L'erreur de Schönberg

En lisant des écrits sur Arnold Schönberg, comme l'essai de Charles Rosen ou encore l'introduction des Carnets sur Sol, en ré-écoutant certaines oeuvres comme le concert pour violon, le Pierrot lunaire, les pièces pour orchestre, il m'est venu cette question: pourquoi Schönberg s'est-il trompé ?

Le musicien allemand a commencé par le constat que le système tonal hérité de la Renaissance, après cinq siècles de bons et loyaux services, était en fin de vie, submergé par le chromatisme post-wagnérien ou post-franckiste, attaqué de front par l'expressionnisme allemand et de biais par l'impressionnisme français. Passionné de théorie, de structure, de contrepoint, admirateur inconditionnel de Jean-Sébastien Bach, il a consacré sa vie à chercher autre chose, un autre système qui aurait la même force, la même consistance, qui servirait de référence à toute la musique occidentale pour des siècles. Il déclarait: J'ai fait une découverte qui assurera la prédominance de la musique allemande pour les cents années à venir. Il s'est fourvoyé.

 En dehors de ses disciples immédiats, Berg et Webern, le sérialisme a intéressé quelques musiciens dans les années 1950 (Messiaen, Boulez, Stockhausen) puis il a fait plouf. Si on l'enseigne encore aujourd'hui dans certains conservatoires, c'est d'une manière aussi scolaire, figée et peu inventive que l'harmonie tonale. Que s'est-il passé ? Pourquoi considère-t-on Schönberg comme une figure majeure du vingtième siècle et le père ou le grand-père de toutes le avant-gardes alors que si peu de musiciens ont adopté son système ?

Ce n'est pas le système dodécaphonique de Schönberg que les musiciens qui lui ont succédé ont repris, c'est sa démarche. Une démarche qui consiste à rejeter (parfois violemment) les acquis des générations précédentes, à s'interroger sur le langage, sans nécessairement cherche à faire du joli, du beau, du propre, du mignon, et en craignant surtout de faire de la musique ayant un petit air de déjà-entendu. Il était donc tout à fait logique et nécessaire de ne pas se contenter de la série des 12 demi-tons de l'école de Vienne. Micro-intervalles, recherches sur le timbre, série des rythmes, musique concrète puis électronique, clusters, musique spectrale, bruitiste ... toutes les options était ouvertes, rien ne devait être considéré comme définitif ! Après avoir dynamité ce qui restait du système tonal, Schönberg pouvait-il espérer que les générations suivantes ne remettraient pas le sien en question ?

Il est intéressant de noter d'ailleurs que les postulats du sérialisme et ceux de l'harmonie classique (on pourrait même dire scolaire) sont les mêmes:

  • chaque octave est divisée en douze demi-tons égaux
  • aucun son musical n'existe en dehors de cette échelle des demi-tons
  • une note est équivalent à son octave
  • par conséquent, un accord est équivalent à son renversement
  • le timbre, l'attaque ou le mode de jeu sont sans importance pour l'analyse de l'harmonie ou du contrepoint.

D'une certaine manière, ou pourrait considérer le dodécaphonisme comme le raffinement ultime de la musique tonale. Entre l'hyper-chromatisme du romantisme finissant et l'austérité de l'école de Vienne, la distance n'est pas si grande: dans les deux cas la notion de pôle tonal ou l'opposition consonance / dissonance disparaît.

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Un dernier paradoxe que je soumets à votre sagacité: la série de douze sons, un peu comme les règles du contrepoint ou de l'harmonie classique, oblige certaines notes à certains endroits. Certes on peut transposer la série, la rétrograder, la permuter, mais son rôle principal est tout de même d'apporter une certaine structure à la musique atonale. Ainsi, étant très contrainte sur les notes elles-même, la liberté du compositeur s'exerce sur d'autres éléments du langage: la hauteur (une octave plus haut ou plus bas), le timbre, l'attaque, les modes de jeu, les nuances, les silences, le rythme. En cherchant au départ un système abstrait et général sur les douze sons, qui dans l'idéal ne serait destiné à aucun instrument précis, comme l'Art de la fugue de Jean-Sébastien Bach, Schönberg et Webern sont peut-être arrivés à cet autre résultat, tout à fait inattendu: ils ont inventé la musique bruitiste.

Commentaires

1. Le samedi 20 septembre 2008, 10:02 par DavidLeMarrec

Eh bien voilà, j'étais en train de préparer le dernier volet, et patatras ! :-)

Heureusement qu'il me reste Boulez pour m'amuser...

--

Je ne suis pas sûr de partager la chute de l'article, mais pour le reste, je ne peux qu'abonder, certains paradoxes demeurent, particulièrement autour de la notion de système, comme la mise en question permanente d'un système, sa légitimité, sa rigidité...

A mon avis, l'obstacle pour le dodécaphonisme a été d'abord son absence d'appui culturel. Il fallait l'avoir étudié pour le comprendre, et par essence même, il était peu intuitif (les intervalles !). C'est ce qui l'a empêché de se répandre dans la musique populaire (l'influence étant en général toujours inverse, d'ailleurs).

2. Le samedi 20 septembre 2008, 16:30 par Lucie

Synthèse admirablement réalisée sur le sujet, bravo!
J'ai eu à présenter il y a un an et quelque un topo sur l'école de Vienne à des étudiants de 18-19 ans qui ne connaissaient rien à la musique (ou si peu). Saisissant de constater comment ils ont pu s'amuser du système (que je leur ai fait manipuler) mais que seuls les extraits de Berg présentés ont réussi à les toucher, tandis que ceux de Schoenberg les laissaient perplexes.

3. Le samedi 20 septembre 2008, 18:18 par DavidLeMarrec

Et manipuler comment, si ce n'est pas indiscret ? Il en avait été question lors de la discussion précédente sur CSS, il y a quelque chose de la démocratie parmi les notes, dans le postulat de Schönberg, mais concrètement, je ne vois pas comment faire pour apprendre à manipuler musicalement sans quelques notions.

(Sinon, pas très étonnant que Berg soit préféré, il reste plus affectif dans sa période dodécaphonique, plus postromantique/expressionniste, d'une certaine façon. Quelles pièces ?)

4. Le dimanche 21 septembre 2008, 22:59 par Eric

Berg, affectif ?
- Wôôôôôtsèèèèèk.
- Ah non, moi, c'est Éric !
:-)

Sinon, j'aime beaucoup l'aquarelle de Schönberg, vous devriez mettre la référence de vos illustrations.

5. Le jeudi 25 septembre 2008, 22:33 par zvezdo

mais Schoenberg, ce n'est pas le dodécaphonisme ! maintenant on devrait pouvoir aimer Schoenberg sans même faire référence à ce système - auquel échappent, en grande partie, ses plus grandes oeuvres - en tous cas, ce que j'aime chez lui, toute l'oeuvre chorale, le 2ième quatuor, la sérénade opus 24 , sans même parler de toute l'oeuvre post romantique ! ce sont les musiciens des années 60 - ou les ennemis de Schoenberg - qui l'enferment dans ce ghetto à 12 sons .... (sgrogneugneu)

6. Le jeudi 25 septembre 2008, 23:14 par Papageno

Très juste ! Schönberg est très attachant car rempli de contradictions, sa vie et son œuvre abondent en questions sans réponse facile.

Cependant, il était tout de même très fier de sa plus grande contribution à la théorie musicale (la série à 12 sons), comme l'atteste la citation qui ouvre mon article.

Ce que je voulais montrer avec cet article, c'est que l'héritage de Schönberg consiste plus en une méthode, une attitude (ne rien tenir pour acquis de ce que l'on hérite des générations précédentes) qu'en un système qui en lui_même n'a pas connu une postérité remarquable.

Là où nous nous rejoignons, c'est effectivement pour saluer une oeuvre diverse et très riche, où des styles et des techniques très différents sont employés, et jamais avec sécheresse ou dogmatisme, même dans les oeuvres sérielles. Ce qu'on connaît le moins bien chez Schönberg, c'est peut-être sa musique...

7. Le samedi 27 septembre 2008, 19:20 par Lucie

David: en peu en retard...
J'avais procédé plutôt par jeux i.e. j'avais proposé un tableau d'équivalences lettres-notes de musique et nous avons écrit notre série un peu de cette façon (quand les notes revenaient, nous passions à la prochaine) et nous avons ensuite renversé, rétrogradé, transposé, etc. Ils étaient assez intéressés par les possibilités et ont bien aimé le côté ludique je pense.
De Berg, je leur ai joué quelques pages de la Sonate (oui, je sais, opus 1), les Stücke pour clarinette mais nous avons surtout étudié Lulu (même si j'adore Wozzeck), au niveau de la forme et des strates émotives.

8. Le samedi 27 septembre 2008, 19:25 par DavidLeMarrec

Ah oui, je vois, merci. :-)

Bravo en tout cas, c'est ambitieux ! (et je la trouve très bien cette Sonate, le style bergien est déjà amplement reconnaissable)