pour violoncelle de Kancheli. La morale de l'histoire ? Ouvrez les oreilles et oubliez tous vos préjugés !

lundi 29 octobre 2007

Livre: Tuning Timbre Spectrum Scale de William Sethares

Pourquoi la gamme occidentale comporte 12 demi-tons ? Pourquoi pas 10 ou 19 ou 43 ? Pourquoi les orchestres de percussion (Gamelans) de l'île de Java utilisent des gammes de 5 ou 7 tons, dont aucun degré ne correspond à la gamme occidentale ? Comment Scarlatti accordait-il son clavecin ? Qu'est-ce qu'un accord dissonant ? A quoi ressemble la transformée de Fourier du son d'une cloche ? Peut-on construire des tritons consonants et des octaves dissonantes ?

Toutes ces questions trouvent leur réponse dans un un livre passionnant, que j'ai dévoré comme un roman: Tuning Timbre Spectrum Scale, de William Sethares. Edité par Springer, ce livre atypique fait appel à la physique, aux mathématiques, à l'ethno-musicologie, à la psycho-accoustique, et bien sûr à la théorie et à la pratique de la musique. L'idée centrale du livre pourrait s'exprimer ainsi: les notions de consonance et de dissonance sont liées au timbre musical: pour chaque timbre, il existe une gamme bien adaptée à ce timbre, dans le sens où les degrés de la gamme correspondent à des intervalles consonants pour ce timbre. Par exemple la gamme occidentale est bien adaptée aux instruments harmoniques comme le violon, le piano ou la voix humaine, car les accords consonant comme l'octave, la quinte, la quarte, la tierce correspondent à des degrés de la gamme. En revanche, pour jouer avec des instrument de percussion (métallophone, gong), il vaut mieux adopter comme les joueurs de Gamelan indonésien des gammes totalement différentes.

Pour arriver à ce résultat William Sethares commence par le commencement: il rappelle comment on peut décomposer tout son en une somme de sons de forme sinusoïdale. Mathématiquement, c'est la transformée de Fourier qui permet de passer de l'un à l'autre. Par exemple, j'ai enregistré un do grave sur mon alto, et à l'aide d'Audacity j'ai tracé la transformée de Fourier (horizontalement, la fréquence et verticalement, l'amplitude des vibrations):

spectre d'un alto

Comme vous pouvez le voir, on observe pas moins de 60 pics régulièrement espacés. Les fréquences des pics sont toutes multiples de la fréquence fondamentale, à peu près 131 Hz. Une seule note de mon alto est donc la somme de 60 partiels sinusoïdaux de fréquence 131, 262, 393, 524Hz, etc. Le phénomène cérébral qui nous permet d'entendre ce groupe de signaux comme une seule note est la fusion tonale. Soit dit en passant, l'abondance et la régularité des pics est un bon indicateur de la qualité de l'instrument (à l'oreille, un violoniste pourra trouver qu'il a un timbre riche ou bien équilibré).

Tous les instruments à cordes ont des spectres harmoniques, ce qui s'explique bien de manière intuitive. Le partiel sinusoïdal à 131 Hz correspond à une vibration sur toute la longueur de la corde. Le deuxième partiel à 262 Hz correspond à deux ventres de vibration deux fois plus rapides sur les deux moitiés de la corde. Le troisième partiel correspond à une vibration en trois tiers, etc. Lorsqu'elle est frottée par l'archet, la corde vibre simultanément selon tous ces modes.

Et lorsqu'on joue plusieurs notes simultanément ? Si les notes sont dans un rapport simple comme la quinte (rapport 3/2 entre les fréquences fondamentales) ou l'octave (rapport 2), alors beaucoup de partiels vont coïncider, ce qui crée une impression d'harmonie ou de consonance. A l'inverse, lorsque des partiels sont proches mais pas confondus, ils vont frotter à l'oreille, créant une impression de dissonance. La zone de frottement maximal correspond à peu près à un demi-ton.

A titre d'exemple, voici plusieurs intervalles joués sur un alto: sixte majeure (consonant), sixte mineure, septième (moins consonnant), septième augmentée (dissonant), octave (très consonant).

Ces choses sont bien connues, explorées et décrites par Platon, Rameau, Helmoltz et tant d'autres. Toute la beauté du livre de Sethares est de donner une définition à la notion de consonance - dissonance qui est à la fois rigoureuse scientifiquement, utilisable en pratique et recouvrant ce que l'on observe à l'oreille. Et de généraliser cette définition à tous les sons, pas seulement à ceux qui sont harmoniques, c'est à dire une somme de sinusoïdes dont la fréquence est multiple du fondamental. Ces sons sont produits principalement par des instruments de percussion ou par des synthétiseurs. Comment produire, harmoniser de tels sons, comment composer de la musique avec des gammes et des sonorités réellement nouvelles et inhabituelles ? Voici tout l'objet de ce livre unique.

Xentonality Pour finir, je vous invite à découvrir sans plus tarder les MP3 que le Pr Sethares vous propose d'écouter pour entrer dans un nouveau monde: celui de la musique extra-harmonique (xenharmonic music). Sethares étant de plus un compositeur-interprète, il a produit des disques aux noms et aux sonorités étranges comme "Xentonality".

vendredi 22 juin 2007

Fiche de lecture: Jean Sibelius par Marc Vignal

Jean Sibelius par Marc Vignal Les mélomanes connaissent bien la collection de biographies à couverture blanche et tranche noire de Fayard, où l'on trouve d'excellents titres (le Bach d'Alberto Basso ou le Liszt d'Alan Walker pour ne citer que ceux-là). Certains connaissent également Marc Vignal pour ses travaux sur Haydn et Mahler notamment.

Sibelius, comme Bruckner, fut un musicien longtemps méconnu et même l'objet d'un certain mépris. Le plus mauvaix musicien du monde d'après Leibowitz (porte-parole de la tendance dure de l'avant-garde musicale française des années 1950). Selon moi, l'un des plus grands symphonistes depuis Beethoven est une description plus exacte. Dans cet ouvrage qui fait déjà figure de référence, Marc Vignal nous permet de mieux connaître ce musicien hors normes.

Son analyse de la Quatrième Symphonie est beaucoup plus détaillée et approfondie que la mienne, elle s'appuie sur un travail documentaire exhaustif, tant à partir de documents primaires que du travail des autres critiques. Cependant elle confirme beaucoup des intuitions que j'avais eues à partir de la partition seule. Sur l'importance de l'intervalle de triton et son opposition avec la quinte. Sur l'orchestration dépouillée à l'extrême, sur la modernité de cette symphonie. Mais aussi sur sa difficile genèse et sur la charge émotionelle du Largo, véritable testament musical dont Sibelius avait demandé qu'il soit joué pour son enterrement.

Si vous ne connaissez pas Jean Sibelius, courrez acheter un disque avec la Deuxième Symphonie ou le Concerto pour Violon. Si vous ne connaissez que la Deuxième Symphonie, procurez-vous les autres, le quatuor Voces Intimae, les poèmes symphoniques. Et si vous avez déjà tout ça, le livre de Marc Vignal vous permettra d'aller plus loin.