Le journal de papageno

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jeudi 5 mars 2009

Debussy, père de tout les bloggueurs

Entre 1901 et 1903, un musicien français jeune encore, brillant, anti-conformiste, déjà connu mais pas encore célèbre (il faudra attendre le succès de Pelléas pour cela) publie des chroniques musicales sous le pseudonyme de Monsieur Croche. Dans ce Monsieur Croche, Paul Valéry ne verra qu'un avatar de son Monsieur Teste, mais c'est bien plus que cela.

debussy_mr_croche.jpg

Les chroniques musicales de Debussy ne ressemblent pas à ce qu'on lit habituellement dans la critique musicale. Il ne prétend pas être l'arbitre du bon goût, celui qui distribue les bons ou les mauvais points, qui couvre de fleurs ou descend en flammes les interprètes. Il s'intéresse autant aux oeuvres qui sont jouées qu'à la manière dont elles sont jouées. Il mélange au fil de la plume des considérations théoriques, des impressions sur le vif, des plaisanteries. Il n'hésite pas à dire je, en assumant totalement la subjectivité de son propos. Le mot clé est celui d'impressions, qu'il souligne lui-même dans le premier article.

Lorsqu'il a re-publié ces textes en 1987, chez Gallimard, François Lesure a eu l'audace de les disposer par ordre chronologique, tels qu'ils ont été publiés à l'époque, et non dans la version re-travaillée par Debussy pour publication en 1926. Malgré les redites, les digressions que Debussy avait éliminées et que François Lesure a donc fidèlement rétabli, c'est sans doute le bon choix éditorial. Outre un tableau de la vie musicale il y a 100 ans à Paris, ces chroniques nous donnent une image vivante et spontanée de la pensée de Debussy. Ans, par exemple, toute l'ambiguïté de son rapport à Wagner (qui balance entre admiration et rejet) apparaît plus clairement.

Ma tendre épouse qui y a jeté un coup d'oeil (elle lit à la diabolique vitesse de 10 pages par minute) m'a dit c'est un blog, ce qui n'a pas manqué de m'interpeller, car c'est exactement l'impression que j'avais eu moi-même. Debussy n'a pas seulement inventé l'impressionnisme musical et le mode I (la gamma par tons, si vous préférez): il a aussi inventé le blog  mélomane, près de soixante-dix ans avant l'apparition d'Internet et cent ans avant l'avènement du Web 2.0. Quel génie visionnaire, tout de même. Et quelle fine plume !

Concert d'improvisation à la cité de la musique le 7 mars 2009

Les solistes du Conservatoire (également connu sous l'acronyme barbare de CNSMDP) proposent un concert d'improvisation le Samedi 7 mars 2009 à 15h à l'amphithéâtre de la Cité de la Musique. Au programme:

  •  Bass walk with me, improvisations d'après les films de David Lynch, par Fabrizio Rat Ferrero, piano, Ronan Courty, Fabricio Nicolas contrebasses
  • A couple of timespar Myriam El Haïk, plasticienne, Fabrizio Rat Ferrero, piano


La notice explique à propos de la deuxième partie: Comme deux instrumentistes, une peintre-improvisatrice et un pianiste-improvisateur interagissent à partir d’un système de correspondances issu de leur recherche. Une caméra filme sur scène le geste pictural et le retransmet vers un ordinateur servant de ‘pupitre’ au pianiste. L’ensemble (image et son) est joué et projeté en direct sur grand écran.

voir le programme détaillé sur le site du conservatoire.

lundi 2 mars 2009

Le bal des hypocrites

Entendu à la radio, deux ténors de la gauche caviar au meilleur de leur forme. D'abord c'est Pierre Bergé qui a entamé un solo sur le thème Moi, je suis prêt à offrir ces têtes en bronze au gouvernement chinois, tout de suite. Il leur suffit de déclarer qu'ils vont appliquer les droits de l'homme, rendre la liberté aux Tibétains et accepter le dalaï-lama sur leur territoire. Inutile de rappeler à M. Bergé qu'il a défilé avec des portraits de Mao Zedong et Ho Chi Minh en 68 comme tous ses camarades, alors que le Tibet était déjà occupé par la Chine. A son âge, la mémoire ne fonctionne plus très bien.

En parlant de droits de l'homme, on pourrait suggérer à M. Bergé de s'intéresser à l'application des droits de l'homme en France, en particulier dans les prisons, dont on débat actuellement au parlement.

Quoi qu'il en soit cette affaire est le prétexte idéal pour les autorités chinoises de relancer le boycott de produits français, le genre d'action qui ne coûte pas bien cher et permet de détourner habilement le mécontentement de la population, en évitant qu'il se dirige contre son propre gouvernement.

Fondu enchaîné sur Jack Lang, de retour tout bronzé de Cuba, qui parle surtout de lui-même, de ses convictions socialistes qui ne l'empêchent pas de "servir son pays", de ses liens anciens avec l'Amérique du Sud. Dans les trente dernières secondes il évoque nécessité de mettre fin à l'embargo. Curieusement, il ne parle pas du tout des droits de l'homme à Cuba, un pays qu'il connaît bien car il y a séjourné et il a accueilli Fidel Castro lors de sa visite à Paris en 1995. Décidément, nos fringants ex-soixante-huitards ont la mémoire sélective,

vendredi 27 février 2009

Concert-portrait de Karim Haddad par l'Itinéraire

L'Itinéraire propose un concert-portrait de Karim Haddad le Mardi 10 mars 2009 à 19h30 à l'Auditorium Saint-Germain (4 rue Félibien – 75006 Paris).
  • No one to speak their names (now that they are gone) 2 clarinettes basses, trio à cordes et bande
  • Something always remains Flûte, 2 violons et grosse caisse …
  • Wo wollen wir bleiben ?... (Création mondiale) (In memoriam Mahmoud Darwich) Quintette à cordes
  • … And I have tried to keep them from falling. Trio à cordes
  • Menons Klagen unm Diotima Bande et vidéo
Je n'ai jamais entendu la musique de Karim Haddad (c'est le compositeur du jour). A en juger par l'extrait de la partition de Something always remains c'est un adepte des notations rythmiques complexes comme Brian Ferneyhough ou Brice Pauset. Il y a également des extraits en mp3 sur son site, qu'on peut écouter même si ça n'est pas la meilleure façon de découvrir un compositeur (surtout un compositeur contemporain).

jeudi 26 février 2009

Concert 1913 par l'Ensemble Intercontemporain à la cité de la musique

Dans la suite du cycle "1913" à la cité de la musique,l'ensemble inter-contemporain et la mezzo Ute Döring nous proposait un programme surtout axé sur la trilogie Viennoise Berg-Webern-Schoenberg, avec

  • Alban Berg: Quatre Pièces, op. 5, pour clarinette et piano
  • Anton Webern Six Bagatelles, op. 9, pour quatuor à cordes
  • Claude Debussy Syrinx, pour flûte
  • Charles Ives Quatuor à cordes n° 2. III.The Call of the Mountains
  • Maurice Ravel Trois Poèmes de Stéphane Mallarmé, pour mezzo-soprano et neuf musiciens
  • Arnold Schönberg Pierrot lunaire
La mise en scène est conçue pour que les premières pièces s'enchaînent, ce qui est vraiment une bonne idée: pas d'applaudissement ou autres bruits parasites pour distraire notre attention. Les pièces de Berg pour clarinette, que je découvre, sont de petits bijoux. Quant aux bagatelles de Webern, la salle des concerts de la cité de la musique est peut-être un peu grande pour qu'on en profite bien: elles sont fort bien jouées, par des musiciens qui ont l'habitude de jouer ensemble (et de jouer ce type de répertoire) mais ne constituent pas un "vrai" quatuor. Le quatuor de Charles Ives est complètement inclassable: au début les quatre musiciens jouent simultanément des parties différentes, comme s'ils étaient chacun dans son coin. Un tour de force contrapunctique. Puis un grand crescendo amène un sommet (le sommet de la montagne) puis une fin apaisée, aux harmonies extrêmement subtiles.

Ensuite ce sont les mélodies Ravel, entendues pas plus tard qu'hier dans la réduction pour voix et piano. Superbe interprètes, même si Ute Döring n'a pas la sensualité de Stéphanie d'Oustrac ni la même clarté dans la diction.

Après ces amuses-gueules tout à fait délectables, et un entracte, on passe au plat de résistance avec le Pierrot lunaire. Assez curieusement, la notice des programmes mentionne deux fois Boulez et son Marteau sans maître: c'est un peu comme si on parlait des symphonies de Beethoven en écrivant Anton Bruckner s'en est beaucoup inspiré, il a lui aussi écrit neuf symphonies et utilisé la forme sonate dans le Finale et le mouvement lent. Quoi qu'il en soit, on trouve dans Pierrot Lunaire une ironie, un charme viennois et décadent qu'on chercherait en vain dans le Marteau sans maître. C'est dans ce Pierrot Lunaire qu'Ute Döring déploie vraiment son talent. Je ne saurais trop dire comment elle a travaillé le fameux sprechgesang, ce chanté-parlé inventé par Schoenberg qui a fait couler tant d'encre, mais le résultat est très convaicant: on distingue bien la hauteur des notes, et le timbre est un mélange de voix parlée et de voix chantée. Si la couleur qui domine est comme il se doit une blancheur blafarde, on distingue bien d'autres couleurs dans chaque pièce, des contrastes, des ruptures. Le tout est très expressif, ou peut-être devrais-je dire expressionniste ?

De retour, discussion dans le métro pour savoir si ces oeuvres écrites il y a presque 100 ans sont contemporaines ou non. Le problème qu'il y a à les définir comme contemporaines est qu'on fige la notion de contemporain, et qu'on la restreint en quelque sorte à un style de musique particulier. C'est un débat qu'on a déjà eu dans ce journal, et ma préférence va à une définition plus neutre musicologiquement, et surtout plus ouverte: la musique contemporaine est l'ensemble de tout ce qui a été écrit durant ces 50 dernières années. Qu'on aime ou non leur musique, Schoenberg et Webern appartiennent désormais au répertoire, et leurs oeuvres sont devenus des classiques qu'on reprend de génération en génération.

mercredi 25 février 2009

Récital "1913" par Stéphanie d'Oustrac et Pascal Jourdan à la cité de la musique

La cité de la musique organise tout un cycle de concerts sur "1913, année de la rupture". Hier soir, la mezzo-soprano Stéphanie D'Oustrac et le pianiste Pascal Jourdan nous ont proposé une sélection de mélodies françaises écrites en 1913, certaines très connues et d'autres beaucoup plus rares. Au menu:

  • Jacques de La Presle: quatre mélodies. Une rareté, donnée en présence de la petite-fille du compositeur qui tente de faire revivre sa musique. Comme celle de Fauré, celle-ci reste très sage harmoniquement, avec de belles couleurs, notamment lorsque l'accompagnement du piano se déplace dans l'aigu.
  • Darius Milhaud:> Trois poèmes en prose de Lucile de Chateaubriand.  écrites à l'âge de vingt ans, ces mélodies sont déjàt rès personnelles et très modernes, et pas sentimentales pour deux sous.
  • Maurice Ravel: on entend d'abord des pièces pour piano (à la manière de Borodine, Chabrier, etc). Le jeu de Pascal Jourdan n'a rien d'extravagant mais sa délicatesse de toucher correspond bien à la musique française,  et il respecte le texte scrupulusement (que demander de plus ?). Ensuite ce sont Trois Poèmes de Stéphane Mallarmé, délicat chef-d'oeuvre de celui qui avait déjà atteint la pleine maturité de son style avec Daphnis et Cholé.
  • Claude Debussy:Trois Poèmes de Stéphane Mallarmé, dont deux sur les mêmes texte que Ravel, d'une écriture beaucoup plus sobre mais pas moins efficace.
  • Lili Boulanger: Clairières dans le ciel. Si l'on reconnaît l'influence de Franck, Debussy ou Fauré dans telle ou telle pièce, ces mélodies raffinées et pleines de charme sont la révélation de de la soirée.
  • Gabriel Fauré:Nocturne n°11 pour piano, plutôt une élégie qu'un nocture à vrai dire, avec des harmonies tendues, dissonnantes, douloureuses assez inhabituelles chez Faurée, et une conduite des voix intermédiaire qui fait penser aux intermezzi de Brahms.
  • Louis Vierne:Stances d'amour et de rêve. Les deux premières mélodies font penser à Fauré ou Duparc, celle qui termine le concert (Le Galop) est une furieuse toccata pour piano, au-dessus de laquelle Stéphane d'Oustrac déploie toute sa puissance vocale.

En bis, on a droit à Chloris de Reynaldo Hahn, un délicat pastiche de musique baroque qui commence par une citation du célèbre aria de Bach (pour ceux qui seraient curieux de l'entendre, on peut la trouver sur Youtube chantée par P. Jaroussky), un pur moment de bonheur.

Quelques mots sur les interprètes: Stéphanie d'Oustrac a une belle présence en scène (l'habitude de l'opéra certainement). Elle dispose avec sa voix d'un superbe instrument d'une souplesse et d'une précision impressionantes. De la puissance, des aigus à volonté, mais aussi des pianissimos à couper le souffle. Une diction parfaite (on distingue chaque mot ce qui n'est pas si fréquent avec les voix féminines). Le tout au service d'un sens dramatique consommé, qui raconte chaque mélodie comme une histoire avec son rythme, ses personnages, ses coups de théâtre. Quant au pianiste Pascal Jourdan, si la fantaisie n'est sans doute pas sa première qualité, il déroule sous les pieds de la mezzo un tapis sonore moelleux et l'enveloppe dans un délicat voile de gaze. Au final, ne chipotons pas, ces deux artistes nous ont offert un magnifique récital, comme on aimerait en entendre plus souvent.

Si la rupture annoncée dans le programme n'est guère perceptible dans cet instantané de la mélodie française en 1913, on y trouve les meilleures qualités de la musque française: le raffinement des harmonies, la délicatesse des couleurs, le soin apporté aux détails.

dimanche 22 février 2009

Récital piano-violoncelle lundi 23 février 2009 à l'ENS

Une annonce du Département Histoire et Théorie des Arts de l'ENS:


Bonjour à tous,

j'ai le plaisir de vous informer que la violoncelliste Clara Zaoui et la pianiste Xenia Maliarevitch donneront un récial en salle des Actes (ENS 45 rue d'Ulm Paris), le lundi 23 février, à 21h.

Lauréates de nombreux prix internationaux, Clara Zaoui et Xenia Maliarevitch se produisent très régulièrement en duo, en France comme à l'étranger. Elles ont été invitées par de nombreux festivals - "Piano en Saintonge" (Abbaye-aux-Dames de Saintes), Grand théâtre de Fontainebleau, festivals de Brescia et du Lac de Garde en Italie, Kulturnacht de Tübingen en Allemagne, etc. Régulièrement invitées à se produire sur les ondes de France Musique, Clara Zaoui et Xenia Maliarevitch ont notamment participé à l'émission "Dans la cour des grands", animée par Gaëlle le Gallic.

Au programme de ce récital, les Sonates de Debussy et Chostakovitch, ainsi que le Grand Tango de Piazzolla.

L'entrée du concert est libre, dans la limite des places disponibles. Le concert sera, comme d'habitude, suivi d'un pot.

Au plaisir de vous y retrouver nombreux !

Un secret de polichinelle

Tous les altistes connaissent ces deux concertos, car ils ont à un moment ou un autre de leur scolarité eu à les travailler. Celui de Jean-Chrétien Bach et celui de Haendel. Des classiques. Des valeurs sûres.

Le seul problème: Jean-Chrétien Bach n'a jamais écrit de concerto pour alto. Georg Friedrich Haendel non plus. Ces concertos sont des pastiches des années 1930. Leur auteur, Henri Casadesus (1879-1947), membre de cette illustre famille de musiciens, jouait de l'alto et de la viole d'amour. C'est lui par exemple qui tenait la partie d'alto lors de la création des quatuors avec piano de Fauré. C'est aussi un des tous premiers pionniers de ce qu'on appelle aujourd'hui la musique ancienne ou la musique sur instruments d'époque, car il avait créé une Société des Instruments Anciens qui a parcouru le monde entier entre 1901 et 1939

société des instruments anciens

Pourquoi les altistes continuent à propager le (pieux) mensonge selon lequel ces concertos sont des pastiches d'ailleurs fort bien écrits et tout à fait dignes d'intérêt ? Ainsi Pierre Lénert, dans un entretien sur ResMusica parle pudiquement des concertos de Jean-Chrétien Bach et Haendel arrangés par Robert Casadesus. Une des explications possibles est le prestige du nom: Haendel et Bach sont comme Mozart des noms indiscutables, clairement associés à une époque mais aussi à une certaine idée romantique du "génie" qui fait que lorsqu'on voit leur nom sur l'affiche, on est certain à l'avance de la qualité de la marchandise. Ce sont des labels comme le Roquefort AOC ou le café Max Havelaar. Du coup, même si elle est d'une honnêteté relative, l'astuce consistant à éditer sous le nom de Jean-Chrétien Bach un concerto dans le style pré-classique a certainement permis une diffusion rapide et facile de l'oeuvre. Ce qui est plus étrange, c'est que l'imposture dure encore aujourd'hui, à preuve la couverture de la partition que j'ai acheté il y a quelques années, sur laquelle on peut lire Concerto de J-Chr. Bach reconstitué et harmonisé par Henri Casadesus:

concerto_jcbach_small.jpg

Il y a d'autres exemples de pastiches célèbres, comme l'Adagio d'Albinoni (écrit par Remo Giazotto en 1945), qui ont gardé leur dénomination d'origine longtemps après que la supercherie soit découverte. Ce qui crée un dilemme pour les compositeurs. Admettons que je ponde une pièce de dans le style de Chopin, j'ai tout intérêt à la publier sous le nom de Chopin, en inventant une histoire de malle trouvée dans un grenier: les pianistes la joueront sans barguigner dans le monde entier. Alors que si on leur dit d'entrée de jeu que c'est un pastiche, ils ne la regarderont même pas.

Plus étonnant encore, le pastiche d'époque: Mozart avait publié à l'époque une symphonie de Michel Haydn (le petit frère de Joseph, dont il était très proche) sous son nom. Comme il avait recopié le premier mouvement de sa main et ajouté quelques mesures d'introduction, le subterfuge n'a été découvert que deux cents ans plus tard et tous les orchestres qui jouaient la 37e symphonie Köchel 444 de Mozart ont subitement cessé de la jouer. Le label Mozart lui ayant été retiré, on a cessé de trouver tout charme à cette symphonie. Les musiciens et mélomanes seraient-ils victimes de préjugés voire d'auto-suggestion dans certains cas ?

Tout cela est très amusant, mais plus de 60 ans après la disparition d'Henri Casadesus, il est peut-être temps de rendre à César ce qui est à César et de cesser de jouer la comédie. C'est ce qu'a fait Michel Michalakakos qui a enregistré ces concertos en annonçant sur la pochette du disque: Henri Casadesus, concerto pour alto dans le style de Jean-Chrétien Bach et on ne peut que saluer son honnêteté.

mercredi 18 février 2009

Un fond de paysage triste et glacé...

Claude Debussy l'a soigneusement indiqué sur la partition de son 6è prélude pour piano, Des pas sur la neige: ce rythme doit avoir la valeur sonore d'un paysage triste et glacé. Mettons donc le métronome au rencart, et contemplons nos jardins enneigés (en ce moment ça n'est pas la neige qui manque) pour trouver la bonne pulsation.

jardin_sous_la_neige2.jpg

J'ai remarqué une chose sur mon piano Erard: lorsqu'on enfonce la pédale una corda à mi-course, on obtient un son étouffé et cotonneux (bien plus étouffé et cotonneux qu'avec la pédale enfoncée - una corda - ou relâchée - tre corde). C'est plutôt un défaut de construction qu'un effet sciemment recherché, mais c'est tout à fait approprié pour jouer ce type de pièce:

Si je m'y intéresse, outre l'hiver froid et humide qui s'y prête particulièrement bien, c'est parce que je dois l'orchestrer. J'en ai fait deux versions, une pour quatuor à cordes et une pour orchestre avec harpe et vents par deux (sans cuivres). Les partitions seront bientôt disponibles sur le site La flûte enchantée.

Ce prélude est un petit bijou, même si Debussy n'avait écrit que ça, il mériterait notre gratitude éternelle !

lundi 16 février 2009

La fugue d'école: une antisèche en sept points

Comment écrire une fugue d'école ? Pour commencer on peut improviser un petit prélude:

Avant de travailler à la fugue proprement dite, on n'oublie pas de regarder à nouveau le très comique et très sérieux So You Want To Write a Fugue de Glenn Gould. Puis on fait comme dans le manuel:

1. On choisit un sujet (ici en notes répétées d'un rythmes assez énergique) fugue1.png 2. Et un contre-sujet qui forme un contraste (ici des croches liées). Comme toute bonne mélodie, elle progresse par degrés conjoints, c'est à dire des petits morceaux de gammes ascendantes ou descendantes: fugue3.png 3. Les voix rentrent une par une en répétant le sujet. C'est là bien sûr qu'il faut essayer de se rappeler ce qu'on a appris en cours d'harmonie sur les quintes parallèles, la résolution de la septième et les broderies de notes de passages échappées du zoo. Lorsqu'on arrive à quatre voix, ça commence à se corser pour le pianiste: fugue2.png 4. Lorsqu'on s'est lassé du thème à l'endroit, on peut tenter l'inversion (ou encore le rétrograde, en lisant les notes de droite à gauche, ou même le rétrograde inverse) fugue4.png 5. Enfin, puisque la consigne est d'écrire dans le style de César Franck, on tente une modulation sauvage par enharmonie qui nous emmène en fa dièse mineur (la tonalité la plus éloignée d'ut mineur si l'on suit le cycle des quintes): fugue5.png 6. Lorsqu'on approche de la conclusion, une petite strette avec quatre entrées du thème principal dans un mouchoir de poche: fugue6.png 7. Pour finir, le contre-sujet au ralenti et en canon au voix intérieures, qui nous conduit à l'inoxydable tierce Picarde: fugue7.png Et avant d'aller dormir, faute d'avoir assez dix doigts dans chaque main et le multi-plexage neuronal intégré qui permettrait de jouer la fugue sans erreur, on écoute la maquette midi:

Réjouissez-vous, amis pianistes et scola-fuguophiles, car la partition de ce chef-d'oeuvre impérissable est en ligne, et ce gratuitement.

Le compositeur du jour: Paul Ben Haïm

Si grande est mon inculture que chaque jour ou presque, je découvre un nouveau compositeur. Aujourd'hui c'est Paul Ben Haïm dont je découvre à la radio la Sonate pour violon seul en sol mineur, superbement jouée par Zino Francescati. C'est de toute beauté, et la synthèse qui est opérée entre musique occidentale savante et musique traditionnelle du proche-orient (et d'Israël en particulier) n'est pas sans évoquer Esnst Bloch (né en Suisse et vivant aux Etats-Unis, mais qui s'est beaucoup inspiré du folklore juif). Né en 1897 en Allemagne où il a étudié la musique puis travaillé à Munich, élève de Walter et Knappertbusch, chassé en 1933 par les Nazis, il a rejoint la Palestine. Il a notamment développé un système de notation pour la musique traditionnelle du proche-orient, et occupé une place éminente dans la vie musicale d'Israël dont il est le grand musicien national, à l'instar de Sibelius pour la Finlande.

Au rayon disque de la KeFNA, pas des tonnes de Ben HaÏm: on a plusieurs versions de la Sonate pour violon seul, de la musique de chambre (flûte, alto, harpe), un concerto pour piano. Tout ça n'est pas des plus moderne, mais vraiment de bonne facture et très inspiré.

dimanche 15 février 2009

Toujours plus fort !!

S'il fallait résumer l'évolution de la musique occidentale depuis le moyen âge, il est probable que trois mots suffiraient: toujours plus fort !! Donnons quelques repères historiques:

  • Paris, le 15 août 1728. Marin Marais, musicien de la chambre du Roy, décède à l'âge de soixante-treize ans. C'était un des grands maîtres de la viole de gambe, et sans doute l'un des derniers. Il aura vu la viole progressivement remplacée dans la musique savante par un instrument criard au son agressif qu'on croyait réservé au danses du peuple: le violon. Lorsqu'il meurt, il le sait, il est déjà trop tard, l'aristocratique viole ne plaît plus qu'à quelques nostalgiques. Des poèmes satiriques moquent son embonpoint, ses soupirs asthmatiques et plaintifs. La famille tout entière des violes (dessus de viole, viole d'amour, taille, viole de gambe) est amenée à disparaître, sauf la contrebasse de viole qui a curieusement survécu dans l'orchestre symphonique.
  • Londres, 1768 Jean-Chrétien Bach connaît à Londres un grand succès avec des concerts donnés sur le fortepiano de Zumpe, un instrument où les cordes sont frappées par des marteaux et dont le son est plus puissant et projette mieux que le clavecin ou le clavicorde. Le principe a été inventé par le facteur italien Cristofori dans les années 1720, importé en Allemagne par Silbermann, dont les instruments ont été vivement critiqués par le père de Jean-Chrétien Bach (un certain Jean-Sébastien...). D'un prix abordable, les pianoforte carrés de Zumpe se vendent comme des petits pains à la classe moyenne anglaise. Les jours du clavecin sont comptés, il ne survivra pas au XVIIIe siècle.
  • Paris, 1821: un facteur d'instruments du nom d'Erard dépose le brevet du double échappement, une petite révolution dans le monde des instruments à clavier. L'invention d'Erard permet davantage de nuances (le pianissimo et le fortissimo s'ajoutent au piano-forte). Elle résout certains problèmes techniques comme la répétition rapide de la même note. Avec une table d'harmonie plus grande, la généralisation de la pédale qui permet de lever tous les étouffoirs d'un seul coup, des cordes plus grosses et plus longues, le piano moderne est né. Un enfant prodige du clavier sera chargé d'en faire la réclame: Franz Liszt. Lors des tournées dans toute l'Europe du célèbre virtuose, le facteur parisien mettra gratuitement un piano Erard à sa disposition. La presse parisienne ironise sur la furie lisztienne, qui casse corde et marteaux et chavire le public sous un déluge de triples croches. Mais Chopin, Brahms et les autres vont s'approprier l'instrument-roi de la seconde moitié du XIXe siècle, dont la puissance peut rivaliser avec l'orchestre. Le piano n'a cessé de devenir plus gros, plus lourd, plus puissant depuis 1840, au point de susciter réactions épidermiques et autres problèmes de voisinage. Qui a dit que la musique adoucissait les moeurs ?

berlioz_caricature_150.jpg

  • Vienne, 1846: Hector Berlioz, en tournée à Vienne, reçoit un accueil mitigé. Les Viennois, déjà très conservateurs à l'époque, s'ils ne peuvent que reconnaître le génie de Berlioz, trouvent sa Symphonie Fantastique et son Roméo et Juliette trop éloignés du modèle beethovénien. La marée débordante des violons, le rugissement des cuivres, la bombardement des percussions: c'est tellement moderne ! Dans ces mémoires Berlioz cite un échange avec le prince de Metternich (ambassadeur):
    • C'est vous, Monsieur, qui composez de la musique pour cinq cents musiciens ?
    • Pas toujours, Monseigneur, j'en fais quelquefois pour quatre cent cinquante.

Plus tard, Wagner, Malher et d'autres se chargeront de donner à l'orchestre romantique des dimensions toujours plus épiques.

  • La même année, Adolphe Sax dépose le brevet de son saxophone, un instrument hybride avec un bec de clarinette sur un corps de cuivre, au son étrange et doux, cependant bien plus puissant que la clarinette. La tendance générale pour tous les instruments est un son toujours plus puissant. C'est vrai notamment du roi des instruments, l'orgue, qui grâce aux débuts de l'électricité et de la transmission pneumatique, peut atteindre une taille gigantesque. Même les violons sont équipés de cordes en métal, plus tendues, au son plus agressif.
  • Cette course à la puissance orchestrale atteint un sommet au début des années 1910, avec des oeuvres comme Elektra (Richard Strauss, 1911), le Sacre du Printemps (Strawinski, 1913), Gurre-Lieder (Schoenberg, 1913). Par réaction, l'orchestre symphonique, trop massif mais aussi trop figé dans ses traditions, sera boudé par de nombreux compositeurs d'avant-garde au XXè siècle.
  • Mais le danger, pour nos oreilles, vient d'ailleurs: en 1928 Maurice Martenot présente la première version de l'onde Martenot, le premier instrument amplifié électriquement, ancêtre de tous les synthétiseurs:
  • Les premiers prototypes de guitare électrique datent également des années 1920. Mais ces vénérables instruments utilisent des amplificateurs à lampe qui possèdent de belles qualités musicales mais dont la puissance est limitée. C'est à partir des années 1960, avec la généralisation des amplificateurs à transistors, qu'on pourra vraiment y aller à fond les basses. Le rêve (ou plutôt le cauchemar) de Jules Vernes dans son roman Paris au XXe siècle, écrit en 1864 et jamais publié de son vivant, est devenu réalité:

enfin, il arriva au milieu d'un assourdissement épouvantable à une immense salle dans laquelle dix mille personnes pouvaient tenir à l'aise, et sur le fronton, on lisait ces mots en lettres de flamme:

Concert électrique

Oui ! Concert électrique ! Et quels instruments ! D'après un procédé hongrois, deux cents pianos mis en communication les uns avec les autres, au moyen d'un courant électrique, jouaient ensemble sous la main d'un seul artiste ! Un piano de la force de deux cents pianos.

Outre le clin d'oeil à Liszt (le procédé hongrois) c'est tout de même drôlement bien vu. Jules Vernes, ce remarquable observateur de sont époque et de tout ce qu'elle contenait en germe, n'avait pas seulement prédit que l'homme irait sur la Lune, mais aussi l'avènement du hard rock et de la techno.

  • La techno, a déclaré un chanteur de variétés françaises, ne rentre pas dans le corps par les oreilles mais par l'anus. Il ne croyait pas si bien dire ! Les fréquences plus basses qui sont celles qu'on amplifie le plus (car notre oreille, plus sensible dans les fréquences aiguës ne le supporterait pas autrement) peuvent faire résonner l'oreille interne après avoir fait vibrer notre corps, sans passer par les pavillons ni par les tympans. La preuve ? On organise aujourd'hui des Deaf Rave Parties destinées à un public sourd et malentendant. D'ailleurs vous êtes bienvenus à ce raves même si vous n'êtes pas sourds; de toute façon vous ne tarderez pas à le devenir !

samedi 14 février 2009

L'éternelle jeunesse de la Princesse de Clèves

Elle est née en 1678, elle n'a pas pris une ride, et le président de la république a une dent contre elle. C'est la Princesse de Clèves. La première attaque a été menée par le candidat à la présidentielle, en février 2006:

« L'autre jour, je m'amusais, on s'amuse comme on peut, à regarder le programme du concours d'attaché d'administration. Un sadique ou un imbécile, choisissez, avait mis dans le programme d'interroger les concurrents sur 'La Princesse de Clèves'. Je ne sais pas si cela vous est souvent arrivé de demander à la guichetière ce qu'elle pensait de 'La Princesse de Clèves'… Imaginez un peu le spectacle ! »

Plus récemment il en a remis une couche, ce qui fait murmurer à certains que la raison de cet acharnement est personnelle, une des secrétaires de l'Elysée ayant échoué à un concours administratif interne qui comportait entre autres des questions sur la Princesse de Clèves.

Beaucoup de choses ont été écrites à propose de cette hostilité à la Princesse, comme cet article de Beigbeider dans LIRE de mars 2007 qu'on peut consulter sur le blog Lettres au Monde sur l'être au monde, celui de Marc Escola sur Fabula, ou encore le Sarkothon 2009 de Jacques Drillon dans le Nouvel Obs. A titre personnel, plus encore que l'attaque contre la culture littéraire, c'est le présupposé que les personnes qui occupent des emplois subalternes (comme les guichetières) n'ont ni besoin ni envie de se cultiver. La Star Ac' et la Coupe de la Ligue, c'est bien assez pour eux !

En Autriche, il y a quelques années, j'avais parlé avec un homme qui vidait les corbeilles à ordures dans un jardin public. Il avait un petit livre assez abimé dans sa poche: des poésies de Reiner-Maria Rilke. Avec des mots très simples, l'allemand de cet homme qui n'avait pas fait d'études n'étant guère plus sophistiqué que le mien, il m'a confié sa passion pour la musique de Schubert.

Pour en revenir à la politique, il y a bien eu une période dans l'histoire de France où l'histoire, la philosophie, la littérature avaient quasiment disparu de l'enseignement, concentré sur les matières scientifiques et techniques, destiné à fabriquer des soldates et des ingénieurs et non des artistes, des esthètes ou des humanistes. Cette période ? Le premier Empire. Relisons ce qu'en dit Lamartine dans sa préface des Méditations en 1834:

C’était l’époque de l’empire : c’était l’heure de l’incarnation de la philosophie matérialiste du dix-huitième siècle dans le gouvernement et dans les mœurs. Tous ces hommes géométriques qui seuls avaient la parole et qui nous écrasaient, nous autres jeunes hommes, sous l’insolente tyrannie de leur triomphe, croyaient avoir desséché pour toujours en nous ce qu’ils étaient parvenus en effet à flétrir et à tuer en eux, toute la partie morale, divine, mélodieuse, de la pensée humaine. Rien ne peut peindre, à ceux qui ne l’ont pas subie, l’orgueilleuse stérilité de cette époque. C’était le sourire satanique d’un génie infernal quand il est parvenu à dégrader une génération tout entière, à déraciner tout un enthousiasme national, à tuer une vertu dans le monde ; ces hommes avaient le même sentiment de triomphante impuissance dans le cœur et sur les lèvres, quand ils nous disaient : « Amour, philosophie, religion, enthousiasme, liberté, poésie : néant que tout cela ! Calcul et force, chiffre et sabre, tout est là. Nous ne croyons que ce qui se prouve, nous ne sentons que ce qui se touche ; la poésie est morte avec le spiritualisme dont elle était née ». Et ils disaient vrai, elle était morte dans leurs âmes, morte dans leurs intelligences, morte en eux et autour d’eux. Par un sûr et prophétique instinct de leur destinée, ils tremblaient qu’elle ne ressuscitât dans le monde avec la liberté ; ils en jetaient au vent les moindres racines à mesure qu’il en germait sous leurs pas, dans leurs écoles, dans leurs lycées, dans leurs gymnases, surtout dans leurs noviciats militaires et polytechniques. Tout était organisé contre cette résurrection du sentiment moral et poétique ; c’était une ligue universelle des études mathématiques contre la pensée et la poésie. Le chiffre seul était permis, honoré, protégé, payé. Comme le chiffre ne raisonne pas, comme c’est un merveilleux instrument passif de tyrannie qui ne demande jamais à quoi on l’emploie, qui n’examine nullement si on le fait servir à l’oppression du genre humain ou à sa délivrance, au meurtre de l’esprit ou à son émancipation, le chef militaire de cette époque ne voulait pas d’autre missionnaire, pas d’autre séide, et ce séide le servait bien.

Lorsqu'on a fait des études scientifiques (ce qui est mon cas), on peut sourire de cette opposition frontale des maths et des lettres, d'autant plus que les maths, les vraies maths que pratiquent une poignée de chercheurs, sont tout aussi inutiles et d'une beauté tout aussi indéchiffrables qu'un poème de Mallarmé ou qu'un quatuor d'Anton Webern:

Dans un premier chapitre on définit, pour D une algèbre à division centrale sur un corps de fonctions sur un corps fini, les D-stukas de Drinfeld de rang quelconque avec structure de niveau ainsi que leurs champs classifiants. On montre que ces champs sont représentables au sens de Deligne-Mumford, localement de type fini et lisses sur leur base naturelle. Ils sont munis de deux morphismes dits «de Frobenius partiels» et de correspondances de Hecke. Dans le chapitre deux, on introduit une notion de filtration canonique de Harder-Narasimhan pour les D-stukas. Elle permet d'écrire de façon naturelle les champs classifiant les D-stukas comme des réunions filtrantes d'ouverts de type fini. Dans le chapitre trois, on décrit les groupoïdes de points fixes des composés de morphismes de Frobenius partiels et de correspondances de Hecke. Quand on tronque comme dans le chapitre deux, ces groupoïdes deviennent finis et en comptant leurs points avec multiplicités, on obtient des rationnels, baptisés «nombres de Lefschetz tronqués» pour lesquels on donne une première formule. Le chapitre quatre traite le cas du rang un. Les champs classifiants correspondants sont alors projectifs. On précise la structure de leur cohomologie -adique en combinant la formule des points fixes de Grothendieck-Lefschetz et la formule des traces de Selberg. Dans le chapitre cinq, on étudie le cas des rangs supérieurs. On introduit une façon de définir des «traces tronquées» pour les opérateurs de Hecke agissant sur les espaces de fonctions automorphes attachés aux groupes linéaires sur D. On prouve notre théorème principal qui affirme que les «nombres de Lefschetz tronqués» introduits au chapitre trois sont égaux aux «traces tronquées» de certains opérateurs de Hecke

(résumé de la thèse de doctorat de Laurent Lafforgue)

Fermons la parenthèse. Le parallèle entre Napoléon 1er et notre hyperactif président a souvent été fait, et il faut bien reconnaître qu'il est abusif, mais pas dénué de tout fondement. La France de la Ve République étant encore une démocratie, il est possible d'écrire et de publier des pastiches comme Mme de Pécresse et M. de Sarkise de Jean-Philippe Grosperrin, ou La princesse et le président de Sylvie Prioul. Il est également possible de répondre à l'invitation de quelques profs de l'université Paris III:

Parce que nous désirons un monde possible où nous pourrions, aussi, parler de La Princesse de Clèves, de quelques autres textes, et pourquoi pas d'art et de cinéma avec nos concitoyens quelle que soit la fonction qu'ils exercent,

Parce que nous sommes persuadés que la lecture d'un texte littéraire prépare à affronter le monde, professionnel ou personnel,

Parce que nous croyons que sans la complexité, la réflexion et la culture la démocratie est morte,

(...)

Nous nous relaierons le lundi 16 février, à partir de 15h, devant le Panthéon, à Paris, pour une lecture marathon de La Princesse de Clèves.

mardi 10 février 2009

Sauver le conservatoire du Sud Lubéron ?

Reçu dans ma boite au lettres électronique, un appel à soutenir les profs du conservatoire du Sud dont le maire veut sucrer la subvention:

Auteur : Collectif des professeurs du Conservatoire de Musique du Sud Luberon

A l'attention de : Les élus des 12 communes du Syndicat Intercommnul de Musique du Sud Luberon

Le Conservatoire de Musique, pôle majeur d'enseignement culturel du Sud Luberon, est fortement menacé de disparition par la volonté de la municipalité de Pertuis de réduire sa contribution.

En effet la nouvelle municipalité de Pertuis, adhérente au Syndicat Intercommunal de Musique du Sud Luberon composé de 12 communes, a décidé subitement, et de manière unilatérale de réduire sa contribution de plus de 150 000€.

Cela impliquerait que: - Plus de 2000 élèves ne bénéficieront plus d'un enseignement musical dans les écoles maternelles et primaires. - 500 élèves ne pourront plus se former au Conservatoire. - Des postes de professeurs seront supprimés.

Comment ne pas penser aux retombées négatives sur les formations musicales amateurs (harmonies, big-band et bien d'autres) et à la réduction de l'animation et de la vie culturelle.

Cette année déjà la ville de Pertuis a choisi de priver les jeunes élèves pertuisiens de plus de 100 heures de musique au sein des écoles, de ce fait une chorale a été supprimée, des projets réduits. Cette ouverture à la musique pour tous est pourtant une des grandes réussites de notre établissement. C'est bien la notion de service public qui est mise directement en cause.

C'est pourquoi nous demandons aux élus de toutes les communes concernées de trouver les moyens de maintenir ce Conservatoire de Musique ouvert à tous.

chateaulourm.jpg

Je suis bien sûr solidaire des profs de musique, et favorable aux conservatoire municipaux, en ayant moi-même bénéficié dans ma jeunesse. A l'attention des élus locaux qui liraient ce blog, on ne peut que souligner que l'investissement dans les activités culturelles, qui consomme souvent un pourcentage très modeste des budgets publics locaux, produit des résultats tangibles, non seulement sur le bien-être des citoyens, mais aussi en retombées économiques. Et si vous ne me croyez pas, demandez leur avis aux hôteliers d'Avignon qui ont vu leur chiffre d'affaire divisé par trois l'année où la grève des intermittents du spectacle a paralysé le Festival.

Quant à l'utilité de signer la pétition elle-même, des questions subsistent:

  • qui lira cette pétition ?
  • que fait le site qui l'héberge de mon adresse e-mail (si elle n'est pas publiée, pourquoi me la demander) ?
  • quelle valeur a un message laissé sur Internet sur un site qui apparemment ne filtre même pas les doublons ?
  • c'est à 900 km de chez moi...
  • à combien se montait la subvention avant ? sur un budget total de combien ?

En bref, il vaut peut-être mieux laisser les citoyens des communes concernées gérer le problème (et l'expérience de l'école de musique d'Orsay, plus proche de chez moi, montre qu'on peut faire du lobbying efficace dans ces cas-là).

samedi 7 février 2009

[Folle journée] Un clavier fort bien tempéré

Avec un peu de retard, voici le compte-rendu retrouvé sur une clé USB d'un concert de Zhu Xiao-Mei (piano) donné à Nantes le 1er février dernier, avec au programme le clavier bien tempéré (1er livre, 2e partie).

Au début, c'est doux, presque feutré, doucement nimbé dans un halo de pédale. Je ne sais si ça vient du piano (un Steinway de 4 mètres de long au bas mot) ou de la salle, mais le son ne semble venir d'aucun endroit précis: en fermant les yeux, on pourrait avoir l'impression que la pianiste chinoise joue tout à côté.

Je ne peux me défaire de l'impression que le piano moderne n'est pas l'instrument le plus adapté pour jour la musique de clavier Bach. Trop percussif, trop affirmatif, trop présent. Si on met la pédale, on a trop de son, si on l'enlève, c'est trop sec. Pas moyen de retrouver les délicates résonances du clavecin, qui de son côté peine à isoler les différentes voix dans une fugue, étant quasiment privé de toute possibilité de faire des nuances. L'orgue quant à lui a d'autres qualités: il tient le son, permet des changements de registre, et d'autres défauts: il n'offre aucune sensibilité au toucher, ce qui ne favorise pas la construction des phrasés. Il semble bien que l'instrument idéal pour jouer le clavier bien tempéré est encore à inventer.

Zhu Xiao Mei met dans son jeu des intentions, des émotions dans lesquelles on ne se retrouve pas forcément, mais on ne peut que reconnaître la finesse de l'interprétation et la solidité de la construction de l'ensemble. Dans les fugues, sujets et contre-sujets sont clairement énoncés, ils dialoguent ensuite avec grâce et fluidité. La grande fugue en si mineur, avec ses chromatismes et ses dissonances, bouleversant drame sans paroles, conclut à la fois le premier cahier du clavier bien tempéré et ce concert.

vendredi 6 février 2009

Schnubel, Merlet, Franck, Schumann à la Cité U

Entendu hier, un concert de [l'orchestre (et la chorale) de la cité internationale universitaire |http://www.ciup.fr/orchestre.htm|fr].

Un mot d'abord sur l'orchestre, où je reconnais une demi-douzaine de musiciens (le monde est petit): le théâtre de la cité U étant leur salle de répétition, ils sont à l'aise, trop à l'aise peut-être. Après s'être assis, chacun commence à jouer pour "se chauffer", dans une belle cacophonie, comme un orchestre amateur avant une répétition. Puis le premier violon arrive et l'on s'accorde. C'est un peu dommage, cette attitude de l'orchestre, car elle nous prive de cet instant de silence où l'on se concentre, où l'on attend, et qui donne toute sa valeur à la musique. Lorsqu'ils jouent, sans grande surprise, il manque aux musiciens cette tension, cet engagement absolu qui est peut-être la seule différence entre les grands orchestres et les autres.

On commence par une création: l'ouverture d'un opéra Nahylia de Henri-Jean Schubel. Des couleurs impressionistes et orientalisantes, des harmonies modales avec des gammes à 5 tons qui peuvent évoquer Debussy. La comparaison s'arrête là cependant car la musique orchestrale de Debussy est audacieuse, inventive, parfois abrupte; celle de Schnubel est beaucoup plus sage, trop sage peut-être. A la baguette, un jeune chef violoniste plein d'energie: Julien Leroy.

La seconde pièce, Une soirée à Nohant de Michel Merlet pour violoncelle, est d'une toute autre facture. Dirigé avec doigté par Xavier Saumon, l'orchestre produit des couleurs sombres, inquiétantes, aux harmonies complexes, dans la nuance piano, tandis que le violoncelle exprime sa plainte. Le thème initial, en mi mineur dans le grave, a des résonnances romantiques (le titre "une soirée à Nohant" étant d'ailleurs une référence explicite à Chopin, pour qui Merlet a beaucoup d'admiration) mais il est développé de façon moderne. Le violoncelliste Romain Gariou se donne à fond dans ce mini-concerto, il concentre et projette le son avec une intensité remarquable. Par ailleurs les difficultés techniques (pizz. de main gauche, doubles cordes) ne semblent pas lui poser de problème particulier. L'accord final, atonal, suspendu dans le vide, a quelque chose de saisissant.

Suit la cantate Rebecca de César Franck. C'est mignon tout plein, un peu daté, un peu kitsch (le fameux "choeur des chameliers"). Le duo de Rebecca et Isaac ne manque pas de charme.

Après un entracte, retour de l'orchestre sur scène, re-cacophonie, re-entrée du premier violon, re-accord. Le chef Adrian McDonell dit quelques mots sur la 2e symphonie de Schumann, nous fait entendre les deux thèmes principaux qui reviennent dans toute la symphonie, ce qui est bien vu car ces deux thèmes sont présentés simultanément dans l'introduction. L'ensemble se déroule sans accroc, et s'écoute avec plaisir. On aimerait peut-être un son des violons un peu plus rond dans le mouvement lent, mais malgré sa petite taille il faut reconnaître que l'accoustique de ce théâtre, sèche et métallique, n'est pas particulièrement flatteuse.

Dans l'ensemble un très beau programme, plutôt orginal et très bien servi par les interprètes.

jeudi 5 février 2009

Concert-portrait de Guy Sacre à l'ENS le 9 février 2009

Le Département Histoire et Théorie des Arts de l'Ecole Normale Supérieure* organise un concert-portrait du compositeur Guy Sacre. Ce récital aura lieu à l'ENS (45, rue d'Ulm 75005 Paris) le lundi 9 février, en salle des Actes, à 21h - entrée libre dans la mesure des places disponibles.

Voici le détail du programme :
Guy Sacre:

  • Cinq Poésies de Georges Schehadé, 1976
  • Six Nouveaux Éventails, 1980-1982 (Paul Claudel)
  • Six Poèmes de « Vocabulaire » 1978-1982 (Jean Cocteau)
  • Variations sur une Mazurka de Chopin , 1989 (pour piano seul)

Gabriel Fauré:

  • Mirages, op.113, 1919

Albert Roussel:

  • Trois mélodies : Réponse d’une épouse sage (Roché), Le Bachelier de Salamanque (Chalupt), Le Jardin mouillé (de Régnier)

Francis Poulenc:

  • Extraits de Banalités (1940) : Hôtel, Sanglots (Apollinaire)

  • Mélanie Gardyn, soprano
  • Clément Dionet, baryton
  • François-Xavier Villemin et Fériel Kaddour, piano

lundi 2 février 2009

[Folle Journée] Cantor sauce ketchup

Bach sauce ketchup.

Lorsque j'affirmais dans un précédent billet que cette Folle Journée 2009 ne comportait aucune création, j'avais tort dans la mesure ou ces Variations Goldberg par l'octuor de jazz Uri Caine en sont une.

Uri Caine est un pianiste et compositeur de jazz qui a beaucoup pratiqué le cross-over c'est à dire le mélange des styles: sur la vingtaine d'albums qu'il a produits, certains empruntent à Schumann, Mozart ou Beethoven (et même à Bach car il avait déjà produit un double disque consacré aux variations Goldberg en 2000).

bach_shades.jpg Le terme "transcription" utilisé dans les programmes ne décrit pas bien le spectacle. Il s'agit plutôt d'un concert de jazz basé sur les variations Goldberg. Bien qu'on en ait peu de traces, il est probable que J-S Bach était un improvisateur hors pair. Sa musique plus que toute autre donne envie d'improviser, de créer, d'écrire de la musique. Les musiciens de jazz se sont souvent inspiré de Bach, ce qui est bien naturel.

On entend d'abord l'aria au piano, puis une série de variations à deux, à trois, à cinq, à huit musiciens, certaines basées sur le texte de Bach, d'autres beaucoup plus libres. Les membres de l'octuor (piano, contrebasse, chant, violon, trompette, clarinette/sax, percussions, DJ) sont tous de bons musiciens, mais ils sont plus convaincants dans les morceaux plus proches du jazz que dans ceux qui sont tirées directement de la partition de Bach (et pour lesquelles ils lisent leur notes comme les musiciens classiques...) Ainsi, improviser un canon à la neuvième entre la trompette et le saxophone, c'est très amusant et ça fonctionne très bien. Jouer un autre canon de Bach en duo violon/trompette, avec contrebasse et percussion pour le continuo, clarinette et piano qui improvisent à côté, et le DJ qui mixe des sons bizarres par-dessus, c'est déjà moins convaincant.

Un autre exemple: j'ai vraiment aimé les sons et autres scratches mixés par DJ Olive (qui s'offre une variation en solo vers la fin), sa manière d'interagir avec les autres musiciens. Mais la superposition de sons électroniques à l'aria joué au piano seul n'apporte pas grand-chose. De même les interventions de la chanteuse Barbara Walker étaient trop typiques du jazz, et pour dire le mot trop vulgaires pour se marier harmonieusement à la musique de Bach.

Au final, ce nouveau spectacle roboratif et plein d'invention fera certainement le bonheur des amateurs de jazz ou de cross-over, mais il pourra laisser les admirateurs de Bach un peu sur leur faim.

Concert Violon et Piano (Muresanu, Ciocarlie) le 9 février 2009 salle Cortot

L'association Pro Musicis organise un récital violon et piano lundi 9 février 2009 en salle Cortot, avec Irina Muresanu et Dana Ciocarlie. Au programme:

  • Franz Schubert, 3eme Sonatine en Sol mineur, D. 408
  • Dan Dediu, SonatOpera no. 2
  • W. A. Mozart, Sonate en La Majeur, KV 526
  • Serge Prokofiev, Sonate no. 2, op. 94 bis

A propos de Dan Dediu, un compositeur que je ne connaissais pas, voici les précisions que m'a fournie la pianiste roumaine:

Oui, Dan Dediu a été un collègue au lycée de musique de Bucarest. Il a 40 ans maintenant et vient d'être nomme recteur du Conservatoire de Bucarest. La suite que nous allons jouer (pas en entier) a été commandée pour nous deux par la Harvard Musical association). Il s'agit d'un bestiaire d'animaux mythologiques (Sphinx, Griffon, Licorne, etc.)

Ce programme sera repris, et c'est là ce qui fait l'originalité de Pro Musicis, dans plusieurs concerts de partage donnés pour des gens qui n'ont pas la chance de pouvoir aller au concert, dans des lieux comme les hôpitaux, les prisons, ou les maisons de retraites.

dimanche 1 février 2009

Peut mieux faire...

Voici que mon fournisseur d'accès à Internet m'offre un forfait pour télécharger de la musique de façon illimitée (et légale, cela va sans dire). On peut donc piocher à volonté dans le catalogue d'Universal Music, avec les restrictions suivantes:

  • il faut un ordinateur avec Windows
  • il y a des verrous anti-copie (DRM )
  • on ne peut pas copier la musique sur un autre appareil (sauf si on fait sauter le verrou anti-copie, ce qui est un jeu d'enfant, soit dit en passant).

La fameuse licence globale que certains réclament à cors et à cris, si ça n'en est pas une, en tout cas c'est ce qui s'en rapproche le plus.

Oui, mais voilà, que vaut-il, le catalogue en question ? Il y a de grands artistes qui jouent des choses très bien avec des prises de son impeccables. Le tout est ensuite compressé (adieu finesse des timbres et des attaques) puis mis en ligne. Et la base est si mal indexée et documentée qu'on ne sait même pas ce qu'on écouter. Voici le premier album que j'ai voulu écouter:

L

C'est donc une certaine "Claire-Marie Le Gu" qui joue, l'album s'appelle "Haydn-Mozat-L'Esp". L'Espaquoi ? L'espadon ? L'espérance ? L'esse-Peter-donc-tranquille ? Et la première plage s'appelle "Allegro". Fort bien, mais est-ce une sonate, un concerto ? pour piano, pour bandonéon, pour trombone à coulisse ?

Après quelques essais, je trouve un menu contextuel avec une vignette d'album plus petite qu'un timbre-poste. On a enfin le titre de l'album et le nom de l'artiste complets, mais on ne sais toujours pas à quoi correspond cet Adagio, si c'est Mozart ou Haydn qui l'a écrit par exemple (n'allons pas jusqu'à exiger un numéro d'opus ou de catalogue Köchel, ce serait pédant).

L

En guise de licence globale et de téléchargement illimité, voici ce qu'on peut craindre pour les années à venir. Que les majors déversent sans discernement le contenu pléthorique de leurs catalogues dans les tuyaux internet, en noyant les jeunes dans un flot d'information qu'ils ne peuvent pas vraiment classifier, digérer, comprendre, apprécier. Étant adolescent, j'ai eu le disque, le livre et quelques bons amis pour faire mon éducation musicale. Mais pour les ados qui n'ont qu'Internet ?

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