L'analyse musicologique traditionnelle est centrée sur les individus et leurs oeuvres. Elle peut aborder le contexte historique et politique  dans certains cas, mais c'est plutôt pour la culture que par nécessité absolue. S'il est difficile d'écrire une biographie de Jean Sibelius sans évoquer l'indépendance de la Finlande, on peut très bien analyser ses symphonies sans en parler du tout.

Ainsi, Charles Rosen explique dans la préface de son livre Le Style Classique son choix de limiter le corpus à Haydn, Mozart et Beethoven en déclarant que ce sont les individus d'exceptions - les génies, en langue populaire - qui font l'histoire de la musique et non les masses laborieuses. Ainsi, la plupart des histoires de la musique sont essentiellement des collections de biographies de compositeurs.

Pour intéressante et justifiée qu'elle soit, cette approche a tout de même ses limites. Les compositeurs ne sont pas des ermites: ils vivent en société, ont un travail, un public, des concurrents; ils ont eu des professeurs et auront souvent des élèves; ils jouent des instruments ou dirigent des orchestres dont les possibilités comme les limites ont une influence parfois fondamentale sur leur travail. On peut lire par exemple Bach et la machine-orgue de Pierre Vidal. Ou repenser à la manière dont le destin des facteurs de piano rencontre avec celui des Liszt, Chopin, Czerny, Thalberg...

Pour mieux prendre en compte la dimension sociale du travail du compositeur, on peut faire appel aux outils de la sociologie. Pas à ceux de la sociologie statistique: classer un échantillon aussi petit (quelques dizaines de personnes) selon l'origine géographique ou la catégorie socio-professionnelle des parents n'a aucun sens. Et ce d'autant plus que les artistes ont souvent des parcours atypiques. Je pensais plutôt à l'ethno-méthodologie à la manière d'Harold Garfinkel. Plutôt que la question du rapport de l'artiste à la société (qui a été abondamment traitée tant par les musicologues que par les sociologues), il faut s'intéresser au fonctionnement des compositeurs en tant que micro-société. Si l'on veux mieux comprendre pourquoi Karlheinz Stockhausen n'écrivait pas la même musique que Jean-Sébastien Bach, il faut se poser les questions suivantes pour établir une sorte de profil socio-professionnel du compositeur:

  • Qui le paye ?
  • Qui joue sa musique ?
  • Qui écoute sa musique ?
  • A quel usage est-elle surtout destinée ?
  • Quelles sont les attentes du public ?
  • Qui sont ses concurrents ?
Ces questions ont l'air bassement prosaïques (surtout la première) mais je prétends que le profil qu'elles permettent de dresser a une influence majeure sinon essentielle sur le style musical. Ce qui ne remet pas en cause le fait que le compositeur a une personnalité, laquelle personnalité le poussera d'ailleurs à chercher plutôt tel ou tel profil.

Plutôt que de rester dans les considérations générales, observons quelques exemples. Voici le profil de Jean-Sébastien Bach en 1725 (il a 40 ans):
  • Qui le paye ? Les bourgeois de la paroisse St Thomas de Leipzig
  • Qui joue sa musique ? De jeunes garçons à qui il doit apprendre le chant, le violon, le solfège et le latin. Lui-même ou ses enfants, à l'orgue, au clavecin, ou au violon.
  • Qui écoute sa musique ? Toute la ville
  • A quel usage est-elle surtout destinée ? Liturgique
  • Quelles sont les attentes du public ? Une musique qui donne envie de croire en Dieu
  • Qui sont ses concurrents ? Telemann et Haendel sont les plus célèbres, mais chaque église avait son Maître de musique chargé de composer et faire jouer une cantate chaque dimanche.

Voici celui de Ludwig van Beethoven cent ans plus tard, en 1825. Il a achevé la Neuvième Symphonie et n'écrit plus que des Quatuors et des Sonates pour piano. Les différences avec Bach sont si frappantes qu'il est inutile de les commenter davantage:
  • Qui le paye ? Des mécènes, aristocrates pour la plupart, qu'il traite tantôt avec mépris tantôt avec flagornerie.
  • Qui joue sa musique ? "Voila qui donnera bien du travail au pianistes dans 50 ans" se vante-t-il en remettant la sonate op 106 "Hammerklavier" à son éditeur.
  • Qui écoute sa musique ? Peu importe
  • A quel usage est-elle surtout destinée ? A témoigner d'un amour immense quoiqu'un peu abstrait pour l'humanité dans son ensemble
  • Quelles sont les attentes du public ? Aucune importance.
  • Qui sont ses concurrents ? Il n'en a aucun et il le sait.

Quelques années plus tard, voici Paganini (j'aurais pu choisir Liszt aussi bien), prototype du virtuose-compositeur romantique:
  • Qui le paye ? Le public
  • Qui joue sa musique ? Lui-même
  • Qui écoute sa musique ? La bourgeoisie, nouvelle classe dominante
  • A quel usage est-elle surtout destinée ? Au concert
  • Quelles sont les attentes du public ? On en veut pour son argent ! Il faut que la virtuosité soit excessive et éboulissante
  • Qui sont ses concurrents ? Les autres virtuoses

Encore un saut dans le temps. Regardons Igor Stravinski (Stravinsky si vous préférez) en 1925, qui vit alors à Nice sur la côte d'Azur:

  • Qui le paye ? Des mécènes (plutôt industriels qu'aristocrates), mais les éditeurs et les producteurs comme Diaghilev.
  • Qui joue sa musique ? De bons professionnels.
  • Qui écoute sa musique ? Les mélomanes
  • A quel usage est-elle surtout destinée ? Au concert (et à l'accompagnement de ballets)
  • Quelles sont les attentes du public ? Se détendre après une dure journée de labeur
  • Qui sont ses concurrents ? Strauss, Ravel, Sibelius, Schönberg et tant d'autres

En ce début de XXIe siècle, voici le profil d'un compositeur étiqueté "contemporain" et qui marcherait pas trop mal:
  • Qui le paye ? Les contribuables français
  • Qui joue sa musique ? De (très) bons professionnels.
  • Qui écoute sa musique ? Les abonnés de l'Inter-Contemorain
  • A quel usage est-elle surtout destinée ? A faire carrière
  • Quelles sont les attentes du public ? du Boulez, ou pas loin
  • Qui sont ses concurrents ? les autres élèves et disciples de Boulez

Voici celui d'un compositeur de musique de cinéma:
  • Qui le paye ? Surtout la SACEM via la contribution obligatoire de 8 centimes par billet vendu
  • Qui joue sa musique ? Des cachetonneurs pas cher
  • Qui écoute sa musique ? Des millions de gens
  • A quel usage est-elle surtout destinée ? Servir l'image qui reste maîtresse du tempo. En jouant sur les clichés, émettre des signaux pour faire comprendre au public que c'est le moment de sortir les mouchoirs.
  • Quelles sont les attentes du public ? comme au MacDo: du mou, du gras et du sucré
  • Qui sont ses concurrents ? nombreux

Et celui d'un compositeur de musique de télé / de publicité:
  • Qui le paye ? Des producteurs qui se constituent des catalogues d'illustrations sonores toutes faites
  • Qui joue sa musique ? Des cachetonneurs vraiment pas cher
  • Qui écoute sa musique ? Des milliards de gens, qui ignorent jusqu'à son nom
  • A quel usage est-elle surtout destinée ? Illustration sonore. Par exemple 7 secondes et 12 centièmes d'émotion romantique avec une touche latino rythmée et vaguement érotique, tu vois, là ?
  • Quelles sont les attentes du public ? Par pitié, cessez d'accaparer mon temps de cerveau humain disponible !
  • Qui sont ses concurrents ? innombrables

Voici encore celui d'un auteur-compositeur de chansons de pop / variété / rock / ce-que-vous-voulez:

  • Qui le paye ? Surtout les maisons de disques. Également les producteurs de spectacles, festivals, etc.
  • Qui joue sa musique ? 1 batteur et 2 guitaristes
  • Qui écoute sa musique ? Les fans
  • A quel usage est-elle surtout destinée ? Bousiller les oreilles des ados qui écoutent ça à fond sur leur baladeur
  • Quelles sont les attentes du public ? Un gros coup de percu tous les deux temps. En concert, 130 dB minimum (boules quies recommandées)
  • Qui sont ses concurrents ? la terre entière: les gagnants (et les perdants) de la StarAc, les jeunes bourrés de talent, les vieux loups encore en service, et même l'épouse du chef de l'État.

Arrêtons-nous là. Mon but n'est pas d'écrire un traité de sociologie des compositeurs dans les règles du lard, mais de soulever certaines questions et de montrer certaines causes objectives qui peuvent expliquer pourquoi plus personne n'écrit de la musique comme Bach ou Mozart aujourd'hui. Le mot même de compositeur est trompeur car il recouvre des situations professionnelles très différentes, et qui changent dans le temps. Dès qu'on commence à regarder le travail du musicien tel qu'il se déroule vraiment, en tenant compte de la dimension sociale, le mythe du Compositeur (avec un grand C) nécessairement Génial et qui produit des chefs-d'œuvres comme un arbre du jardin des Hespérides produit des pommes en prend un sacré coup. Mais est-ce une mauvaise chose ?