Le journal de papageno

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lundi 28 novembre 2011

L'Orchestre National d'Île de France au pain sec

Après les orchestres de la radio néerlandaise (qui n'ont pu être sauvés qu'à moitié comme le savent les lecteurs de ce journal), c'est aujourd'hui l'Orchestre National d'Île de France qui appelle au secours. Le ministère veut réduire d'un tiers sa subvention (qui tourne autour de 2 millions d'euros annuels si j'ai bien saisi).

Avec la mode aux "plans de rigueur" dans les budget publics en Europe, il est à craindre que bien d'autres formations se voient ainsi amputées d'une partie de leur budget. Il est en effet plus facile de couper le robinet des subventions que d'arriver à réaliser des gains de productivité dans la fonction publique. Et c'est souvent la culture qui pourtant représente une part très modeste de la dépense publique qui est sacrifiée en premier. Le côté tragique de cette farce budgétaire est qu'il faut une génération au moins (25 à 30 ans) pour mettre sur pied un bon orchestre professionnel: casser un si bel outil culturel pour économiser quasiment rien parce qu'on est en bas de cycle économique, c'est à hurler tellement c'est bête.

Donnons quelques chiffres pour avoir une idée des ordres de grandeur en question: 

  • Le budget 2012 demandé par l'Hadopi s'élève à 12 millions d'euros. 12 millions pour tenter de décourager le "piratage" de musique sur Internet et "encourager" le développement d'une offre légale de musique en téléchargement (offre légale qui s'encourage très bien toute seule, car elle connaît une croissance à deux chiffres depuis plusieurs années).
  • Le budget "spectacle vivant" du ministère de la culture pèse 663 millions
  • Le budget 2011 de la Région Île de France a été voté à 4,6 milliards. Les premiers postes de dépense sont le transport, les lycées, la formation. Avec 55 millions, la culture représente un peu plus d'un pour cent, autant dire que ça n'est pas ça qui ruine le contribuable francilien.

Un orchestre symphonique n'est pas rentable par nature: avec 60 ou 90 musiciens sur scène, pas possible de rentrer dans les frais avec le prix des billets. A titre de comparaison, les concerts données par des orchestres ou chorales amateurs à Paris sont souvent vendus à 15 ou 20 euros la place, pour payer la location de la salle et le cachet du chef et des solistes quand il y en a. 

Et les possibilités de trouver de l'argent en dehors des concerts sont plutôt limitées en France. Le mécénat ? Il reste peu développé comparé aux Etats-Unis pas exemple. La télévision ? Les concerts de musique classique sont rarissimes sur les chaînes nationales. La radio ? Radio France va surtout travailler avec ses deux orchestres (le National et le Philharmonique). La mendicité dans le métro ? Un créneau déjà surexploité. 

Sans le soutien des collectivités locales et de l'Etat, un orchestre professionnel a peu de chances de survie dans notre pays aujourd'hui. Répétons-le: le coût pour le contribuable du soutien à la culture est très modeste. Au niveau local comme national, le budget total de la culture (qui inclut tous les styles de musique mais aussi la danse, les arts plastiques, les manifestations festives, etc) représente rarement plus de 1% de la dépense. C'est très peu, surtout si l'on prend en compte l'effet de levier, c'est à dire l'impact de l'offre culturelle sur l'attractivité d'un territoire, le tourisme, et l'économie en général. En 2005, lorsque les intermittents du spectacle ont bloqué le festival d'Avignon, les hôteliers ont pu prendre toute la mesure de cet effet de levier, lorsqu'ils ont vu leur chiffre d'affaire chuter de moitié ou plus.

Je ne suis pas un grand fanatique des pétitions en général, et me méfie des pétitions sur Internet. D'abord, soyons honnêtes, une pétition avec 400.000 noms récoltés sur Internet n'a même pas la valeur qu'auraient ces 400.000 noms imprimés sur du papier toilette (surtout quand elles sont obtenues en manipulant les internautes). Si vous avez assisté récemment à un concert de l'ONIDF, je vous invite plutôt à prendre une vingtaine de minutes pour rédiger une courte lettre personnalisée au Ministre de la Culture: "cher M. Mitterrand, j'ai assisté le tant à tel endroit à un concert de l'ONIDF, ils jouaient Beethoven et Stravinsky, c'était vraiment épatant, j'en avais la larme à l'oeil tellement c''était beau. S'il vous plaît ne mettez pas les artistes qui constituent ce bel ensemble au pain sec. Veuillez agréer, cher Monsieur, etc". Ensuite l'imprimer, la signer, l'envoyer à l'ancienne par la Poste au 3 rue de Valois. Une centaine de lettres de ce genre auront certainement plus d'impact que 3 millions de "I like" dans Facebook.

lundi 21 novembre 2011

"Quand allez-vous arrêter de nous emmerder avec votre Messiaen ?"

Lu dans Le Monde de ce jour, un portrait de Roger Muraro. Où l'on apprend que ce fils d'immigrés italiens a commencé le saxophone, et par hasard - il n'y avait plus de place dans le club de foot, le piano presque tardivement (à 10 ans) et en autodidacte. Plus tard il rencontre Yvonne Loriod qui ne tardera pas bien sûr à l'initier à la musique de Messiaen. Musique dont il reste un grand spécialiste, notamment par une intégrale discographique de l'oeuvre pour piano seul qui demeure une référence.

C'est Barenboïm qui lui aurait dit à Berlin, après une Tûrangalilâ donnée en 2008 pour le centenaire du compositeur français: "Quand allez-vous arrêter de nous emmerder avec votre Messiaen ?". Une franchise salutaire dont apparemment Muraro ne lui garde aucune rancune, bien au contraire. Depuis il joue davantage Ravel, Liszt (notamment la très athlétique réduction de la Symphonie Fantastique de Berlioz), Gershwin, Fauré, Schumann et Mozart, pour notre plus grand bonheur. Manière de nous rappeler qu'il est un pianiste accompli et pas seulement le spécialiste d'un répertoire réduit à un seul nom.

Cela étant posé, quand je réécoute les Vingt Regards ou le Catalogue d'Oiseaux dans la version Muraro, je ne m'emmerde pas une seule seconde. Grâces soit rendues au compositeur et à l'interprète qui ont travaillé avec un tel dévouement pour donner vie à cet univers magique et mystérieux dans lequel on se plonge avec délices !

samedi 19 novembre 2011

Sauvons les cordes en boyau de la vache folle

Amis pétitionneurs, bonjour. Après avoir sauvé la Recherche, les bébés phoques, les orchestres de la radio néerlandaise (enfin, pas complètement hélas) et défendu le droit au silence, il vous reste du boulot.

Non, je ne parle pas de notre crypto-ministre aux affaires étrangères BHL et de sa récente (quoique encore virtuelle) déclaration de guerre à Bachar El-Assad. Quel infatigable va-t'en guerre, celui-là...

Je parle d'un sujet plus consensuel à défaut d'être plus important: les cordes de violon en boyau. Elles grincent légèrement, ont une sonorité aigrelette, une certaine propension à se désaccorder ou lâcher au milieu d'un concert, mais on les aime et on ne peut pas s'en passer. Que voulez-vous, elles sont plus souples, moins uniformes que les cordes "tout métal", elles ont un son différent. Et surtout, elles sont d'époque. Alors pour jouer Lully ou Vivaldi, c'est comme les perruques et les chandelles: on ne saurait s'en passer.

Ne vous fiez pas à l'ironie apparente de ce billet pour en déduire que je méprise la musique sur instruments anciens. Je l'ai déjà dit, c'est tout le contraire: quoique ma sensibilité personnelle me pousse à préférer la musique d'aujourd'hui, les trucs bizarres ou électro-acoustiques, le travail sur le son est essentiel pour le musicien. Que le musicien en question travaille à l'Inter-Contemporain ou au Centre de musique baroque de Versailles, son métier est avant tout de sculpter le son.

plantu_53.jpg Or ces cordes en boyau sont menacées par des règlements européens qui limitent fortement (en fait interdisent complètement) l'utilisation des boyaux de boeuf. Ces mesures ont été bien sûr utiles pour lutter contre l'encéphalite spongiforme bovine (plus connue comme maladie de la vache folle) mais elles sont en train de tuer ce marché de niche qu'est la fabrication de cordes de violon et violoncelle pour instruments à l'ancienne. Les importations depuis Argentine restaient autorisées, mais pas de chance, le fournisseur vient de faire faillite. Les fabricants de corde, une poignée de PME aux abois, adressent une pétition à la Commission Européenne pour que leur profession ne soit pas l'innocente victime collatérale de mesures sanitaires par ailleurs justifiées. Ils rappellent au passage que leurs entreprises exportent des cordes (qui sont tout à fait sans danger pour la santé, si l'on exclut les crises de classiquite aigüe de symptôme baroquisant) et que par conséquent les assassiner à cause d'un bug de la machine technocratique conduirait à creuser le déficit commercial de la zone euro...

En un mot: signez.

jeudi 17 novembre 2011

Charlotte

J'ai rencontré Charlotte il y a un certain nombre d'années - dix-sept, pour être précis. Elle jouait de la flûte dans l'orchestre Ut Cinquième que je venais de rejoindre et qui depuis est devenu comme une seconde famille pour moi.

Je me souviens de son rire, de son sourire immense et rayonnant - en fait je n'arrive pas à me rappeler l'avoir vue autrement que souriante. Ce qui dénote certainement une certaine force de caractère. Je me souviens de ses cheveux toujours en bataille, du timbre particulier de sa voix, de ses chamailleries incessantes mais toujours amicales avec Philippe, l'autre flûtiste.

Combien de concerts d'orchestre avons-nous pu donner ensemble ? Dix par an en moyenne, une centaine au bas mot. Le concert est un moment particulier, il y a tous ces déplacements, déménagements, préparatifs, les applaudissements, le chef qui salue le public, le silence et puis... une alchimie qui transforme ces profs, avocats, informaticiens, vendeurs en artistes, qui les fait vibrer à l'unisson quoique sans paroles. Même lorsqu'il y a 60 personnes sur le plateau, le concert est un moment d'intimité partagée, où la personnalité profonde des uns et des autres se révèle et s'épanouit. Dans le cas des ensembles comme Ut Cinquième où le plaisir de jouer ensemble est la seule motivation des musiciens, ce sont aussi des moments amicaux et généreux partagés avec le public.

Je me souviens de Charlotte enceinte, rebondie comme un ballon, plus rayonnante que jamais. Ce gros ventre n'est-il pas un peu gênant pour jouer de la flûte ? Non, me répond-elle, au contraire, ça aide à stabiliser la colonne d'air. Et à calmer le bébé qui cesse de donner des coups de pieds !

Je me souviens aussi des bouts de chou qu'elle amenait en concert ou en répétition, qui grandissait comme par magie d'une année sur l'autre. Nous n'étions pas particulièrement proches, je ne connaissais pas sa famille et j'ignorais même sa passion pour l'alpinisme. C'est qu'elle n'aimait pas trop se vanter, parler d'elle, se mettre en avant. Souriante, avenante même, mais discrète et simple.

Elle a trouvé la mort il y a quelque jours dans le massif du Mont Blanc, en compagnie d'un guide et ami qui a péri lui aussi dans la tempête.

Nous étions réunis ce matin à Sainte Clothilde pour la messe d'enterrement. L'immense et froide basilique s'est révélée trop petite pour qu'on puisse assoir tout le monde. Famille, amis, musiciens, alpinistes, collègues... et au premier rang, son mari et ses deux enfants. C'est aux enfants que s'adresse le prêtre dans son homélie, leur expliquant avec des mots simples que cette petite foule rassemblée autour d'eux l'était par le miracle de l'amour que leur mère leur portait. 

En écoutant ces paroles, je crois avoir un élément de réponse à la question qui me taraude à chaque fois que j'assiste à une messe d'enterrement: à quoi bon ? A quoi bon tout ce tralala quand il n'y a plus rien à faire, rien à dire, que tout est fini ? Indépendamment des convictions que chacun peut avoir sur la destination de ce voyage que nous entreprenons tous tôt ou tard et dont personne n'est revenu, une cérémonie d'enterrement a sans doute une valeur pédagogique. Elle permet à chacun de constater, incrédule, que c'est bien fini, que cette personne qu'on a connu vivante, amicale, chaleureuse, proche est désormais séparée de nous, et de son propre corps qu'on a mis dans cette boîte en bois joliment décorée, ornée de fleurs blanches. L'évidente matérialité de ce corps qu'on entoure sans pouvoir le réchauffer rend solennelle la séparation, tout en encourageant les vivants au courage et à la compassion.

Durant cette cérémonie, nous avons joué Bach (concerto pour hautbois et violon) Mozart (concerto pour clarinette) et une pièce de Zino Francescati pour violon et cordes que je découvrait (manifestement ce musicien, à l'instar d'Adolf Busch ou Fritz Kreisler, était aussi compositeur à ces heures). L'hommage rendu par ses amis musiciens à Charlotte ne s'arrêtera pas là. Il est d'ores et déjà prévu de dédier les prochains concerts de l'orchestre à sa mémoire. Il y a également une pièce pour flûte que j'ai écrit pour l'occasion et dont nous reparlerons.

Au revoir, Charlotte. Au revoir et merci. 

mercredi 9 novembre 2011

Zéro sur vingt pour l'élève Ferry

Entendu hier matin sur les ondes de Radio France, Luc Ferry, philosophe et ancien ministre de l'éducation nationale. Lequel présente apparemment tous les symptômes de la classiquite aigüe. Notamment celui-ci (désolé pour l'auto-citation): toute évocation de la musique contemporaine déclenche une phrase où figure les mots "Boulez" et "caca". Et ça n'a pas loupé, on s'est retrouvé en pleine caricature du stéréotype: l'ex-ministre a mentionné Le Marteau sans Maître jugé ennuyeux et implicitement moche car il affirme d'emblée une conviction: la musique ça doit être beau. Propos illustré par le très délicat Après un rêve de Gabriel Fauré joué au violoncelle par Micha Maïsky.

Il n'y a pas de mal à se faire du bien. Personnellement j'aime beaucoup la musique de Fauré, dont mon professeur Michel Merlet disait souvent qu'il est le meilleur professeur d'harmonie qui soit, avec Frédéric Chopin. Il est vrai qu'on apprend beaucoup plus en décortiquant les pièces pour piano de Fauré ou Chopin et en essayant d'imiter leur style qu'en harmonisant les ignobles mélodies et basses obligées de Challan et autres horreurs pratiquées dans les classes d'harmonie. La musique de chambre, les mélodies de Fauré comportent de véritables bijoux.

Cela étant posé, qu'est-ce que beau veut dire exactement, rapporté à la musique ? Si beau est synonyme de tonal, nous sommes devant une vision particulièrement étroite et surtout passéiste de la musique. En effet, je l'ai déjà expliqué dans ce journal, la musique tonale ayant perdu son caractère universel et obligatoire, elle n'existe plus, elle est bel et bien morte. Et cela bien que de très nombreuses compositions contemporaines utilisent des éléments de musique tonale (elles sont largement majoritaires en nombre par rapport aux compositions atonales). C'est notre oreille collective qui a changé, un point c'est tout.

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Ensuite, est-ce que la musique se doit d'être belle, et uniquement belle ? Est-ce que nous musiciens devons nous restreindre à ce qui est harmonique, doux, mélodieux, euphonique voire gentiment soporifique ? La musique a cette fonction bien sûr mais est-ce la seule ? Ne peut-elle pas exciter et provoquer comme elle sait apaiser ? Le fracas, la fureur et la violence qu'on trouve dans les autres arts (peinture, cinéma, théâtre) doivent-ils en être exclus ? Ne saurait-il y avoir d'équivalent musical du Cri d'Edvard Munch, des nus obscènes d'Egon Schiele ou encore des évêques hurleurs de Françis Bacon ? Lorsqu'on place un néophyte devant ces toiles, l'épithète 'beau' n'est pas celui qui vient spontanément. Néanmoins, nul et pas même Luc Ferry ne songerait à nier que ces toiles ont une valeur artistique et émotionnelle, qu'elles ont des choses importantes et même essentielles à nous dire. Et ce philosophe de formation devrait le savoir: moi même qui ne suis pas un crack en philo, si je ressort mon Gourinat, dans les toutes premières pages du chapitre consacré à l'art, on trouve ce constat: l'art ne saurait être défini seulement par la recherche du beau. Un grand nombre d'oeuvres contemporaines montrent même une prédilection pour l'horrible et le laid.  La musique d'aujourd'hui ne comporte pas que des berceuses en style tonal, et alors ? Sommes-nous encore des enfants incapables de faire face à la violence stylisée et magnifiée dans l'art ?

L'exemple du Marteau sans Maître est particulièrement mal choisi. C'est une musique intimiste et délicate, dont les couleurs sonores sont assez debussystes au fond. Elle n'utilise que des instruments doux et délicats (alto, guitare, flûte, xylorimba). Elle est en parfaite adéquation avec le texte de René Char qui est une petite merveille lui aussi. Simplement c'est une musique faite de points et non de lignes mélodiques ou de progressions harmoniques. Pour l'apprécier il faut renoncer à chercher les accords et formules tonales auxquels notre oreille est accoutumée, et goûter chaque note, chaque son pour lui-même. De l'avis général, dans le style pointilliste des années 1950 c'est à peu près ce qui s'est fait de mieux.

De fait la posture adoptée par Luc Ferry - posture stéréotypée, nous l'avons dit - n'est pas celle de la détestation d'une musique qu'il connaîtrait, mais du refus par principe de la connaître. Les seuls noms qu'il a cité sont Bartok, Strawinsky, Schönberg, Boulez et concernant les théoriciens, Adorno et Leibowitz. Autrement dit on est dans les années 1940 et 1950: les polémiques autour de la musique sérielle et de l'émancipation de la dissonance avait du sens à l'époque où notre philosophe apprenait à marcher (il est né en 1951) sont aujourd'hui totalement dépassées. La musique spectrale entre autres (j'y reviendrai) a totalement remis à plat les notions de consonance et dissonance. Enfin et surtout, dans les 50 dernières années, des centaines d'oeuvres magnifiques ont été composées, dans tous les styles. J'ai un peu de réticence à lancer une liste de noms, car je vais en oublier beaucoup, mais il faudrait que Luc Ferry balance ses bouquins d'Adorno et Leibowitz à la poubelle et commence à écouter sérieusement et sans préjugés Messiaen, Dutilleux, Saariaho, Harvey, Murail, Radulescu, Cage, Berio, Levinas, Kurtag, Bacri, Etvos, Bertrand, Hersant, Beffa et tant d'autres. Cela demande des efforts car la musique d'aujourd'hui ne connaît pas la diffusion qu'elle mérite, la programmation des salles de concert étant composée à 95% d'oeuvre écrites il y a 100 ans et plus, le "contemporain" étant confiné dans le ghetto des festivals et concerts dédiés. Mais cela évite d'étaler publiquement son inculture à la radio...

Verdict du jury: zéro sur vingt. Cours à revoir.

lundi 31 octobre 2011

De Giacinto Scelsi à Christophe Bertrand avec Vincent Royer

L'altiste français Vincent Royer est un des grands spécialistes du répertoire spectral qu'il affectionne particulièrement. En particulier il a bien connue Horatio Radulescu qui lui a dédié Lux Animae pour alto seul.

Son dernier disque, paru en juin dernier, est consacré à Giacinto Scelsi et comporte l'enregistrement de toutes les pièces pour alto du maître italien qu'on voit aujourd'hui comme un des précurseur du mouvement spectral. Il en parlait ce soir à la radio Musiq3 (RTBF), émission que l'on peut podecaster comme il se doit. Je vous laisse découvrir par vous-même les qualités de cet artiste passionné, généreux et engagé s'il en est.

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(photo Serge Verheylewegen)

Il sera également à Bruxelles au Botanique le 3 novembre prochain, et à Clermont-Ferrand le 5 novembre. Dans le cadre du festival Musiques démesurées, il assurera la création "Arashi", une pièce du très brillant et très regretté Christophe Bertrand.

vendredi 28 octobre 2011

Pour le droit au silence

Le silence est d'or, dit le proverbe. Comme le métal précieux, son cours risque la bulle spéculative tant il est devenu rare en comparaison d'une demande qui ne faiblit pas.

Notre époque se caractérise par l'invasion du bruit. Trains, avions, voitures, tondeuses à gazon ou souffleuses de feuilles: des millions de moteurs investissent et polluent l'espace sonore des villes, devenu d'une laideur ignoble que seule une forte accoutumance permet encore de supporter. Mais le pire des bruits, c'est bien sûr la musique. Musique que les machines peuvent amplifier et reproduire jusqu'à la nausée. Musique de remplissage, d'ambiance, d'ascenseur, de supermarché, produite au kilomètre et reproduite à l'infini, jusqu'à saturer la moindre parcelle d'espace sonore et nous faire perdre toute capacité à entendre notre silence intérieur, si essentiel à l'équilibre mental et physique.

Tout comme la voix parlée, la musique dérange plus que les bruits mécaniques ou naturels car elle sollicite l'attention: elle met en branle, qu'on le veuille ou non, ces zones du cerveau qui nous permettent de capter le rythme, le timbre, les hauteurs, de suivre les lignes mélodiques et de reconnaître les paroles (tout cela simultanément, ce qui constitue une petite prouesse de calcul parallèle, soit dit en passant). La musique subie provoque facilement des réactions agressives car il n'y a pas vraiment moyen de s'y soustraire: on ne peut pas détourner les oreilles comme on détourne le regard d'une scène pénible à voir. De même pour la parole, et spécialement les conversations téléphoniques car encore une fois notre cerveau, entendant la moitié d'une conversation, travaille instinctivement à imaginer l'autre. La voix parlée des publicités est spécialement pénible car elle a été travaillée afin de mieux capter l'attention: débit élevé, accents sur toutes les syllabes, compression dynamique (la compression consiste à trafiquer le signal sonore pour forcer le volume au maximum à chaque milli-seconde), slogans répétitifs et bien souvent "musicalisés"...

Les musiciens et mélomanes doivent être les premiers à s'insurger contre cet extrême abaissement de la musique ravalée au rang de remplissage sonore que personne n'écoute et que la plupart ne voudraient pas entendre. Il faut donc signer les pétitions comme celle-ci, initiée par Jean-Michel Delacomptée et destinée à la RATP. Il ne faut pas se priver en plus d'envoyer des messages au service commercial pour les insulter copieusement jusqu'à ce qu'ils débranchent ces fichus robinets à pollution sonore et restaurent la neutralité acoustique des lieux publics et la simple possibilité pour nous d'un minimum de sérénité intérieure.

mardi 25 octobre 2011

Figment IV d'Eliott Carter pour alto seul

Voici un nouveau billet pour compléter la série consacrée au répertoire pour alto seul des XXe et XXIe siècles, série que j'ai tendance à négliger comme ce journal du reste, non par manque d'idées ou de matériaux mais plutôt de temps pour écrire des billets instructifs et parfois même drôles.

Il se trouve que je suis en ce moment en train de chercher des pièces écrites après 2000 pour un nouveau programme destiné à montrer la richesse et la diversité de ce qui s'écrit aujourd'hui. En 2011 il me semble en effet approprié qu'on arrête de considerer Webern ou Xenakis comme de la musique "contemporaine". En essayant d'inculquer quelques notions à mes filles qui sont maintenant adolescentes, je me suis rendu compte qu'il leur est très difficile de se figurer les enjeux d'évènements historiques comme la crise des missiles de Cuba ou la chute du Mur de Berlin. Ou la teneur des débats entres jésuites et jansénistes autour de la grâce nécessaire et la grâce suffisante du temps de Blaise Pascal. Il est tout aussi difficile pour un jeune musicien de se figurer ce que les débats qui agitaient les compositeurs de l'ère post-sérielle au début des années 1960 peuvent avoir d'actuel. Le vingtième siècle, avec ses stars, ses courants esthétiques, ses chefs-d'oeuvres et ses scandales, est maintenant derrière nous. Place à la musique d'aujourd'hui, c'est à dire au vingt-et-unième siècle !

Cela étant posé, c'est une courte pièce écrite en 2007 par un jeune homme qui venait de fêter ses 99 ans que j'aimerais vous présenter aujourd'hui: Figment IV d'Eliott Carter. Le terme figment fait référence à l'imagination, comme le révèle l'exemple choisi par le Merriam-Webster pour l'illustrer:  unable to find any tracks in the snow the next morning, I was forced to conclude that the shadowy figure had been a figment of my imagination. On pourrait donc traduire ce titre par Invention ou Fantaisie. Elle est dédiée à Samuel Rhodes. Le chiffre IV indique que cette pièce fait partie d'une série ou l'on trouve actuellement deux pièces pour violoncelle, une pour contrebasse, et une pour marimba.

Dans ce qu'on pourrait appeler un style sériel libre, Carter fait chanter l'instrument de manière aussi simple qu'efficace. Il arrive à échapper à toute banalité en n'utilisant que les ressources nobles de l'instrument (le jeu de l'archet, sans abus des modes de jeux exotiques du type col legno, sul pont, etc). Si vous ne me croyez pas écoutez donc cette version postée sur Youtube par l'excellent John11inch (mais dont on ne connaît malheureusement pas l'interprète):

Chapeau, monsieur Carter. Thumb up. Pas de félicitations en revanche pour Boosey & Hawkes qui m'ont fait commander sur internet, envoyer un mail, recevoir un formulaire, le renvoyer par la poste, et payer 21 euros pour 2 pages de partitions. Ceux-là n'ont manifestement pas compris qu'on est au vingt-et-unième siècle et qu'il existe un format de fichier appelé PDF.

Je reprendrai cette série prochainement avec György Kurtág, lequel a publié non pas une mais une vingtaine de pièces pour alto seul dans un recueil intitulé Jeux, Signes, Messages en 2005.

mardi 11 octobre 2011

Un petit bout de Métamorphose

Il est sept heure moins quart, je suis encore tout engoncé de sommeil, maman me réveille mais sa voix sonne bizarrement... et quelle drôle de sensation ! que m'arrive-t-il ? à qui sont ces pattes insectoïdes ? où sont passées mes mains ?

La Métamorphose de Kafka, relue par Novarina, mise en musique par Michael Lévinas dont c'est le troisième opéra, a été créée en mars 2011 par l'ensemble Ictus puis diffusée sur France Musique. Pour ceux qui l'auraient manqué, l'ensemble a publié sur son blog des extraits d'un disque en préparation. Instruments acoustiques, sons synthétiques, voix retravaillées: tout se mêle en une étrange alchimie propre à rendre l'atmosphère cauchemardesque et surréaliste de la nouvelle de Kafka. Je vous recommande en particulier le dernier extrait (« la bête est crevée, bien crevée ») lugubre à souhait.

A ceux et celles qui se demanderaient dans quelle direction la musique peut bien aller en ce début de XXIe siècle, après avoir été sérielle, concrète, stochastique, post-moderne, spectrale et j'en passe, l'opéra de Lévinas peut donner des éléments de réponse. Grâce aux courage des défricheurs comme Pierre Henry et tant d'autres, la musique électronique est maintenant parvenue à une forme de maturité qui permet d'intégrer le travail avec les instruments acoustiques et le travail sur le son; qui permet également le retour de la voix au coeur du projet de composition

Le métier du compositeur évolue aussi, car il doit travailler un nouveau type de musiciens qui l'aident à produire des sons synthétique ou retravailler les sons captés. Sans devenir forcément un expert, il doit maîtriser suffisamment certains outils pour les intégrer à sa palette. Au fond, l'ampli, la mixette, l'ingé son et les 60 mètres de câbles qui viennent avec deviendront peut-être partie intégrante de tout ensemble de musique contemporaine, comme c'est le cas depuis longtemps déjà dans la musique populaire.

Quoi qu'il en soit, c'est un grand coup de chapeau que méritent les créateurs de cet opéra contemporain. Bravo !

lundi 10 octobre 2011

Hélène Grimaud à la Philarmonie de Liège

Nos amis belges n'ont toujours pas de premier ministre (bien que les négociations avancent, paraît-il) mais il auront bientôt le plaisir d'écouter Hélène Grimaud (le 22 octobre prochain) à la Philarmonie de Liège, non avec le Philharmonique d'ailleurs mais avec l'Orchestre National de Belgique (qui accompagne entre autre les lauréats du célèbre concours reine Elisabeth). Elle se produira dans le premier concerto de Brahms, une valeur sûre à défaut d'être un choix particulièrement original. Le reste du programme l'est davantage avec la 3e symphonie d'Albert Roussel et une ouverture de Jacques Leduc.

J'avoue être un peu surpris lorsque la pianiste française affirme dans une interview vidéo qu'elle allait « à contre-courant » choisissant de jouer Brahms. Vraiment ? Comme anti-conformisme on a déjà vu plus forcené ! Je veux dire par là que Johannes Brahms, lorsqu'il joua lui-même ce concerto à Hanovre en janvier 1859, a de vrais risques par rapport aux goûts du public de l'époque: lequel public ne s'est pas privé de siffler copieusement cette musique jugée « incompréhensible ». Mais aujourd'hui, un siècle et demi plus tard, le moins qu'on puisse dire est que ce concerto est entré dans le répertoire. Il a été joué par des centaines, peut-être des milliers de pianistes dans le monde entier, enregistré en disque, diffusé à la radio, sans doute même utilisé dans des publicité pour déodorant industriel ou des musiques d'attente téléphonique... si ça n'est pas rentré dans l'oreille collective, tout ça, je veux bien qu'on m'appelle Engelbert (Humperdinck pour les intimes).

Madame Grimaud, je sais bien que vous avez mieux à faire que de lire des idioties dans les blogs, néanmoins un ami commun aura peut-être la gentillesse de vous transmettre ma demande. Je n'ai franchement aucun reproche à vous faire, tout ce que j'ai entendu de vous était impeccable: Brahms (les Intermezzi surtout), Bach, Beethoven... Je suis un peu mal à l'aise avec tous ces sites de fans qui montrent à gogo vos photos moitié intello moitié sexy, comme si votre toucher ne suffisait pas à séduire, mais j'imagine que vous êtes vous aussi un peu mal à l'aise devant cette starification même si elle vous est profitable professionnellement. 

Quoi qu'il en soit, la prochaine fois que vous viendrez à Liège, adoptez s'il vous plaît l'attitude de liberté et d'aventure qui y subsiste encore, presque 10 ans après la disparition d'Henri Pousseur. tonnez-nous ! Jouez des oeuvres peu connues, testez un peu la résistance de votre public avec les études de Ligeti ou la 3e sonate de Boulez, la résistance de votre piano avec les Klavierstück de Stockhausen; faites partager au public la délicate poésie des pièces de Kurtag ou celle, plus massive et affirmative, de Messiaen; je ne sais pas moi, faites-nous découvrir quelque jeune compositeur (ou compositrice) totalement inconnu; terminez par une impro si vous le souhaitez, essayez-vous au jazz ou au style manouche si ça vous fait envie. En un mot, démontrez-nous que vous êtes une musicienne et pas seulement une pianiste. Que vous êtes une artiste et pas seulement une représentante haut-de-gamme de ce qu'on produit maintenant en série dans tous les Conservatoires du monde (à ce propos, gare à la redoutable concurrence venue d'Asie...). Alors, chiche ?

vendredi 7 octobre 2011

Comment écrire un tube ?

Comment écrire un tube ? Une mélodie, un petite chanson qui va instantanément se fixer dans la tête des auditeurs, leur donner envie de chanter ou de danser (et peut-être même se transformer en virus auditif impossible à oublier). Voilà une question qui a certainement occupé les musiciens pendant de longs siècles, depuis les compositeurs d'opéra jusqu'à ceux qui écrivent les chansons de Johnny ou encore les musique de film. Curieusement elle ne semble guère préoccuper les compositeurs de musique sérieuse ou avant-gardiste, qui semblent avoir depuis longtemps renoncé à donner à faire chanter ou danser leur auditoire, engagés qu'ils sont dans des recherches trop abstraites (ou trop concrètes) sur le son lui-même.

Comment faire, donc ? Quelle est la recette miracle ? Comme l'aurait dit le regretté Pierre Desproges, que Dieu me tripote si je le sais ! Nous voilà en face d'un vrai mystère. L'harmonie, le contrepoint, l'instrumentation, voilà qui s'apprend et qui s'enseigne dans tous les conservatoires; la construction d'une mélodie est un sujet plus délicat, bien que certains compositeurs l'intègrent à leur enseignement (nous y reviendrons dans un autre billet). Construire une ligne mélodique solide, l'harmoniser au poil et l'instrumenter aux petits oignons, tout professionnel sérieux sait le faire. Mais trouver le petit truc tout simple qui fait mouche ? Les plus grands compositeurs comme les autres ont dû s'en remettre au hasard, à la divine inspiration.

Un exemple parmi mille ? Jean Sibelius, s'étant fait copieusement arnaquer par son éditeur au sujet de la Valse Triste (Marc Vignal raconte dans sa biographie qu'avec les droits de cette seule pièce, qui a été jouée des milliers de fois et arrangée pour toutes les combinaisons instrumentales ou presque, il aurait pu gagner très confortablement sa vie jusqu'à la fin de ses jours, au lieu de quoi il a touché une commission modeste à la livraison et plus rien par la suite), Jean Sibelius, disais-je, a essayé d'écrire d'autres Valses; il a tenté de reproduire cette émotion délicate et ambigüe qui se dégage des premières mesures; en vain. Jamais il n'a égalé ce petit chef-d'oeuvre.

D'ailleurs, un musicien qui est en train de trouver un air génial, le sait-il vraiment au moment où il le couche sur le papier ? A-t-il conscience qu'il est en train de faire quelque chose de différent ? Sans doute Mozart, en écrivant le thème qui ouvre sa 40e symphonie en sol mineur, le trouvait plutôt réussi, mais en quoi se distingue-t-il vraiment des thèmes utilisés dans les autres symphonies ? L'analyse est impuissante à l'expliquer (je vous invite néanmoins à lire cet excellent article sur le blog de Djac Baweur  qui abonde en remarques des plus pertinentes sur ladite symphonie).

 

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Heureusement, là où les hommes de l'art se sentent démunis, la science peut prendre le relais. Deux chercheurs britannique et américains prétendent avoir trouvé comment une combinaison de neuroscience, de mathématiques et de psychologie cognitive peut produire l'insaisissable élixir de la parfaite chanson que l'on va tous connaitre par cœur. Je vous laisse un lien vers le résumé (en anglais) de nos professeurs Tournimbus en goguette, car ce n'est pas tous les jours qu'on a l'occasion de se payer une bonne tranche de rigolade. Non contents d'être des champions en maths et en neuroscience (sic), ces grands savants sont aussi infatigables car ils ont observé des milliers des personnes écoutant des milliers de chansons (ce qui fait des millions d'observations, si je sais toujours compter).

Derrière des titres ronflants comme A new approach for understanding musicality se cachent en fait des outils destinés à l'analyse statistique des mélodies (représentées par une base de données de titres de pop anglaise réduits à l'état de fichiers MIDI). L'idée même de faire tourner des moulinettes écrites en R ou en python sur des milliers de chansons pop en espérant en tirer une quelconque information valable est tellement stupide qu'elle se passe de tout commentaire.

L'étude concernant la perception (qu'est ce qu'on retient d'une chanson qu'on a entendu une seule fois ?) est plus intéressante a priori, mais elle souffre aussi de nombreux biais. Pour n'en citer qu'un, toutes les chansons du "top 10" des scientifiques sont également des chansons qui se vendaient très bien, qui passaient beaucoup à la radio, et il est donc très probable que la majorité des gens ayant passé le test les avaient déjà entendues non pas une mais de nombreuses fois, et les connaissent quasiment par coeur à leur insu. Il y a aussi la question du lien entre les paroles et le texte, qui joue un rôle essentiel dans la mémorisation (et qui passe complètement à la trappe si l'on se contente d'une analyse statistique sur les notes).

Pour finir, nos pieds nickelés de la psychologie musicale définissent quatre critères qui permettent selon eux de caractériser une bonne chanson:

  • De longues phrases musicales (en une seule respiration)
  • Des mélodies basées sur un réservoir de notes suffisamment riche
  • Des voix masculines
  • .. de préférence dans l'aigu
Des contre-exemples sont faciles à trouver. Non seulement des tubes qui ne satisfont aucun des critères ci-dessus, mais aussi des mélodies qui les satisfont tous sans que personne ne les sifflote dans la rue (par exemple les airs de ténor du Lulu d'Alban Berg qui sera prochainement donné à l'opéra de Paris).

Un tube c'est une mélodie réussie mais c'est aussi un texte qui fait mouche, qui exprime quelque chose de l'air du temps, qui rencontre son public au bon moment. La notion de "tube" est également relative à un groupe culturel et à un style musical, c'est l'adéquation entre une étincelle créative et les attentes du public. Par nature, un tube est un moment unique, que même ses créateurs ne savent pas reproduire.

Un dernier point, le plus amusant: ces "scientifiques" qui prétendent donner la recette miracle pour écrire des tubes n'ont pas écrit une seule note de musique.

Fichier audio intégré

(terminons par un petit test pour nos lecteurs: arrivez-vous facilement à chanter la ligne de clarinette dans l'extrait musical ci-dessus après une seule audition ?)

dimanche 25 septembre 2011

Jimmy Hendricks privé de radio

Entendu sur France Musique mardi dernier, dans la matinale de Christophe Bourseiller, l'interview de Lydie Salvaye qui a sorti un nouveau bouquin, Hymne, où elle détaille les raisons de son amour inconditionnel pour le guitariste Jimmy Hendricks. Elle évoque longuement le mythique solo de guitare de Woodstock (c'était en 1969, en pleine guerre du Vietnam, et au sommet du mouvement hippie, petit rappel pour les plus jeunes lecteurs de ce blog). Ce solo est une improvisation sur le Star Sprangler Banner (l'hymne américain). On y trouve notamment des bruits évoquant la chute de bombes, les sirènes ou les cris des victimes. Fort heureusement grâce aux sites de partage de vidéo, on peut facilement le réécouter de nos jours:

Pour illustrer musicalement les savantes considérations politiques et musicologiques de Lydie Salvaye, que croyez-vous que nous entendîmes ? Du Hendricks ? Que nenni ! Nous eûmes droit à Rachmaninoff, Gossec, Gottschalk, et aussi à une curieuse version pour orchestre bourrée de fautes d'harmonie dont j'appris par la même occasion qu'elle est due à Strawinsky et qu'elle fit scandale dans les années 1940. De fait avec une oreille exercée on entend bien un peu de guitare électrique mais elle est planquée derrière la voix de l'écrivaine lors de sa première intervention (ce que la vidéo permet de vérifier). Autrement dit le solo de guitare qui fait le sujet principal du bouquin se trouve relégué au rang de fond sonore dosé au minimum par les ingé son de Radio France. N'est-ce pas curieux tout de même ?


Lydie Salvayre - Musique matin par francemusique

Si France Musique autorise la diffusion de Strawinsky, qui fit scandale en son temps, pourquoi s'interdit-elle celle de Hendricks ? Il satisfait même au critère habituel (à savoir qu'il est mort, ce qui est toujours de bon aloi pour un compositeur ou même de nos jours pour un interprète). Est-ce le présentateur qui souffre de classiquite aigüe ? Même pas !! Christophe Bourseiller, qui me donne l'impression d'être tout à fait charmant et cultivé, est en plus de cela ouvert d'esprit, car il diffuse tous les jours quelques minutes de musique contemporaine (ce mardi-là c'était une pièce pour violoncelle seul de Sandor Veress par ailleurs remarquable).

Alors, quoi ? Le rock est-il par nature exclu de la musique jugée digne d'intérêt et d'attention ? Même à titre documentaire, on ne peut pas en passer 3 minutes sur France Musique (laquelle arborait fièrement un "s" à Musiques dans son nom il y a quelques années) ? Les improvisations d'Hendricks auraient-elle par nature, fatalement, moins d'intérêt que celles de Karol Beffa, JF Zygel ou Thierry Escaich ? 

On peut bien sûr être moyennement (voire pas du tout...) convaincu par la comparaison que Lydie Salvaye établit entre Hendricks et Beethoven, mais encore faut-t-il pour cela avoir entendu les deux. Entendre une demi-heure de discours dithyrambique sur Hendricks et pas une seconde de musique c'est tout simplement ahurissant.

lundi 19 septembre 2011

La rentrée en beauté de l'Itinéraire

L'Itinéraire fait sa rentrée avec un concert consacré à la beauté. Comme le dit si bien leur département marketing:

Parler de beauté lorsqu’on évoque la musique semble une évidence ; mais lorsqu’on l’accole à la musique de création, le terme paraît soudainement incongru. Pourtant, s’il est une évidence, c’est bien que l’innovation artistique n’a pas vocation à s’éloigner de l’idée de beauté, et que l’émergence de celle-ci pointe derrière chaque note posée sur le papier, aujourd’hui comme hier. Cette saison, l’Itinéraire tisse une trame autour de cette idée de beauté, et la décline comme une histoire chapitrée. En marge de ce récit musical, l’ensemble présente dans ce premier événement un aperçu des belles œuvres qui jalonneront son année. Cette apostille marque aussi la première intervention plastique de l’artiste invité cette saison par l’Itinéraire, Lionel Estève.

image001.jpgAu programme, de la musique française d'aujourd'hui:

  • Gérard Pesson - Ne pas oublier coq rouge dans jour craquelé (moments Proust)
  • Franck Bedrossian - L’usage de la parole
  • Grégoire Lorieux - Branche
  • Dmitri Kourliandski - ~#(:-&PER4Musicians (création française)
  • Gérard Grisey - Talea
C'est bien la première fois que je vois un smiley dans le titre d'une oeuvre musicale (tout finit donc par arriver). Tout ça se passe le Samedi 24 septembre 2011 à 20h30 à la Cité de la céramique de Sèvres (92), avec un avant-concert le mercredi 21 septembre à 19h au Conservatoire de Boulogne-Billancourt. Venez nombreux, comme on dit dans ces cas-là.

mercredi 14 septembre 2011

Les Jewish Folk Songs en vidéo

J'ai écrit les Chants Populaires Juifs il y a 4 ans, autant dire une éternité. A l'époque complètement autodidacte, je m'étais fixé des objectifs tout à fait modestes: écrire une musique simple, de style tonal, destinée à des musiciens amateurs, plaisante à jouer et qui tienne à peu près la route. Après les avoir joués avec mes amis en avril puis en juin 2007, j'ai posté la partition sur internet avant de passer à d'autres projets (et de commencer mon apprentissage de compositeur plus sérieusement).

Bien m'en a pris car j'ai reçu ensuite des emails d'un peu partout (par exemple des Etats-Unis) me signalant des concerts de musiciens étudiants ou amateurs, souvent assortis de quelques mots gentils.

Plus récemment, l'été dernier c'est le Trio Ayesha un groupe de musiciens italiens récemment formé, qui a donné ces pièces en concert lors d'un Festival en Belgique. Ils ont également eu la gentillesse de filmer le concert et de poster des extraits sur Youtube afin que les lecteurs de ce blog puissent en profiter. Le seul inconvénient étant la prise de son: c'est capté avec le micro du caméscope, il y a du souffle, de la réverbération et aussi de la distortion dans les fréquences les plus aigües (ce qui déforme le timbre des instruments). Cela étant dit c'est un petit morceau de concert tout à fait écoutable et charmant. Voici par exemple le mouvement lent:

Un grand merci à Marco Messa, Michele Vagnini et Ramzi Hakim.

SibeliusMusic devient ScoreExchange

Le site SibeliusMusic qui héberge une centaine de mes partitions (compositions et arrangements) va bientôt fermer ses portes et être remplacé par ScoreExchange qui remplit peu ou prou la même fonction. 

logo tamino productions

L'ancien site comme le nouveau ont le même défaut, à savoir qu'ils reposent sur un format de fichier propriétaire (celui du logiciel d'édition Sibelius) et surtout sur un plug-in c'est à dire un module additionnel que les utilisateurs doivent télécharger et installer afin de voir et d'imprimer les partitions. Tout ça est assez compliqué et ne marche pas toujours: pas moyen d'accéder au site si on utilise Linux par exemple, mais c'est également très compliqué avec la dernière version de Mac OS: les navigateurs Chrome et Safari ne sont pas supportés, seul Firefox fonctionne "en mode 32 bit". En résumé c'est un cauchemar technologique.

Bien conscient des limites de SibeliusMusic, j'ai également posté une douzaine de partitions sur un autre site, Lulu (prononcez "loulou") qui est avant tout destiné aux romans et autres livres. Il permet aux utilisateurs de télécharger un PDF ou bien de commander des exemplaires papier des partitions qui sont imprimés à la demande.

Enfin il y a Tamino-Productions.com dont j'avais réservé le nom il y a 2 ans déjà et dont je n'ai pas encore fait grand-chose. A terme j'aimerais y placer les partitions de mes compositions et de celles des jeunes compositeurs que j'aime bien, en téléchargement gratuit, afin de favoriser leur diffusion. A moins que je ne jette l'éponge que je ne les publie sur le tout nouveau site BabelScores qui a l'air précisément fait pour ça: diffuser la musique d'aujourd'hui, un métier que les éditeurs ne font plus et feront de moins en moins dans la mesure où ils sont condamnés par les bouleversements technologiques des 20 dernières années.

samedi 10 septembre 2011

Liszt: Faust-symphonie par Devoyon et Murata

Pascal Devoyon et Rikako Murata nous proposent de fêter le bicentenaire Franz Liszt en beauté avec un disque consacré à la Faut-Symphonie dans une version pour deux pianos du compositeur. En complément de programme, nous avons droit à une version 4 mains de la deuxième Mephisto Walz. Enregistré au Japon pour le label Regulus et pas encore commercialisé en France ni disponible sur les sites comme iTunes ou Amazon MP3 (On peut sans doute avoir plus d'information sur la disponibilité en écrivant ici)

FaustCDMini.jpgPassons sur la couverture qui reprend la même photo que les autres disques du même duo de pianistes (comme le disque Ravel-Merlet-Messiaen dont nous fîmes grand cas), en y ajoutant une sorte de photo d'arbre décharné sur fond rouge sensée représenter vaguement l'enfer, puisque le disque s'intitule Liszt & The Devil. Fort heureusement le contenu vaut bien mieux que l'emballage, à commencer par le livret en quatre langues (français, anglais, allemand, japonais) où les deux artistes nous font partager leur passion pour Liszt en expliquant toute la portée du pacte faustien pour un musicien aujourd'hui:

Il est bien naturel de noter quelques ressemblances entre le Faust magicien, insatisfait, passionné, qui sera sauvé par l'amour et Liszt, magicien du clavier, mais aussi compositeur en proie au doute et homme qui croit en la rédemption du monde par l'amour. Quant au rapprochement avec Méphisto, les virtuoses ne sont-ils pas quelque peu diaboliques comme un certain Paganini, "violoniste du diable" ? 

Mais ce serait réduire la portée du mythe de Faust si l'on y voyait qu'une belle histoire bien morale qui, somme toute, ne finit pas si mal, l'amour apportant le pardon. Faust c'est aussi, et peut-être d'abord, le décalage entre l'idéal inaccessible et la réalité décevante, ce qui explique probablement l'engouement de tout artiste pour ce personnage symbole de l'insatisfaction permanente de l'homme et à qui s'offre une nouvelle vie. Qui n'a pas rêvé de refaire sa vie ? Quel artiste ne vendrait pas son âme au diable pour réaliser l'oeuvre parfaite, sortir de la médiocrité vraie ou supposée ?

On ne saurait mieux dire. La Faust-Symphonie rassemble et résume tout l'art de Liszt, toutes les facettes de sa personnalité si originale et attachante, si puissamment romantique. Dans sa version pour deux pianos, nous sommes bien sûr privés de la richesse de de l'audace des orchestration lisztiennes (un aspect souvent méconnu de son oeuvre, tant son nom reste associé à la virtuosité pianistique). On pense davantage à la Sonate en Si mineur. Ce serait fort injuste cependant de prétendre que l'interprétation de Devoyon et Murata manque de couleurs. C'est tout le contraire: la merveilleuse sensibilité au timbre à la couleur qu'ils ont acquise par une longue pratique de la musique française fait ici vraiment des merveilles.

Il convient donc d'éviter la comparaison avec la version pour orchestre et de se plonger sans retenue dans l'écoute de cette fresque symphonique à deux pianos de dimensions quasi malhériennes (presque une heure de durée), portée de bout en bout par deux interprètes aussi passionnés que rigoureux. On pourra ainsi apprécier pleinement la manière dont Liszt éviter d'introduire aucun thème nouveau dans le troisième "portrait", celui de Mephisto. Le diable ne crée rien: aussi les matériaux musicaux qu'on entend dans cette pièce sont ceux de Faust et de Gretchen, déformés, torturés, caricaturés avec tout l'art de la variation dont Liszt était un maître. Un procédé qui rappelle celui de Berlioz dans la Symphonie Fantastique (rappelons que Liszt connaissait et appréciait Berlioz et qu'il avait beaucoup fait pour diffuser sa musique en allemagne: réduction pour piano de ses oeuvres, concerts à Weimar, etc).

Je ne saurais être objectif en parlant de Devoyon et Murata, qui m'honorent de leur amitié et ont créé une de mes pièces. Mais il faut bien reconnaître que chaque prestation en concert à laquelle j'ai pu assister force l'admiration. Et que ce nouveau disque est tout à fait à la hauteur des mes attentes, qui sont très élevées car je trouve que dans les deux tiers de ce qu'on trouve dans le commerce, la musique de Liszt est éborgnée par des pianistes qui n'en saisissent pas toutes les dimensions. Pascal Devoyon et Rikako Murata joueront Liszt dans quelques jours à Sendai, puis en tournée au Japon. Pour les entendre à nouveau en Europe (Berlin et Paris) il faudra attendre l'année prochaine...

lundi 29 août 2011

Une manipulation empirique de cette possibilité...

Si l'on ne se satisfait pas d'une manipulation empirique de cette possibilité, on pourra de nouveau y appliquer une méthode de travail systématique, en établissant une échelle de critères différentiels (par exemple: consonant-indifférent-dissonant) pour chacun de ses aspects, vertical et horizontal (mais encore peut-on préciser ces critères et distinguer: disposition "pesante" ou "légère" des intervalles, par exemple quartes ou quintes, rapprochement ou écartement des consonances ou des dissonances, etc), et distribuer à nouveau ces critères, organisés en échelle multidimensionnelle comme le montre l'exemple 16, conformément à quelque structure formellement, et expressivement, efficace.

C'est la semaine internationale du livre. Les règles : Prenez le livre le plus près de vous. Allez à la page 56. Copiez la 5e phrase dans votre statut. Ne mentionnez pas le titre du livre.

(Merci à Tom Le Pirate pour l'idée. Et à ceux qui seraient curieux de connaître l'auteur de ce livre, voici un indice: il n'est pas Français :)

mardi 23 août 2011

La Symphonie des nombres premiers, par Marcus du Sautoy

Écrire l'histoire des nombres premiers comme on écrirait une histoire de la musique: voilà en peu de mots le propos de Marcus du Sautoy pour son ouvrage la Symphonie des nombres premiers, paru en 2003 sous le titre the music of primes, qui a été récemment traduit en français aux éditions Héloïse d'Ormesson.

Ainsi donc, au lieu d'évoquer la vie et le travail de Bach, Mozart ou Franck, ce mathématicien et musicien amateur nous raconte l'histoire d'Euclide, Diophante, Gauss, Euler, Dirichlet, Riemann, Hadamard, Hilbert, Ramunajan, Weil, Grothendieck, Connes et tant d'autres. Par mille et une anecdotes savoureuses sur les grandes qualités et les petits défauts des mathématiciens, il nous fait ressentir une forme de proximité, d'empathie pour ces hommes et femmes qui par-delà les frontières en tout genre (culturelles, temporelles, politiques) ont chacun apporté leur pierre à ce magnifique édifice intellectuel qu'est la théorie des nombres. A titre d'exemple, voici les "axiomes" que Hardy et Littlewood s'étaient fixées pour leur collaboration:

  1. Peu importait si ce qu'ils s'écrivaient l'un à l'autre était juste ou non
  2. Rien ne les obligeait à se répondre, ni même à lire les lettres qu'ils s'envoyaient
  3. Ils devaient s'efforcer de ne pas penser aux mêmes choses
  4. Tous les articles porteraient toujours les deux signatures, même si l'au ou l'autre n'y avait en rien contribué.
Comme le remarque du Sautoy, il est tout à fait remarquable qu'une collaboration aussi fructueuse soit basée sur des règles en apparence aussi négatives !

du_Sautoy_la_symphonie_des_nombres_premiers.jpgAu cœur du livre se trouve l'hypothèse de Riemann, un des Problèmes du Millénaire dont celui qui apportera la preuve gagnera 1 million de dollars et surtout une gloire mondiale. C'est un résultat qui pourrait paraître un brin technique sur l'emplacement des zéros d'une certaine fonction zeta; lesquels zéros donnent la clé d'une formule concernant la répartition des nombres premiers (c'est à dire le nombre de nombre premiers plus petits que N). La plupart des mathématiciens partagent la croyance que cette hypothèse est vraie et même démontrable, mais les avis sont partagés sur le temps qu'il faudra attendre: certains considèrent qu'on en est tout près et d'autres que ce résultat restera un défi pour les mathématiciens pour un siècle au moins.

C'est bien là toute la beauté de cette symphonie des nombres premiers: elle est inachevé. Ses plus belles pages sont sans doute celles qui restent à écrire. La théorie des nombres, qu'on avait longtemps cru le domaine des mathématiques pures, celle qu'on pratique pour le seul plaisir intellectuel, a déjà trouvé des applications on ne peut plus concrète dans la cryptographie, et pourrait en trouver d'autres notamment avec la mécanique quantique.

Ce livre est accessible aux non-mathématiciens ? C'est un peu difficile à juger par l'auteur de ce blog qui a un bac+5 en maths et donc tendance à trouver élémentaire ce que d'autres trouveraient parfaitement abscons. Je note tout de même que Marcus du Sautoy a su avec un certain doigté éviter deux écueils dans ce livre: s'interdire d'écrire la moindre équation d'une part et vouloir tout expliquer d'autre part. Ainsi l'ouvrage reste  accessible pour une personne ayant un simple bac scientifique tout en pouvant être lu avec profit par un chercheur en maths.

Jusqu'à quel point l'analogie entre musique et mathématique fonctionne ? C'est naturellement la question qui m'a travaillé en lisant cette Symphonie des nombres premiers. D'une certaine manière, la musique est la mathématique du son, et cela n'a rien de surprenant que tant de chercheurs scientifiques soient mélomanes ou musiciens. Cependant, malgré les formidables progrès de l'éducation en général et l’engouement suscité par les ouvrages de vulgarisation (y compris d'ailleurs ceux qui sont signés par des imposteurs comme les Bogdanov), les mathématiques restent accessibles à un petit nombre seulement, et les jouissances qu'elles procurent restent purement intellectuelles. Si elle peut également procurer des plaisirs intellectuels, la musique parle avant tout à nos sens: elle nous donne envie de pleurer ou de danser, nous fait littéralement vibrer. Le plaisir qu'on éprouve à jouer du violon par exemple est si intense que j'aurais du mal à le décrire avec des mots; en général il est aussi très communicatif, sauf si l'on joue vraiment trop faux (comme le disait Saint-Saëns, "tous les violonistes jouent faux mais il y en a qui exagèrent"). Composer l'Art de la Fugue ou la Sonate Hammerklavier n'est peut-être pas à la portée de tous, mais la belle musique parle d'elle-même et se passe de toute explication.

Cela étant posé, pour ceux d'entre vous qui ont la chance d'être encore en vacances, le livre de Marcus du Sautoy pourrait avantageusement remplacer le polar norvégien ou le roman historique du moment. Ce qui vous permettrait, chers lecteurs de ce blog de répondre à quiconque vous demanderait pourquoi vous regardez dans le vide entre deux pages: "à ton avis, le nombre de grain de sable sur cette plage est-il premier ?"

(Nous laissons en exercice au lecteur l'estimation de la probabilité pour qu'il le soit, avec des hypothèses raisonnables sur la taille de la plage et le nombre de grains de sable par mètre cube).

dimanche 14 août 2011

Henri Dutilleux: Ainsi la nuit (documentaire de Vincent Bataillon)

J'ai pu assister ce soit à la projection en avant-première d'un film consacré par Vincent Bataillon au Quatuor à cordes d'Henri Dutilleux, interprété par le Quatuor Rosamonde. Je vous renvoie à la filmographie de Vincent Bataillon sur IMDB: il suffit de dire ici qu'il a pratiqué le violoncelle dans sa folle jeunesse et réalisé moult captations de concerts, festivals et opéras.

Comme nous le rappelle Xavier Gagnepain, violoncelliste du quatuor Rosamunde, avant la projection, le quatuor Ainsi laNuit, écrit en 1976 pour les Juilliard, a connu un succès immédiat et durable car depuis cette date il a été enregistré plus de 25 fois au disque. Tout en s'inscrivant dans une certaine tradition française (l'héritage debussyste étant revendiqué sans ambages par Dutilleux lui-même), c'est une oeuvre très personnelle. Mystère, poésie, profondeur, clarté: on est bien en peine d'arriver à exprimer avec de simples mots les émotions subtiles et profondes que ce quatuor suscite en nous. Parvenue au bout de son sac à mots, la violoniste Agnès Sulem conclut simplement par "et puis il y a ... l'inexprimable".

Faute de parler de l'inexprimable, j'évoquerai plus simplement le travail de la caméra, qui nous invite dans le jardin de Monsieur Dutilleux au bord de la Loire, et nous fait partager l'intimité des musiciens tout en restant infiniment respectueuse. Ainsi que le travail admirable des Rosamonde qui ont peaufiné leur interprétation pendant des années, ciselé chaque phrase avec une patience de bénédictins.

Ce film d'une heure à peine mérite certainement d'être vu et contribuera sans doute à inviter davantage de personnes dans l'univers de Dutilleux, dont il faut écouter la musique bien plus d'une fois pour l'apprécier vraiment. C'est aussi un témoignage très émouvant de la relation du compositeur et des interprètes. Il devrait être diffusé dans les mois qui viennent sur la télévision publique et en DVD. J'en retiens pour ma part une petite phrase d'Henri Dutilleux: "les oeuvres que je regrette le moins sont celles où j'ai pris le plus de risques". Prendre des risques signifie pour le compositeur chercher à aller au-delà de ce que l'on sait déjà faire. Rétrospectivement, ce qui est certain est qu'il n'y a pas grand-chose à regretter dans une oeuvre telle que'Ainsi la nuit.

lundi 25 juillet 2011

L'alto par Frédéric Lainé

Récemment publié par Frédéric Lainé dans collection Mnémosis Instruments chez Anne Fuzeau, un ouvrage consacré à l'alto, et intitulé comme de juste: L'alto. Un ouvrage dont les ambitions sont assez vastes puisqu'il veut parler de la lutherie, des interprètes, du répertoire soliste (concertos, sonates) et pédagogique (études, méthodes) depuis 1600 environ (date de l'apparition des premières violes à bras ou viola di braccio) à nos jours.

l_alto_frederic_laine.jpgPour ne pas se perdre dans un propos si vaste, Frédéric Lainé choisi un découpage chronologique d'abord (l'époque baroque 1600-1750, l'émergence 1750-1830, l'alto romantique 1830-1870, vers la reconnaissance 1870-1918, vers l'autonomie de 1918 à nos jours), thématique ensuite. Chaque partie qui couvre une cinquantaine de page est donc divisée en tranches consacrées à la lutherie, au répertoire pour orchestre, à la musique de chambre, aux interprètes, etc. Le tout complété par un Glossaire, une Bibliographie et un Index.

Vous l'aurez déjà compris, il s'agit là d'un ouvrage très sérieux et complet issu d'un travail documentaire approfondi. Un livre qui m'a indiscutablement permis d'apprendre des choses sur l'instrument que je pratique depuis la naissance ou presque. Depuis la mode des petits altos au XIXe siècle (qui a poussé certains luthiers à raccourcir de très beaux instruments anciens... à la scie !) jusqu'aux anecdotes croustillantes sur la vie sexuelle de Chrétien Urhan ou la commande ratée de Paganini à Berlioz (Harold en Italie), rien n'est oublié ou si peu.

Pour autant, mes réserves ne manquent pas à propos de cet ouvrage. Le découpage chronologique conduit à apporter une importance exagérée aux périodes où l'alto était considéré au mieux comme un violon de troisième classe c'est à dire en gros depuis la fin de la polyphonie à cinq voix (dont trois voix d'alto) à la façon de Lully jusqu'au début du vingtième siècle. Si j'écrivais un jour un histoire de l'alto, je survolerais rapidement les 18e et 19e siècles et consacrerais la majeure partie de l'ouvrage à l'alto de Hindemith à nos jours. Un travail déjà entamé du reste car j'ai consacré une dizaine de billets dans ce Journal à des pièces pour alto seul du 20e siècle que j'aime bien (dernier billet en date: Souvenirs trémaësques .. de Heinz Holliger). On sent chez Frédéric Lainé une certaine frustration à parler de l'alto au 18e et 19e siècles alors que cet instrument était tellement méprisé, ce que de grands musiciens et grands orchestrateurs comme Berlioz ou Wagner regrettaient, conscients du potentiel expressif de l'instrument. Mais plutôt que passer son temps à pleurnicher sur le peu de reconnaissance (et de répertoire) pour l'alto il y a 200 ans, pourquoi ne pas parler plus longuement de la gloire éclatante que lui confèrent interprètes de génie et compositeurs passionnants de nos jours ?

Une autre réserve concerne le style. Frédéric Lainé a voulu écrire un ouvrage de référence, pas un roman. On comprend donc que le propos en soit moins libre et le style moins outré que par exemple D. Hildebrand dans son roman du piano. Mais le plaisir à lire Hildebrand tient justement au fait que c'est écrit par un mélomane qui se fiche comme une guigne d'être exhaustif dans la chronologie ou précis dans les références, mais cherche uniquement à communiquer sa passion pour un instrument, quitte à en explorer les recoins obscurs et à user fréquemment du sarcasme pour en épuiser la substance. Le style de F. Lainé est clair et fluide, mais il manque singulièrement de fantaisie et souvent d'humour. Concernant l'histoire de l'alto qui est véritablement le vilain petit canard de la famille des cordes, on aurait préféré endurer quelques couacs que de s'endormir toutes les dix pages, malgré la richesse du contenu. De l'audace !

Dernier point, on peut très bien défendre le fait qu'un ouvrage de ce type n'a pas vocation à être lu de la première à la dernière page comme un roman, mais plutôt conservé dans la bibliothèque et consulté de temps à autre; mais dans ce cas adopter un autre plan aurait été plus judicieux. Pourquoi ne pas dresser par exemple des tableaux récapitulatifs avec toutes les sonates pour alto et piano, tous les concertos, toutes les études, etc ? Et pourquoi ne pas traiter de sujets comme la place de l'alto dans l'orchestre symphonique dans une seule chapitre plutôt que dans 6 sous-chapitres de chaque chapitre chronologique ? Et de même pour l'évolution de la pédagogie ? On comprend bien l'intention de l'auteur de vouloir traiter tous ces sujets simultanément pour saisir l'évolution de l'alto sous tous ses aspects; mais n'ayant pas su choisir entre un récit chronologique, qui exige une plume assez solide et une certaine liberté dans l'agencement des sujets, et une présentation exhaustive, sous forme de tableaux ou de dictionnaire, Frédéric Lainé a tenté une forme hybride qui s'avère peu efficace alors même que le fond est assez riche. C'est pour cette dernière raison que Le Journal de Papageno recommande ce bouquin, bien qu'il  ne le lise pas comme un roman et qu'on ne s'y retrouve pas aussi facilement que dans un guide ou un dictionnaire.

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