Lu dans le Monde: un article de Pierre Gervasoni sur la fuite des cerveaux dont nos compositeurs d'avant-garde seraient victimes. Des musiciens comme Tristan Murail ou Philippe Manoury trouvant aux États-Unis des postes de professeurs d'Université plus prestigieux et mieux payés que ce qu'ils avaient en France. Le système des conservatoires français étant une fusée à trois étages (municipaux, régionaux, nationaux) où les postes sont rares, surtout dans le troisième étage qui ne comporte que deux conservatoires, à Paris et à Lyon.

Le terme de fuite de cerveaux qui a été utilisé par Manoury lui-même dans son article Pourquoi je pars dans le Nouvel Obs, est tout à fait abusif et trompeur. D'abord, que la carrière des musiciens du plus haut niveau se joue au niveau mondial, c'est très positif et on ne saurait s'en plaindre. Quitte à rester dans un perspective étroitement nationalo-nombriliste, on devrait plutôt s'enorgueillir de l'environnement qui nous permet de former des musiciens que les meilleurs institutions du monde cherchent à attirer. Ensuite, il ne me semble pas que le départ de Philippe Manoury ait créé un trou d'air si considérable que la création musicale en France se soit d'un coup asséchée. Sans vouloir faire ma Ségolène (qui connaît la musique de Philippe Manoury parmi les lecteurs de ce blog ?) il me semble que le nombre et la qualité des créations en France ne faiblit pas, et témoigne toujours d'une vitalité impressionnante. Par ailleurs comme L. Petitgirard le faisait remarquer en commentaire de l'article du Monde, Philippe Manoury, ayant occupé des postes comme professeur de composition au CNSMD de Lyon et reçu de nombreuses commandes de l'Etat, de l'IRCAM, etc, a plutôt été bien traité lors des 25 années de sa carrière en France. Enfin, je pourrai citer de mémoire une douzaine de noms de compositeurs de toutes nationalités (Finandais, Tchèques, Allemands, Russes) qui vivent, étudient ou travaillent en France où ils ont trouvé des conditions matérielles et un environnement propre à épanouir leur talent. La mobilité internationale jour dans les deux sens: il est bon et souhaitable que nous continuions à exporter des musiciens (pas seulement des compositeurs), pourvu que nous sachions en attirer d'autres. Paris a peut-être perdu son statut de capitale mondiale des arts qu'elle occupait au temps d'Isaac Albeniz ou de César Franck, mais elle reste un pôle artistique important. Et l'on doit se réjouir plutôt que se désoler de voir d'autres pôles émerger.

Concernant le statut des compositeurs en France, il y a ceux qui vivent de leurs commandes et droits d'auteur et n'enseignent pas, comme Pascal Dusapin: on les compte sur les doigts d'une main. Même Pierre Boulez ne peut pas vraiment entrer dans cette catégorie, car ses activités de chef d'orchestre l'occupent autant sinon plus que celles de compositeur. Et il y a tous les autres, qui vivent de l'enseignement. Ce qui signifie pour l'immense majorité, les conservatoires municipaux ou régionaux. Pourrait-on vraiment changer ce système afin de permettre aux compositeurs de devenirs maîtres de conférences et professeurs d'université ? Oui, mais cela impliquerait de casser la fusée à trois étages dont j'ai parlé pour intégrer l'enseignement de la musique aux universités. Cela présenterait de nombreux avantages, notamment une meilleur intégration des matières pratiques (instrument, chant, chorale, orchestre) et théoriques (musicologie, histoire des arts, analyse, composition) et meilleure interaction entre la musique et les autres disciplines artistiques et scientifiques. Mais dans notre pays où le moindre projet de réformette de la grille horaire des lycéens met des milliers de gens dans la rue et des centaines d'éditorialistes en colère, une telle révolution de l'enseignement musical a exactement zéro chances sur cent d'aboutir.

Notons pour finir que se dégager suffisamment de temps (et donc d'argent) pour pouvoir travailler a toujours été le problème numéro un des compositeurs, Bach et Mozart inclus. Beethoven, après ses trente ans et grâce à des mécènes, fut le premier à pouvoir se consacrer à plein temps à l'écriture. Les bourses, commandes, droits d'auteur et prix de composition qui existent aujourd'hui constituent des aides tout à fait considérables à la création qui rappelons-le, n'existaient pas à l'époque de Mozart, lequel Mozart gagnait sa vie en donnant des leçons de pianoforte. Remarquons enfin qu'il a toujours existé des compositeurs qui exerçaient une profession non artistique, ce qui n'est pas évident à gérer mais peut garantir une totale indépendance. Parmi les exemples célèbres, on peut citer Charles Ives, qui toute sa vie a conservé un travail à mi-temps dans l'assurance. Certaines des employés du cabinet d'assurances qu'il avait co-fondé ignoraient même qu'il était musicien !